Texte 3 - Joseph Delteil, Les Poilus (extrait)

Texte 3 - Joseph Delteil, Les Poilus (extrait)

Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

Le 1er août, la France devient une gare. Chaque colline abritait un chemin de fer, chaque village une station. De Brest à Nice et de Dunkerque à Bordeaux, ce n’était qu’un immense train. Tout le monde prit le train : les territoriaux le long des voies, les conscrits dans les convois. Les cerveaux de l’État-Major étaient penchés sur des wagons, sur des tunnels. L’esprit des mères voyageait sur les rails.

Dans la lande bretonne, entre les calvaires, roulaient les tortillards à coiffes dans un bruit d’océan. Les lignes basques étaient pleines de bérets. Le Massif Central charriait tous ses fouchtras à travers les champs de choux. Et le long de la Méditerranée, allaient les petits trains du Midi, ruisselants de ténors et de vins. Sous le soleil, sous la brume, la France mobilisait ses enfants. Chaque coin expédiait ses plus beaux gosses (car la Mort, cette femelle, aime les beaux gosses), chaque terre sa plus fine fleur (car le Squelette aime les fleurs). Les villages donnaient leurs coqs de village, et les fermes leurs grands clairs gars. Toute la France se dépouillait de son sang, qu’elle expédiait par wagons-réservoirs du côté des ensanglantements. On faisait le tri, et le dessus du panier était pour la mort. La mort se réservait la plus belle portion de la vie. Devant des haies de territoriaux, défilaient les enfants suprêmes, l’essence de la nation, sa joie et sa fleur, sa substance de prédilection, son rêve de choix !

Ces grands gosses rouges de santé, tout éblouis d’air large et de longs voyages, riant à pleines gueules dans leurs gros costumes des dimanches, ces beaux garçons couverts de baisers de filles et de peaux d’anges, chauds de compagnonnages et de vins, lâchés avec leurs insoucis et leurs musettes de jambons vers l’aventure au fond des espaces : quelle épatante vision de vie !

Tout cela se déversait à Paris. La gare de l’Est était la gare de France. Dans le brouhaha des grandes fièvres du monde, les mobilisés cassaient la croûte sur les quais luisants d’huiles. Ils étaient assis sur les marchepieds des wagons, sur les ballasts exsangues, dans un déluge de boîtes de sardines et de belle humeur, les godillots sur le fromage et le litre de pinard près du cœur, dans un éclair de couteaux et de dents, gaillards et goguenards, doux et violents avec leurs larges mains et leurs larges yeux.

Ils s’interpellaient de l’Ardèche à Caen – hé ! faon de pomme ! – ils mangeaient avec appétit dans un fracas de gaudriole. Une senteur alimentaire montait vers un ciel riche de soleil. Une fantasmagorie se pavanait dans les rayons. Les fils du labour et de l’échoppe, les fils du peuple, libres d’outils et de gagne-pains, riaient dans une atmosphère de liberté sous la garde d’un caporal. Plus de soucis, de pluies et de foins, plus de patrons et plus de travail, mais autour d’eux une grande vie vide toute neuve, un rang de gamins de Paris sales de race et de crasse, un univers de belles locomotives, de façades et de sifflets, ce luxe vulgaire et cette odeur de ville qui encanaillent le cœur de l’homme, de belles femmes de toutes parts…

Le monde avait cassé sa coque, et l’amande de la vie était à nu.

Joseph Delteil, Les Poilus (1926), réédition Grasset, Les Cahiers rouges, 1987, chapitre II, « La naissance du poilu », p. 40 à 44.