Texte 5 - Louis Guilloux, Le Sang noir (extrait)

Texte 5 - Louis Guilloux, Le Sang noir (extrait)

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À mesure qu’ils approchaient de la gare une rumeur confuse leur parvenait, comme un grondement sourd dont ils ne comprirent pas d’abord la nature, mais qui fit tout de même dresser l’oreille à Cripure, toujours en éveil.

Ils entrèrent dans un petit square devant la gare. La clameur devenait distincte. Ce n’était point de chants qu’elle était faite, bien qu’on reconnût de temps en temps une tentative dans ce sens, un commencement d’Internationale, mais de cris, de sifflements, de menaces : « À mort ! À mort Poincaré… »

Ce cri de mort dominait tout. Des centaines de bouches le reprirent avec violence, longuement. Puis, comme un vent qui passe, la clameur s’atténua, dispersée aux quatre coins du ciel. Un chant monta

Adieu la vie, adieu l’amour
Adieu toutes les femmes…

Cripure sentit, sous sa main, frémir l’épaule du Proviseur.

— Avançons, mon cher.

Ils firent quelques pas à travers le square.
Sur un banc, un homme d’une soixantaine d’années et sa femme étaient assis. L’homme, un paysan, était coiffé d’un gros bonnet de laine. Il avait relevé le col de son pardessus et fumait. La femme, toute petite, était enveloppée d’une grande frileuse noire.
Ils ne bougeaient pas, leur baluchon à leurs pieds.

— Que se passe-t-il donc ? interrogea Cripure.

L’homme releva la tête. Le chant continuait, au-delà du square, sur un ton de mélopée traînante, sauvage.

C’est pas fini, c’est pour toujours
De cette guerre infâme.
C’est à Verdun, sur le plateau
Qu’il faut laisser sa peau…

Ils distinguèrent maintenant autre chose, des bruits de fer, comme des casques jetés par terre, un bris de glace.

— Ils ont décroché la machine, répondit le paysan. Ça dure depuis le début de l’après-midi.

[…]

Une bordée de sifflet, des huées sans fin : on saluait l’arrivée d’une section de renfort, appelée en hâte à l’intérieur de la gare. Les hommes s’avançaient au pas de course, et la foule se fendit pour leur livrer passage, en les couvrant d’injures.

— Salauds !... Vous n’avez pas honte ?
— Vendus !
— C’est le métier de flics, que vous faites là. Vos savez pas ce qu’on en fait, des flics ?
— On les pend !

Ils passaient, l’arme à la main, pas fiers. Un soldat se hissa sur les épaules de deux camarades, et, mettant ses mains en porte-voix, il cria de toutes ses forces :

— Suivez ! suivez ! Passez derrière eux !

Le mot d’ordre fut repris partout. Sur la place, ce fut une mêlée. Cripure se trouva porté sous la marquise où il enserra de son bras un poteau, comme un marin un mât au milieu de la tempête. Le barrage avait craqué, la foule envahissait la gare.

De nouvelles clameurs retentirent.

Sans doute accueillait-on mal, à l’intérieur, les hommes de renfort. Pourtant, aux cris de haine, se mêlaient des cris joyeux, des acclamations aux arrivants, puis, un mot d’ordre spontanément jailli : « Avec nous ! Avec nous ! »

Cripure lâcha le poteau. Sur la place, le vide se faisait. Il chercha de l’œil M. Marchandeau : disparu. Alors, il s’éloigna, gagna un petit pont d’où l’on dominait l’intérieur de la gare.

Dans la pluie qui ne cessait pas, des lampes jetaient sur le quai de grandes lueurs jaunes où apparaissaient et disparaissaient de confuses silhouettes, courant de tous côtés, et la menaçante clameur était faite de leurs cris, du martèlement de leurs pieds sur le bitume, du choc des casques jetés avec haine contre le train, de l’éclatement des vitres qu’ils brisaient à coups de pied.

« À mort Poincaré ! À mort Ribot ! La paix ! La paix ! On n’en veut plus ! Finie la guerre ! Vive la Russie ! »

Cripure contemplait.

Louis Guilloux, Le Sang noir (1935), édition Gallimard, réédition folio, p. 362 à 373.