Texte 2 - Maurice Genevoix, Les Éparges (extrait)

Texte 2 - Maurice Genevoix, Les Éparges (extrait)

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Plus de grenades, comme hier ; plus de ces feux follets inexplicables qui dansaient, verdâtres, sur la boue : rien d’extraordinaire. Une seule fois, cette nuit, nous avons éprouvé la même terreur panique, le même arrêt brusque du cœur : un obus venait d’éclater, tout près ; et, comme déjà nous relevions la tête, détendus, un chuintement énorme nous a épouvantés : Richomme et Bouaré ont bramé dans les ténèbres. Et puis nous avons ri, en reconnaissant une fusée égarée, qui partait de travers, à gros bouillon bruissant d’étincelles.

Depuis lors, c’est toujours la même chose. Je demeure accoté à la paroi de la tranchée, une flaque d’eau jaune entre les jambes. Appuyé contre moi, à gauche, Lardin, du seul poids de son corps, a marqué sa place dans la boue ; de l’autre côté, Bouaré me pousse mollement de son épaule inerte. Après Lardin, c’est Biloray ; après Bouaré, c’est Perrinet ; après Biloray et Perrinet, je ne vois plus.

Les obus tombent : tout se réduit à cela, qui ne s’interrompt jamais. Il y a des instants où l’on a peine à concevoir cette réalité continue, cette persistance prodigieuse du vacarme, ce tremblement perpétuel du sol sous de tels coups multipliés, et cette odeur de l’air, suffocante, corrosive, et ces fumées toujours écloses et dispersées, écloses encore ici ou là, quelque part où on les voit toujours.

Manger ? Dormir ? Cela n’a même plus de sens. On a peut-être faim et soif ; on a peut-être sommeil. De temps en temps, on grignote quelque chose, un vieux morceau de sucre grisâtre trouvé au fond de la musette, une bribe de chocolat suintante, saupoudrée de miettes de tabac. On ne dort pas, j’en suis bien sûr.

À un moment du jour – il y a longtemps -, Brémond a eu le courage de monter : il est arrivé avec deux seaux de jus, pleins encore presque à moitié ; il s’est excusé d’en avoir renversé en route et de n’en apporter que deux : « C’est la faute de Pinard, a-t-il dit. On en avait bouillu trois seaux : mais Pinard a reçu une shrapnell dans la tempe, il est tombé la tête au-dessus d’un seau : du sang plein d’dans : c’était pas buvable… ».  Et il ajoutait : « Si Pinard avait vu c’t’ouvrage !... Heureusement qu’il était mort ».

Les obus tombent, autour de Bouaré, de Lardin et de moi. On finit par concevoir cette chute perpétuelle des obus. Notre imagination, nos sens n’étaient pas faits encore à sa mesure, pas au point. Cela vient. Nous sommes réellement là. Lorsqu’on risque un mouvement, notre corps se décolle avec un petit bruit mouillé ; lorsqu’un obus siffle plus court, on se serre davantage sur soi-même, et l’on respire plus large après qu’il a éclaté. Nous avons perdu la notion du temps : le ciel, au-dessus de nous, demeure immuablement gris entre les deux levées d’argile ; par intervalles, une petite pluie glacée les couvre d’un ruissellement triste, et la flaque jaune tremblote entre mes jambes.

Maurice Genevoix, « Février 1915 », Les Éparges, Flammarion (1923), réédition dans Ceux de 14, Points/Seuil, p. 674-675.