Texte 4 - Roger Martin du Gard, Les Thibault, III (extrait 2)

Texte 4 - Roger Martin du Gard, Les Thibault, III (extrait 2)

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Rumelles leva le nez en l’air et dit : « Le ciel est clair, ils pourraient bien venir, cette nuit… Je retourne au ministère, voir s’il y a du neuf. Mais, d’abord, je vais vous déposer chez vous. »

Avant de monter dans la voiture, où déjà Antoine avait pris place, il acheta plusieurs feuilles du soir à une vendeuse de journaux.

« Bourrage de crâne », murmura Antoine.

Rumelles ne répondit pas tout de suite. Il prit la précaution de clore le châssis vitré qui les séparait du chauffeur.

« Bien sûr, bourrage de crâne ! » fit-il alors, en se tournant presque agressif vers Antoine. Comment ne comprenez-vous pas que l’approvisionnement régulier en nouvelles rassurantes est aussi essentiel pour le pays que le ravitaillement en vivres ou en munitions ?

— C’est vrai, vous avez charge d’âmes », lança ironiquement Antoine.

Rumelles lui tapota familièrement le genou :
« Allons, allons, Thibault, soyez sérieux. Réfléchissez. Que peut un gouvernement en guerre ? Diriger les événements ? Vous savez bien que non. Mais diriger l’opinion ? ça oui : c’est même la seule chose qu’il puisse faire !... Eh bien, nous nous y employons. Notre principal travail, c’est – comment dirais-je ? – la transmission arrangée des faits… Il faut bien alimenter sans cesse la foi de la nation en sa victoire finale… Il faut bien protéger, quotidiennement, la confiance qu’elle a mise, à tort ou à raison, dans la valeur de ses chefs militaires ou civils…

— Et tous les moyens vous sont bons !
— Bien sûr !
— Le mensonge organisé !

—  Franchement : croyez-vous possible de laisser dire – je ne sais pas, moi… - que nos bombardements aériens sur Stuttgart et sur Carlsruhe ont fait, dans la population civile, infiniment plus « d’innocentes victimes », que tous les obus que la Bertha pourra lancer sur Paris ?... Ou bien, que la campagne des sous-marins boches, que nous avons présentée comme un crime de lèse-humanité, était, pour les Centraux, une opération nécessaire, la seule chance qu’il leur restait de briser notre résistance après l’échec des offensives de 1916 ?... Ou bien, que le fameux torpillage du Lusitania était, à tout prendre, un acte de représailles parfaitement justifié, une très bénigne réponse, en somme, à ce blocus implacable qui a déjà tué, en Allemagne et en Autriche, dix ou vingt mille fois plus de femmes et d’enfants qu’il n’y en avait sur le Lusitania ?... Non, non, la vérité est très rarement bonne à dire ! Il est indispensable que l’ennemi ait toujours tort, et que la cause des Alliés soit la seule juste ! Il est indispensable…

— …de mentir !

—  Oui, ne fût-ce que pour cacher, à ceux qui se battent, ce qui se trame à l’arrière ! Ne fût-ce que pour cacher à ceux de l’arrière les choses effroyables qui se passent au front !...Indispensable de taire, aux uns comme aux autres, ce qui se fait dans la coulisse des chancelleries, chez l’adversaire, chez les neutres ! Mais oui, mon cher ! Aussi, le plus clair de notre activité – je veux dire l’activité des chefs civils – est-elle employée… pas seulement à mentir, comme vous dites, mais à bien mentir ! Ce qui n’est pas toujours facile, veuillez le croire ! Ce qui exige une longue expérience, et une ingéniosité, un esprit d’invention, qui ne soient jamais à court. Il y faut une espèce de génie… Et, je peux l’affirmer : l’avenir nous rendra justice ! Dans ce domaine du mensonge utile, nous avons en France, accompli des prodiges, depuis quatre ans ! »

Roger Martin du Gard, Les Thibault, III, « Épilogue » (Gallimard, 1936), réédition folio, p. 373-375.