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Les prévenus des conseils de guerre : « mauvais soldats » ou « combattants ordinaires » ?

Code de justice militaire pour l'armée de terre (9 juin 1857), édition de 1908.
Code de justice militaire pour l'armée de terre (9 juin 1857), édition de 1908.
© Gallica / BnF
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La justice militaire représente un objet sensible, en tout cas singulier, de l’histoire de la Première Guerre mondiale. Liée à la question du contrôle social, de la contrainte, de la violence d’État et de la violence institutionnelle, elle est chargée d’affects et d’émotions relayés jusqu’à nos jours par le cinéma1  et la littérature2. Depuis une décennie environ, la plupart des essais d’historiens l’abordent essentiellement par le biais d’une seule question : la peine de mort3. Si par ailleurs, le mutin de 1917 objet d’une attention plus soutenue4, a bénéficié de recherches récentes5, le prévenu de la Grande Guerre, c'est-à-dire la population des soldats jugés devant un tribunal militaire entre 1914 et 1918 demeure très largement inconnue6, la première figure tendant souvent à effacer la seconde. C’est cette dernière, la figure du prévenu entre 1914 et 1918 que j’aborde ici.

Parmi les questions simples mais cependant toujours en suspens dans l’historiographie du premier conflit mondial, se pose en effet celle de l’identité sociale et militaire des prévenus. Très simplement : qui sont les prévenus des conseils de guerre, c'est-à-dire les soldats jugés par les tribunaux militaires ? Voit-on apparaître, au sein de cette population, ce que Christophe Charle appelle des « considérants sociaux »7 ou la justice militaire obéit-elle à d’autres logiques ? Autre question : le prévenu est-il un soldat ordinaire dont le procès est le fruit de configurations spécifiques ou représente-t-il un « mauvais soldat », irrécupérable situé à la marge de la communauté combattante ?  Derrière le problème du profil social et militaire du prévenu s’en pose donc un autre, plus complexe, attenant à la fonction, aux intentions et aux rôles effectifs ou supposés de la justice militaire dans une armée de conscription au cours d’une guerre d’une durée et d’une violence imprévues. À l’aune de mes recherches sur la justice militaire entreprises aux archives du Service Historique de la Défense (SHD), j’exploiterai les résultats de la construction d’une base de données réalisée à partir des minutes de jugement d’une division d’infanterie. J’ai eu ailleurs l’occasion de présenter ce travail statistique8 : au total ce sont 1329 décisions de justice qui constituent ma base de données, chaque décision étant segmentée en vingt trois items qui renseignent sur le procès, les délits ou crimes supposés, la peine et le prévenu lui-même.

En tentant d’abord de répondre à la question « qui est-il ? » nous présenterons les enseignements mais aussi les limites d’une approche sociale du prévenu. Une deuxième question devra alors être examinée : « qu’a-t-il fait ? » Quels sont, d’après les catégories retenues par le Code de Justice militaire de 1857, les crimes et les délits commis par la majorité des prévenus, et, question contigüe, que révèlent ces crimes et ces délits sur le profil militaire du soldat, selon les officiers qui siègent au conseil de guerre ? Enfin, dans un dernier temps je présenterai l’émergence au cours de la guerre de l’image du mauvais soldat, de « l’incapable militaire » en tentant d’approcher les causes et les modalités de son émergence au sein de l’armée française, malgré sa place très minoritaire dans la population totale des prévenus.

Qui juge t-on ? Les difficultés d'une approche sociale des prévenus

Des soldats issus de certains départements résisteraient-ils plus que d’autres à l’autorité militaire ? Autrement dit, la justice militaire s’est elle intéressée, même malgré elle, à des soldats originaires d’un département ou d’une région en particulier ? Cette première interrogation, si elle semble naïve, permet d’aborder l’ensemble des problèmes méthodologiques rencontrés pour toutes les questions concernant l’identité sociale ou militaire des prévenus. Car cette identité ne prend sens qu’en comparaison avec l’identité de la totalité du corps militaire à laquelle appartiennent les prévenus. Or, c’est une évidence qu’il faut rappeler, cette statistique n’existe pas et n’existera probablement jamais à l’échelle d’une division combattante. Constituée d’environ 15 000 soldats en effectifs constants, il apparaît déjà difficile (mais théoriquement possible) de dresser un tableau des origines géographiques d’une unité lors de la mobilisation. Néanmoins, dès les premiers jours de combat et jusqu’en 1918, l’opération devient impossible. Les effectifs étant renouvelés en permanence à cause des pertes énormes, ce sont plusieurs dizaines de milliers de soldats qui passent au sein d’une division, et plusieurs milliers d’hommes au sein des régiments. De plus, ces derniers changent de division au cours de la guerre. Rappelons-le : les effectifs et leurs statistiques deviennent fluctuants et demeurent insaisissables. Dans le cas d’une division, unité auprès de laquelle est attaché un conseil de guerre aux armées, on peut, faute de mieux, saisir l’origine des soldats des régiments d’infanterie au début de la guerre pour les comparer à l’origine des prévenus. Or, dans le cas de la troisième division d’infanterie (3e DI), l’origine géographique des prévenus correspond à peu près à la répartition départementale des conscrits des régiments de la division9. Ainsi, le soldat parisien n’obéirait ni plus ni moins que celui originaire du Finistère, du Nord ou du Calvados. Autrement formulé, les officiers n’ont recouru ni plus ni moins à la justice militaire contre les troupiers bretons, parisiens ou habitants des départements occupés. 

