Texte 4 - Blaise Cendrars, La Main coupée (extrait)

Texte 4 - Blaise Cendrars, La Main coupée (extrait)

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Tilloloy. C’était le bon coin. À part les obusiers qui tapaient sur Beuvraignes à midi, il ne s’y passait jamais rien. J’en ai gardé le souvenir d’une robinsonnade, la plupart d’entre nous ayant construit des huttes de feuillage et les autres dressé des tentes, les Boches se trouvant au diable vauvert, quelque part, au fond de la plaine, du côté de Roye.
Par une belle matinée du mois de juin, nous étions assis dans l’herbe qui envahissait notre parapet et cachait nos barbelés et qu’il allait falloir faucher et faner, nous étions assis dans l’herbe haute, devisant paisiblement en attendant la soupe et comparant les mérites du nouveau cuistot à ceux de Garnéro que nous avions perdu à la crête de Vimy, quand, tout à coup, cet idiot de Faval bondit sur ses pieds, tendit le bras droit l’index pointé, détourna la tête la main gauche sur les yeux et se mit à pousser des cris lugubres comme un chien qui hurle à la mort :
— Oh, oh, regardez !... Quelle horreur !... Oh, oh, oh !...
Nous avions bondi et regardé avec stupeur, à trois pas de Faval, planté dans l’herbe comme une grande fleur épanouie, un lys rouge, un bras humain tout ruisselant de sang, un bras droit sectionné au-dessus du coude et dont la main encore vivante fouissait le sol des doigts comme pour y prendre racine et dont la tige sanglante se balançait doucement avant de tenir son équilibre.
D’instinct nous levâmes la tête, inspectant le ciel pour y chercher un aéroplane. Nous ne comprenions pas. Le ciel était vide. D’où venait cette main coupée ? Il n’y avait pas eu un coup de canon de la matinée. Alors, nous secouâmes Faval. Les hommes devenaient fous.
— …Parle, espèce d’idiot ! D’où vient cette main ? Qu’est-ce que tu as vu ?...
Mais Faval ne savait rien.
—… Je l’ai vue tomber du ciel, bredouillait-il en sanglotant les mains sur les yeux et claquant des dents. Elle s’est posée sur nos barbelés et a sauté à terre comme un oiseau. J’ai d’abord cru que c’était un pigeon. J’ai peur. Quelle horreur !...
Tombée du ciel ?
Il n’y avait pas eu un avion de la matinée, pas un coup de canon, pas une explosion proche ou lointaine.
Le ciel était tendre. Le soleil, doux. L’herbe printanière, pleine d’abeilles et de papillons.
Il ne s’était rien passé.
Nous ne comprenions pas.
À qui était cette main, ce bras droit, ce sang qui coulait comme la sève ?
— À la soupe ! cria le nouveau cuistot qui s’amenait hilare avec sa marmite fumante, ses boules emmanchées, ses gamelles, ses boîtes de conserve, son pinard.
— Ta gueule, salaud ! lui répondit-on.
Et les hommes se dispersèrent et pour la première fois depuis que nous étions dans ce secteur où il ne se passait jamais rien, ils allèrent se tasser dans les abris, descendirent se mettre sous terre.
Il faisait beau.
Le plus beau jour de l’année.
Seul Faval sanglotait dans l’herbe chaude, secoué de spasmes.
Des mouches bleues vinrent se poser sur cette main.—
Jamais nous n’eûmes la clé de l’énigme. 

Blaise Cendrars, La Main coupée (Denoël, 1946), « Le Lys rouge », réédition Gallimard, Folio, p. 408 à 410.