Texte 1 - Henri Barbusse, Le Feu (extrait 2)

Texte 1 - Henri Barbusse, Le Feu (extrait 2)

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Nous avons trop présumé de nos forces. Nous ne pouvons pas encore nous en aller. Ce n’est pas encore fini. On s’écroule à nouveau dans une encoignure pétrie, avec le bruit d’un bloc de gadoue qu’on jette.
On ferme les yeux. De temps en temps, on les ouvre.
Des gens se dirigent en titubant vers nous. Ils se penchent sur nous et parlent d’une voix basse et lassée. L’un d’eux dit :
Sie sind tot. Wir bleiben hier.
L’autre répond : « Ja », comme un soupir.
Mais ils  nous voient remuer. Alors, aussitôt, ils échouent en face de nous. L’homme à la voix sans accent s’adresse à nous.
— Nous levons les bras, dit-il.
Et ils ne bougent pas.
Puis ils s’affalent complètement – soulagés, et, comme si c’était la fin de leur tourment, l’un d’eux, qui a sur la face des dessins de boue comme un sauvage, esquisse un sourire.
— Reste-là, lui dit Paradis sans remuer sa tête qui est appuyée en arrière sur un monticule. Tout à l’heure, tu viendras avec nous, si tu veux.
— Oui, dit l’Allemand. J’en ai assez.
On ne lui répond pas.
Il dit :
— Les autres aussi ?
— Oui, dit Paradis, qu’ils restent aussi s’ils le veulent.
Ils sont quatre, qui se sont étendus par terre.
L’un d’eux se met à râler. C’est comme un chant sanglotant qui s’élève de lui. Alors les autres se dressent à demi, à genoux, autour de lui et roulent de gros yeux dans leurs figures bigarrées de saleté. Nous nous soulevons et nous regardons cette scène. Mais le râle s’éteint, et la gorge noirâtre qui remuait seule sur ce grand corps comme un petit oiseau, s’immobilise.
Er ist tot, dit un des hommes.
Il commence à pleurer. Les autres se réinstallent pour dormir. Le pleureur s’endort en pleurant.
Quelques soldats sont venus, en faisant des faux pas, cloués par des arrêts soudains, comme des ivrognes, ou bien en glissant comme des vers, se réfugier jusqu’ici, parmi le creux où nous sommes déjà incrustés, et on s’endort pêle-mêle dans la fosse commune.

*

On se réveille. On se regarde, Paradis et moi, et on se souvient. On rentre dans la vie et dans la clarté du jour comme dans un cauchemar. Devant nous renaît la plaine désastreuse où de vagues mamelons s’estompent, immergés, la plaine d’acier, rouillée par places, et où reluisent les lignes et les plaques de l’eau – et dans l’immensité, semés çà et là comme des immondices, les corps anéantis qui y respirent ou s’y décomposent.
Paradis me dit :
— Voilà, c’est la guerre.
— Oui, c’est ça, la guerre, répète-t-il d’une voix lointaine. C’est pa’aut’chose.
Il veut dire, et je comprends avec lui :
« Plus que les charges qui ressemblent à des revues, plus que les batailles visibles déployées comme des oriflammes, plus même que les corps à corps où l’on se démène en criant, cette guerre, c’est la fatigue épouvantable, surnaturelle, et l’eau jusqu’au ventre, et la boue et l’ordure et l’infâme saleté. C’est les faces moisies et les chairs en loques et les cadavres qui ne ressemblent même plus à des cadavres, surnageant sur la terre vorace. C’est cela, cette monotonie infinie de misères, interrompue par des drames aigus, c’est cela, et non pas la baïonnette qui étincelle comme de l’argent, ni le chant de coq du clairon au soleil ! »
Paradis pensait si bien à cela qu’il remâcha un souvenir et gronda :
— Tu t’rappelles, la bonne femme de la ville où on a été faire une virée, y a pas si longtemps d’ça, qui parlait des attaques, qui en bavait, et qui disait : « Ça doit être beau à voir !... »
Un chasseur, qui était allongé sur le ventre, aplati comme un manteau, leva la tête hors de l’ombre ignoble où elle plongeait, et s’écria :
— Beau ! Ah ! merde alors !
« C’est tout à fait comme si une vache disait : « Ça doit être beau à voir, à La Villette, ces multitudes de bœufs que l’on pousse en avant ! »
Il cracha de la boue, la bouche barbouillée, la face déterrée comme une bête.
— Qu’on dise : « Il le faut », bredouilla-t-il d’une étrange voix saccadée, déchirée, haillonneuse. Bien. Mais beau ! Ah ! merde alors !
Il se débattait contre cette idée. Il ajouta tumultueusement :
— C’est avec des choses comme ça qu’on dit, qu’on s’fout d’nous jusqu’au sang !
Il recracha, mais, épuisé par l’effort qu’il avait fait, il retomba dans son bain de vase et il remit la tête dans son crachat.

Henri Barbusse, Le Feu (1916), Flammarion, réédition Livre de poche, p.354 à 356.