Deuxième question plus délicate, celle des catégories professionnelles des prévenus, l’objectif étant de mettre à jour d’éventuelles corrélations entre le milieu socioprofessionnel et le rapport à l’autorité. Nous présentons ici la répartition des prévenus en conseil de guerre par profession :

Professions des prévenus au conseil de guerre de la 3e DI Nombre %
LE GRAND ATELIER, L’USINE ET LA MINE dont :
ajusteurs (4), chaudronniers (9), forgerons (6), houilleurs (3), imprimeurs (6), manœuvres, (69), mécaniciens (25), mineurs (38), monteurs (4) mouleurs (7), ouvriers (26), soudeurs (4), teinturiers (12), tisserands (6), tourneurs (10), typographes (7), zingueurs (6)
242  24, 3
LA TERRE ET L’ELEVAGE dont :
agriculteurs (4), bergers (6), bûcherons (7), charretiers (37),  cultivateurs (117), domestiques agricoles (24), hommes de peine (7), jardiniers (6), laboureurs (3), maquignons (3),  meuniers (3), ouvriers agricoles (18), vigneron (1)
236 23,7
ARTISANAT ET BATIMENT dont :
caoutchoutiers (2), cuisiniers (4), bonnetiers (3), briquetiers (13), rodeurs (3), charpentiers (7), cimentiers (3), cordiers (3), couvreurs (12), débordeurs (2), électriciens (3), fumistes (3), maçons (33), maréchaux-ferrants (10), peintres (19), plombiers (8), polisseurs (4), rattacheurs (3), sabotiers (4), selliers (6), serruriers (13), tabletiers (6), tailleurs (4), terrassiers (19), tonneliers (3), tullistes (4), vanniers (4), verriers (7), autres  (1 occurrence : scieur de pipe, ébéniste, ardoisier, incrusteur sur canne...) (29)
234 23,4
LA BOUTIQUE, LE COMMERCE dont :
armurier (1), bijoutiers (3), blanchisseurs (3), bouchers (ou garçons bouchers) (20), boulangers (ou garçons boulangers) (19), charcutiers (4), coiffeurs (6), pâtissiers (3), épiciers (2), cordonniers (18), garçons de café ou d’hôtel (12), garçons de magasin (4), petit commerce (forains, marchands des quatre saisons) (8)
103 10, 3
LE BUREAU, LES FONCTIONNAIRES ET LES PROFESSIONS LIBERALES dont :
assureur (1), avocat (1), comptables (8), clercs (2), employés (34), étudiants (4), gendarme (1), instituteurs (3), interprète (1), journaliste (1), métiers du spectacle (6)
63 6,3
LES TRANSPORTS (MARCHANDISES ET PASSAGERS) dont :
chauffeurs (10), camionneurs (16), cochers (11), conducteurs de voiture (8), cantonniers (4), marins (8)
57 5,7
Domestiques
 
24 2,4
Sans profession, profession inconnue ou non renseignée
 
38 3,8
Total
 
997  100

Tableau 1 - Profession des prévenus au conseil de guerre de la 3e DI : août 1914-mars 1919 (moins 81 journaliers)

Nous avons opté pour un regroupement qui respecte à peu près la classification statistique du ministère de Travail en vigueur en 191410. Néanmoins nous avons retiré de ce tableau les quatre-vingt un « journaliers » dont il était difficile pour certains, et impossible pour la plupart, d’établir s’ils appartenaient au monde industriel ou au monde agricole. Comment interpréter ces chiffres ? Là encore, les archives du SHD ne permettent pas de connaître la composition socioprofessionnelle des unités ni leur évolution au cours de la guerre. On ne peut comparer ces chiffres qu’au recensement de 1911 concernant les départements de recrutement des soldats, ce que fait notamment Christophe Charle lorsqu’il s’intéresse aux mutineries11. Or, en 1914, les populations actives de la Seine, du Nord, de la Somme et des Ardennes sont majoritairement ou très majoritairement industrielles12. Les chiffres semblent, là encore, respecter les proportions de la moyenne des conscrits des départements qui forment le gros des troupes de la division.

