Texte 5 - Alain, Vingt propos sur la guerre (extrait)

Texte 5 - Alain, Vingt propos sur la guerre (extrait)

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Le trou

À la bataille de la Marne, on bouchait les trous avec de l’artillerie. J’ai entendu le récit d’un lieutenant qui a eu les deux jambes un peu déchiquetées à ce métier-là. Son fou de commandant avait naturellement établi la batterie sur une crête, en pleine vue ; c’est ainsi qu’ils faisaient tous. Et après cela l’intrépide commandant était allé s’enterrer dans un bon trou, à deux cents mètres derrière, et de là, par téléphone, il soutenait le courage des combattants. Ce soutien moral était bien nécessaire, car l’artillerie ennemie tirait sur eux comme sur une cible. Quand le lieutenant eut perdu la moitié de sa troupe, il demanda à son chef la permission de reculer un peu, de façon à s’établir en contre-pente et hors des vues ; on n’en tirerait que mieux. Mais le trou répondit qu’il fallait s’en tenir au fameux ordre de Joffre, qui prescrivait de se faire tuer sur place ; mais enfin, à force de tirer au nez des fantassins ennemis ils les arrêtèrent. Ce n’était qu’un exemple de la stupidité des commandements. Il y en a des milliers. Qu’est-ce que peut dire un trou ? Qu’est-ce que peut penser un trou ?

La suite n’étonnera personne, car nous sommes fatigués d’indignation. Il vint des régions supérieures une admirable citation, toute à l’honneur de ce trou, qui, par son admirable esprit de sacrifice et son inébranlable fermeté, avait assuré la continuité de la ligne dans des circonstances particulièrement critiques, et avait ainsi contribué à la victoire. Cependant les morts étalaient d’horribles débris à la surface du ciel, et les blessés achevaient de mourir. Mais les trous ne voient point ces choses. Après avoir méprisé et maudit les trous, comme bien vous supposez, je vins à penser à la philosophie des trous, et je la jugeai solide.

Car, me disais-je, il est clair que, si peu qu’on recule, on recule toujours trop ; ce mouvement est dangereux. Il est clair que la pitié y porte sinon la peur, et que la pitié n’a rien à voir ici. Il est clair aussi que le chef menacé, et témoin des atroces blessures, sera porté à juger la position intenable un peu plus vite que le trou, qui ne voit rien de rien. Et supposons que ce trou sorte de terre, si je puis dire, et reprenne sa forme d’homme ; supposons qu’il aille au cratère en éruption ; sans aucun doute sa résolution de trou sera ébranlée. Il est donc utile que le chef soit abrité, comme il est utile, encore bien plus évidemment, que le chef suprême ne considère nullement les difficultés d’exécution, lorsqu’il avance son ordre sublime. Et cet autre sacrifice de soi mérite bien une récompense extérieure ; car la récompense intérieure est trop cruellement absente. La gloire, comme une troupe de renfort, se porte donc justement où elle est si nécessaire.

Trente morts de trop ? Mais qui donc compte les morts devant la victoire ? Il est hors de doute que les pères, et même les mères, étaient résolus à y mettre le prix. Et comme disait ce large bourgeois : « C’est un principe premier qu’à la guerre on tue des hommes ». Il est clair que si ce principe était universellement refusé, il n’y aurait pas de guerres. Vous demandez comment les choses iraient. Je n’en sais rien. La paix n’a jamais été essayée.

Alain, Vingt propos sur la guerre (Gallimard, 1936), « Le trou », publié dans les « Libres propos » de mars 1933, réédité avec Mars ou la guerre jugée (1921), Gallimard, réédition Folio, p. 314 à 316.