Texte 3 - Jean Giono, Le Grand Troupeau (extrait)

Texte 3 - Jean Giono, Le Grand Troupeau (extrait)

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Quand l’aube n’était pas encore bien débarrassée, les corbeaux arrivaient à larges coups d’ailes tranquilles. Ils cherchaient le long des pistes et des chemins les gros chevaux renversés. À côté de ces chevaux, aux ventres éclatés comme des fleurs de câprier, des voitures et des canons culbutés mêlaient la ferraille et le pain, la viande de ravitaillement encore entortillée dans son pansement de gaze et les baguettes jaunes de la poudre à canon.

Ils s’en allaient aussi sur leurs ailes noires jusqu’au carrefour des petits boyaux, à l’endroit où il fallait sortir pour traverser la route. Là, toutes les corvées de la nuit laissaient des hommes. Ils étaient étendus, le seau de la soupe renversé dans leurs jambes, dans un mortier de sang et de vin. Le pain même qu’ils portaient était crevé des déchirures du fer et des balles, et on voyait sa mie humide et rouge gonflée du jus de l’homme comme ces bouts de miche qu’on trempe dans le vin pour se faire bon estomac au temps des moissons. Les corbeaux mangeaient au pain et en même temps ils le vendangeaient de leurs griffes en sautant d’une patte sur l’autre. De là, ils en venaient jusqu’à pousser de la tête le casque du mort. C’étaient des morts frais, des fois tièdes et juste un peu blêmes. Le corbeau poussait le casque ; parfois, quand le mort était mal placé et qu’il mordait la terre à pleine bouche, le corbeau tirait sur les cheveux et sur la barbe tant qu’il n’avait pas mis à l’air cette partie du cou où est le partage de la barbe et du poil de la poitrine. C’était là tendre et tout frais, le sang rouge y faisait encore la petite boule. Ils se mettaient à becqueter là, tout de suite, à arracher cette peau, puis ils mangeaient gravement en criant de temps en temps pour appeler les femelles.

Les morts bougeaient. Les nerfs se tendaient dans la rainure des chairs pourries et un bras se levait lentement dans l’aube. Il restait là, dressant vers le ciel sa main noire tout épanouie ; les ventres trop gonflés éclataient et l’homme se tordait dans la terre, tremblant de toutes ses ficelles relâchées. Il reprenait une parcelle de vie. Il ondulait des épaules, comme à son habitude d’avant quand sa femme le reconnaissait au milieu des autres, à sa façon de marcher. Et les rats s’en allaient de lui. Mais, ça n’était plus son esprit de vie qui faisait onduler ses épaules, seulement la mécanique de la mort, et au bout d’un peu, il retombait immobile dans la boue. Alors les rats revenaient.

La terre même s’essayait à des gestes moins lents avec sa grande pâture de fumier. Elle palpitait comme un lait qui va bouillir. Le monde, trop engraissé de chair et de sang, haletait dans sa grande force. Au milieu des grosses vagues du bouleversement, une vague vivante se gonflait ; puis, l’apostume se fendait comme une croûte de pain. Cela venait de ces poches où tant d’hommes étaient enfouis. La pâte de chair, de drap, de cuir, de sang et d’os levait. La force de la pourriture faisait éclater l’écorce. Et les mères corbeaux claquaient du bec avec inquiétude dans les nids de draps verts et bleus, et les rats dressaient les oreilles dans leurs trous achaudis de cheveux et de barbes d’hommes. De grosses boules de vers gras et blancs roulaient dans l’éboulement des talus.

En même temps que le jour, montait des au-delà du désert le roulement sourd d’un grand charroi. C’étaient des fleuves d’hommes, de chars, de canons, de camions, de charrettes qui clapotaient là-bas dans le creux des coteaux : les grands chargements de viande, la nourriture de la terre.

Mais le jour traînait longtemps avant de monter. D’abord, de l’horizon déchiré, un liséré de lumière dépassait, puis un feu pâle glissait entre les nuages, coulait comme de l’eau, dans les détours des tranchées. C’était tout. Ça se diluait dans le vaste espace du ciel et de la terre, et ça restait, comme ça, couleur de vieille paille grise. C’était le jour.

Jean Giono, Le Grand Troupeau, Gallimard (1931), réédition Œuvres romanesques complètes, bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, tome I, 1971, p.620 à 622.