Une autre comparaison possible peut s’opérée avec les statistiques de la justice ordinaire pour tenter de mettre à jour les spécificités de la justice militaire du point de vue du profil social des prévenus. À ce titre, si l’on retient l’ensemble des professions de la terre et de l’élevage, on obtient la même proportion que celle des statistiques de la justice criminelle d’avant guerre. En effet, 23 % des inculpés masculins jugés en 1912 par les 86 cours d’assises de France appartiennent à la paysannerie13. En 1912 toujours, « journaliers de l’industrie », « mineurs » et « ouvriers » représentaient 47 % des prévenus jugés par les tribunaux d’assises14 et 51 % des prévenus jugés en correctionnelle15 dans une France dont la population active est considérée comme industrielle à 40 %16. Ici les catégories ne se recoupent qu’imparfaitement : l’industrie dont il est question dans les statistiques de la justice ordinaire correspond à l’addition de nos deux rubriques : « le grand atelier, l’usine et la mine » et « artisanat et bâtiment ». Or, en les additionnant on obtient une parfaite adéquation avec 47 % des prévenus du tribunal de la 3e DI qui appartiennent au monde de l’industrie (petite ou grande). La justice militaire, de ce point de vue, ne se démarque pas de la justice ordinaire, qui offre une surreprésentation de la population industrielle dans la part des prévenus. Bref, face aux règles et aux autorités militaires en temps de guerre, il ne semble pas y avoir une surreprésentation d’un secteur professionnel particulier dans les attitudes d’obéissance ou d’insoumission, du moins pas parmi celles qu’adoptèrent les soldats entre 1914 et 1918.

En revanche, la part des classes sociales les moins favorisées, qu’elles soient urbaines ou rurales, dans l’ensemble des inculpés est, en revanche, tout à fait écrasante. Lorsqu’on réintègre dans la base de données les 81 journaliers, les quatre statuts les plus représentés chez les prévenus sont, par ordre d’importance : les cultivateurs (10,85 %), les journaliers (7,51 %), les manouvriers (6,4%), les domestiques (4,8 %)17. Ce sont, bien entendu, les classes sociales les moins favorisées de la société de la Troisième République qui sont jugées. En toute logique d’ailleurs, puisque la justice militaire traduit devant ses tribunaux, en temps de guerre comme en temps de paix18, presque exclusivement des soldats du rang. Si le Code de justice de 1857 s’adresse et s’applique, en théorie, à tous les militaires quel que soit leur grade, la fonction de la justice en guerre est pensée dans la seule logique de la pression disciplinaire sur le rang.

Une autre donnée que permettent d’aborder les minutiers est celle de l’âge des prévenus. Jeunes et vieux obéissent-ils de la même façon ? À ce sujet, les représentations issues par exemple des témoignages sont plurielles. On y croise les figures des « jeunes galopins » , mais aussi celles des « vieux brigands »20. Quoi qu’il en soit, les archives de la justice militaire mettent-elles à jour des différences saillantes de comportement face à l’autorité en fonction de l’âge des soldats ? Ici les variations significatives apparaissent dans les différences d’âges moyens par crime et délit. La plus notable est à établir entre les crimes ou délits commis par les plus jeunes et ceux qui obtiennent la moyenne d’âge la plus élevée. Le vol et les voies de fait sont commis par les plus jeunes (26 ans en moyenne) et le refus d’obéissance, par les plus âgés (29 ans en moyenne). Cet écart semble confirmer la difficulté représentée par une inversion des normes hiérarchiques : l’encadrement de soldats parfois trentenaires par de très jeunes officiers subalternes. L’âge étant un signe d’autorité sociale, il peut être singulièrement difficile d’obéir à plus jeune que soi. Toutes les autres moyennes d’âge par délits se situent entre ces deux extrêmes, autour de 27 ans21. L’âge moyen des prévenus au moment de leur passage en conseil de guerre apparait en revanche peu significatif. Encore une fois, il est presque exactement l’âge moyen des soldats des régiments d’infanterie22. En résumé, l’inculpé type est un fantassin du rang, âgé de 27 ans, agriculteur, ouvrier ou artisan de milieu modeste, et plutôt célibataire. Autrement dit, le prévenu en conseil de guerre est socialement proche, au point de se confondre avec lui, du « poilu » d’infanterie, armée dont il est par ailleurs issu à plus de 80 %23. Socialement, donc, le prévenu est un soldat ordinaire, un soldat moyen.

