Texte 3 - Colette, La Fin de Chéri (extrait)

Texte 3 - Colette, La Fin de Chéri (extrait)

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« Tu n’as qu’à t’y remettre, à l’argent, conseilla Desmond. C’est un jeu qui ne passe pas de mode.
— Oui, acquiesça Chéri, les yeux vagues. Oui, bien sûr. J’attends seulement.
— Tu attends quoi ?
— J’attends… je veux dire : j’attends une occasion… une occasion meilleure…
— Meilleure que quoi ?
— Tu m’embêtes. Un prétexte, si tu veux, à reprendre en main tout ce que la guerre m’a ôté pendant longtemps… Ma fortune, qui est, en somme…
— Assez considérable », suggéra Desmond.
Avant la guerre il eût dit : « énorme » et sur un autre ton. Chéri rougit d’une humiliation fugitive.
« Oui…ma fortune, eh bien, la petite, ma femme, s’en occupe…
— Oh ! blâma Desmond, choqué.
— Et bien, je t’assure. Deux cent seize mille avant-hier sur le petit coup de fièvre de la Bourse. Alors, je me demande, n’est-ce pas, comment intervenir… Qu’est-ce que je fiche dans tout ça ? Quand je veux m’en mêler, elles me disent…
— Qui, « elles » ?
— Eh, ma mère et ma femme… Elles me disent : « Repose-toi. Tu es un guerrier. Veux-tu un verre d’orangeade ? Passe donc chez ton chemisier, il se moque de toi. Et rapporte-moi en passant mon fermoir de collier qui est à la réparation…. » Et ci, et ça… »
Il s’animait, cachant de son mieux son ressentiment, mais les ailes de son nez remuaient en même temps que ses lèvres.
« Alors, est-ce qu’il faut que je place des autos, que j’élève du lapin angora, que je dirige une industrie de luxe ? Faut-il que je m’engage infirmier ou comptable dans le bazar, là, l’hôpital de ma femme… »
Il marcha jusqu’à la fenêtre, revint violemment à Desmond. « …sous les ordres du docteur Arnaud, médecin en chef, et que je passe les cuvettes ? Faut-il que je prenne un dancing ? Tu vois la concurrence… »
Il rit pour faire rire Desmond, mais Desmond, qui s’ennuyait sans doute, tenait son sérieux.
« Depuis quand est-ce que ça t’a pris de penser à tout ça ? Tu n’y pensais pas, ce printemps, ni l’hiver dernier, ni avant ton mariage.
— Je n’avais pas le temps, répondit Chéri avec naïveté. On a fait un voyage, on a commencé d’installer l’hôtel, on a acheté des voitures juste pour se les voir réquisitionner. Tout ça a amené la guerre… Avant la guerre… avant la guerre j’étais… un gosse de riche – j’étais un riche, quoi.
— À présent aussi.
— À présent aussi », répéta Chéri.
Il hésita de nouveau, cherchant ses mots :
« À présent, ce n’est plus la même chose. Les types ont la danse de Saint-Guy. Et le travail, et l’activité, et le devoir, et les femmes qui servent le pays… Tu parles, et qui sont folles pour le pèze… Elles sont commerçantes que c’en est à vous dégoûter du commerce. Elles sont travailleuses que c’en est à vous faire prendre le travail en abomination… »
Il leva vers Desmond son regard incertain :
« C’est donc mal, d’être riche, et de se laisser vivre ? »
Desmond jouissait de son rôle, et se payait d’une servitude ancienne. Il posa une main protectrice sur l’épaule de Chéri :
« Mon petit, sois riche et laisse-toi vivre. Dis-toi que tu incarnes une aristocratie ancienne. Les barons féodaux sont tes exemples. Tu es un guerrier.
« Merde, dit Chéri.
— C’est un mot de guerrier. Seulement, laisse travailler les types qui sont des travailleurs.
— Toi, par exemple.
— Moi, par exemple.
— Évidemment, tu ne te laisses pas encombrer par les femmes, toi.
— Non », dit Desmond sèchement.
Car il cachait à tous un goût pervers pour sa caissière-comptable, une brune douce, un peu duvetée et hommasse, le cheveu tiré, une médaille au col, qui avouait avec le sourire : « Moi, je tuerais pour un sou. Je suis comme ça. » 
« Non, ça non ! Tu ne peux parler de rien sans y mêler tout de suite "ma femme, les femmes"… et encore "Du temps de Léa…" Il n’y a pas d’autres sujets de préoccupation, en 1919 ? »

Colette, La Fin de Chéri (1926), Flammarion, réédition Œuvres, tome III, bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1991, p. 188 à 190.