Texte 2 - Blaise Cendrars, « La Guerre au Luxembourg »

Texte 2 - Blaise Cendrars, « La Guerre au Luxembourg »

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« Une deux une deux
Et tout ira bien… »
Ils chantaient
Un blessé battait la mesure avec sa béquille
Sous le bandeau de son œil
Le sourire du Luxembourg
Et les fumées des usines de munitions
Au-dessus des frondaisons d’or
Pâle automne fin d’été
On ne peut rien oublier
Il n’y a que les petits enfants qui jouent à la guerre
La Somme Verdun
Mon grand frère est aux Dardanelles
Comme c’est beau       
Un fusil
Cris voix flûtées        
Cris         
Les mains se tendent
Je ressemble à papa
On a des canons
Une fillette fait le cycliste     
Un dada caracole
Dans le bassin les flottilles s’entre-croisent
Le méridien de Paris est dans le jet d’eau
On part à l’assaut du garde qui seul a un sabre authentique
Et on le tue à force de rire
Sur les palmiers encaissés le soleil pend
Médaille Militaire
On applaudit le dirigeable qui passe du côté de la Tour Eiffel
Puis on relève les morts
Tout le monde veut en être
Ou tout au moins blessé        
Coupe coupe
Coupe le bras coupe la tête     
On donne tout
Croix-Rouge    
Les infirmières ont 6 ans
Leur cœur est plein d’émotion
On enlève les yeux aux poupées pour réparer les aveugles
J’y vois ! j’y vois !
Ceux qui faisaient les Turcs sont maintenant brancardiers
Et ceux qui faisaient les morts ressuscitent pour assister à la merveilleuse opération
A présent on consulte les journaux illustrés
Les photographies
Les photographies
On se souvient de ce que l’on a vu au cinéma
Ça devient plus sérieux
On crie et l’on cogne mieux que Guignol
Et au plus fort de la mêlée
Chaud chaudes
Tout le monde se sauve pour aller manger les gaufres
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
MOI !
 
MOI !
 
 
 
MOI !
 
 
 
 
 
 
 
 
ROUGE
 
BLANC
 
BLEU
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Blaise Cendrars, « La Guerre au Luxembourg », extrait du poème d’octobre 1916 publié en décembre 1916, réédition dans Du monde entier au cœur du monde, poésie/Gallimard, p. 126 à 130.