Texte 5 - Jean Rouaud, Les champs d’honneur (extrait)

Texte 5 - Jean Rouaud, Les champs d’honneur (extrait)

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Il y avait des mois que les trente étaient des millions, décimés, épuisés, colonie de morts-vivants terrés dans les boues de la Somme et de la Marne, lancés abrutis de sommeil dans des contre-attaques meurtrières pour le gain d’une colline perdue le lendemain et le massacre de divisions entières, pions déplacés sur les cartes d’état-major par d’insensés Nivelle, plan Schlieffen contre plan XVII, tête-à-tête de cervidés enchevêtrés figés dans leurs ramures. Les règles de la guerre, si précieuses à Fontenoy aux ordres du dernier des condottières, provoquaient dans cette querelle d’arpenteurs des bilans d’abattoir et une esthétique de bauge. La facture s’alourdissait. Le mérite du petit chimiste fut de proposer une bonne affaire : un kilogramme d’explosifs coûte 2,40 marks, contre 18 pfennigs et de plus grands ravages son poids de chlore. Face aux milliards des maîtres de la force, en fermant les yeux, la victoire à trois sous.

C’est ainsi que Joseph vit se lever une aube olivâtre sur la plaine d’Ypres. Dieu, ce matin-là, était avec eux. Le vent complice poussait la brume verte en direction des lignes françaises, pesamment plaquée au sol, grand corps mou épousant les moindres aspérités du terrain, s’engouffrant dans les cratères, avalant les bosses et les frises de barbelés, marée verticale comme celle en mer Rouge qui engloutit les chars de l’armée du pharaon.

L’officier ordonna d’ouvrir le feu. Il présumait que derrière ce leurre se dissimulait une attaque d’envergure. C’était sans doute la première fois qu’on cherchait à tuer le vent. La fusillade libéra les esprits sans freiner la progression de l’immense nappe bouillonnante, méthodique, inexorable. Et, maintenant qu’elle était proche à les toucher, levant devant leurs yeux effarés un bras dérisoire pour s’en protéger, les hommes se demandaient quelle cruauté on avait encore inventée pour leur malheur. Les premiers filets de gaz se déversèrent dans la tranchée.

Voilà. La Terre n’était plus cette uniforme et magnifique boule bleue que l’on admire du fond de l’univers. Au-dessus d’Ypres s’étalait une horrible tache verdâtre. Oh, bien sûr, l’aube de méthane des premiers matins du monde n’était pas hospitalière, ce bleu qu’on nous envie, lumière solaire à nos yeux diffractée, pas plus que nos vies n’est éternel. Il virera selon les saisons de la nature et l’inclémence des hommes au pourpre ou au safran, mais cette coloration pistache le long de l’Yser relevait, elle, d’une intention maléfique. Maintenant, le brouillard chloré rampe dans le lacis des boyaux, s’infiltre dans les abris (de simples planches à cheval sur la tranchée), se niche dans les trous de fortune, s’insinue entre les cloisons rudimentaires des casemates ; plonge au fond des chambres souterraines jusque-là préservées des obus, souille le ravitaillement et les réserves d’eau, occupe sans répit l’espace, si bien que la recherche frénétique d’une bouffée d’air pur est désespérément vaine, confine à la folie dans des souffrances atroces. Le premier réflexe est d’enfouir le nez dans la vareuse, mais la provision d’oxygène y est si réduite qu’elle s’épuise en trois inspirations. Il faut ressortir la tête et, après de longues secondes d’apnée, inhaler l’horrible mixture. Nous n’avons jamais vraiment écouté ces vieillards de vingt ans dont le témoignage nous aiderait à remonter les chemins de l’horreur : l’intolérable brûlure aux yeux, au nez, à la gorge, de suffocantes douleurs dans la poitrine, une toux violente qui déchire la plèvre et les bronches, amène une bave de sang aux lèvres, le corps plié en deux secoué d’âcres vomissements, écroulés recroquevillés que la mort ramassera bientôt, piétinés par les plus vaillants qui tentent, mains au rebord de la tranchée, de se hisser au-dehors, de s’extraire de ce grouillement de vers humains, mais les pieds s’emmêlent dans les fils téléphoniques agrafés le long de la paroi, et l’éboulement qui s’ensuit provoque la réapparition par morceaux des cadavres de l’automne sommairement enterrés dans le parapet, et à peine en surface c’est la pénible course à travers la brume verte et l’infect marigot, une jambe soudain aspirée dans une chape de glaise molle, et l’effort pour s’en retirer sollicite violemment les poumons, les chutes dans les flaques nauséabondes, pieds et mains gainés dune boue glaciaire, le corps toujours secoué de râles brûlants, et, quand enfin la nappe est dépassée – ô fraîche transparence de l’air - , les vieilles recettes de la guerre par un bombardement intensif fauchent les rescapés.

Jean Rouaud, Les champs d’honneur, 1990, éditions de Minuit, p. 153 à 156.