Crimes et délits des prévenus

Il reste à savoir si les crimes et délits présumés ou commis par les prévenus sont des actes proches, ou non, de ceux rencontrés chez la majorité des combattants. Quels types de fautes, aux yeux des officiers qui établissent les plaintes en conseil de guerre et aux yeux des officiers supérieurs qui décident de la comparution, méritent le passage devant le tribunal militaire si redouté ? S’agit-il de fautes rares, graves, marginales pourrait-on dire, aux yeux de ceux qui siègent aux conseils de guerre, et qui rabattraient cette fois-ci le prévenu vers le mauvais soldat, vers l’irrécupérable ? Ou sont-ce des fautes banales, partagées par une large frange de la communauté combattante et dont la judiciarisation répondrait à d’autres intentions de la justice militaire que celle de l’exclusion ? Par ordre d’importance, voyons pourquoi le prévenu comparaissait :

Année
 
1914 (08-
12)
1915 1916 1917 1918 1919 (01-
03)
Total 1914-1919
Motifs de jugement
Désertion 5 16 172 224 161 27 605
Abandon de poste 41 29 135 213 104 17 539
Outrage(s) 6 33 44 39 19 4 145
Vol(s) 10 16 26 15 20 8 69
Refus d'obéissance - 9 28 29 10 2 78
Ivresse 1 34 16 12 - 2 65
Voies de fait - 13 21 19 3 - 56
Coups volontaires - 6 5 7 2 - 20
Fabrication de fausses feuilles de route, falsification, usage de faux - - 2 9 3 - 14
Dissipation d'effet 3 2 - -3 2 2 12
Abstention de se rendre à son poste en cas d'alerte - 6 5 - - - 11
Autres * 3 6 19 16 12 3 59
Total 69 170 473 587 336 65 1700

* Par ordre d’importance :  rébellion, pillage, abus de confiance, provocation militaire à la désobéissance, port illégal d’insignes, violation de consignes, attentat ou outrage public à la pudeur, espionnage, homicide involontaire, bris d’armes, chasse interdite, propagation de bruits, désordre et panique, tentative de meurtre, dépouillement de cadavre, blessure volontaire à un cheval. 

Tableau 2 - Motifs de passage devant le conseil de guerre pour les prévenus de la 3e DI française d’août 1914 à mars 1919 (1329 décisions de justice)

Ces chiffres confirment ce que les spécialistes savaient déjà : une large majorité des prévenus (67 %) sont jugés pour désertion ou abandon de poste, proportion énorme au regard de la soixantaine de crimes et délits prévus par le Code de Justice militaire. La désertion et l’abandon de poste ont été une crainte constante de l’état-major et les plaintes en conseil de guerre pour ces motifs l’emportent donc largement. L’explication de la surreprésentation de la désertion qui apparait entre 1915 et 1916, tient essentiellement à la généralisation des systèmes de permissions à partir de l’été 1915. Au-delà du cinquième jour de retard, le permissionnaire était considéré comme déserteur. Les officiers supérieurs, préoccupés par un délitement des forces combattantes rendu matériellement possible par les permissions et les transports, eurent recours aux tribunaux militaires pour des comportements souvent très éloignés de la désertion volontaire. Emmanuelle Cronier confirme de son côté que nombre de permissionnaires en retard ont ainsi été assimilés à des déserteurs24.

Par ailleurs, si la plupart des désertions ont été, dans le cas français, des retards de permissions ou des absences illégales de quelques jours, les dossiers de conseil de guerre confirment que de nombreux abandons de postes ont résulté d’une stratégie de contournements ponctuels du combat : un homme se cache au cantonnement ou « rate » le départ de la compagnie en première ligne. En ce sens nous serions face à des attitudes criminelles aux yeux de la justice militaires mais qui offriraient un très grand « continuum des comportements entre obéissance et insoumission » pour reprendre l’expression de Christoph Jahr25. Ce dernier montre bien dans le cas de l’armée allemande que les comportements classés sous le vocable « désertion » par la justice militaire faisaient partie de la vie quotidienne du soldat26. Présentons un seul exemple extrait des archives des conseils de guerre, celui de Marcel Hubert, mécanicien parisien, servant comme canonnier au 17e régiment d’artillerie. Rappelé le 4 août 1914, il débute la campagne dans l’infanterie, obtient sa première et seule permission en août 1915, puis se trouve gravement blessé à la jambe par éclat d’obus le 20 novembre 191527. Après six mois d’hospitalisation, il obtient une période de 20 jours de convalescence en mai 1916. Dès son retour, il se porte volontaire pour l’artillerie et retourne au 17e régiment. Il se rend à Pontivy au dépôt et repart pour le front le 29 août 1916. Passant par Paris, il demande une permission de 24 heures pour aller voir sa femme, enceinte et atteinte d’une bronchite, déclare-t-il lors de son interrogatoire28. L’officier responsable la lui refuse. Marcel Hubert quitte alors le détachement en gare de Juvisy et se dirige Porte d’Italie. Trois jours plus tard, le 3 septembre au matin, il se rend à la gare du Bourget pour rejoindre seul son unité et parvient à retrouver sa batterie le 7 septembre29. Le rapport sur son retard est transmis à la hiérarchie du corps, malgré la bonne opinion de son commandant de compagnie qui dépose en sa faveur30. En marge de l’interrogatoire mené par son capitaine, on peut cependant lire l’avis du chef d’escadron : « L'excuse du canonnier Hubert n'en est pas une et il mérite une punition exemplaire. Il est dans un cas parfaitement net de conseil de guerre, étant resté 3 j ½ chez lui. Établir une plainte en conseil de guerre. »31 Il est reconnu coupable, avec circonstances atténuantes, et condamné à trois mois de prison avec sursis, peine minimum prévue par la loi. C’est donc un soldat discipliné (aucune punition dans son livret, aucune condamnation sur son casier judiciaire), gravement blessé à la jambe lors des premiers combats et bien vu de son supérieur, qui subit une condamnation - certes légère - pour un retard de trois jours et demi. Soulignons qu’une majorité de procédures concerne, comme ici, des non-récidivistes puisque sur les 1 078 prévenus de la 3e DI, 60 % n’avaient jamais été jugés par un tribunal militaire. Marcel Hubert représente un exemple type de désertion. Comme lui, le prévenu pour désertion est le plus souvent un soldat moyen, accomplissant son devoir et s’exposant au feu.

La désertion ou l’abandon de poste demeure néanmoins des transgressions impersonnelles, c'est-à-dire qui ne sont pas dirigées vers une autorité incarnée par un officier ou un sous-officier. Ce sont des transgressions du règlement, de la norme. Qu’en est-il lorsque la transgression se dirige contre l’autorité, lorsqu’il s’agit de refus, d’outrages ou de voies de fait envers un supérieur ? Là encore aucun profil particulier ne semble se détacher pour les prévenus qui ont refusé d’obéir. Sur 78 soldats jugés pour refus d’obéissance, on compte 40 professions différentes. Le monde rural est néanmoins largement représenté, tempérant l’idée reçue chez certains témoins et reprises parfois par les historiens d’une soumission paysanne aveugle ou d’une passivité rurale qui s’opposerait en quelque sorte à l’indiscipline de la ville ou de l’usine32. Le métier le plus représenté chez les prévenus jugés pour refus d’obéissance est celui de cultivateur (15 cas soit 19 %) et le second métier est celui de manœuvrier (10 cas, soit 13 %). Ensuite on se trouve face à un inventaire réellement disparate. On peut forcer les catégories en rassemblant les métiers du petit commerce ou des petits services : deux boulangers, un boucher, un épicier, un garçon de salle et un garçon d’hôtel, un porteur de journaux, aussi deux livreurs et un téléphoniste. Ensuite, le monde du petit artisanat pouvant évoluer entre ville et campagne comme un sabotier, un forgeron, trois maçons, deux serruriers, un chaudronnier. On trouve par ailleurs deux instituteurs. Proportions peu signifiantes, moins selon nous que d’autres facteurs d’analyses.

En effet, la superposition des plaintes, des rapports, des témoignages et des interrogatoires que contiennent les dossiers, permet de repérer davantage de dénominateurs communs aux situations de rupture qu’aux profils des acteurs qui désobéissent. Ce qui semble émerger des archives judiciaires, c’est moins un profil type de soldat désobéissant que des configurations types de rupture du lien hiérarchique, de refus d’obéissance. Par exemple, moins de 5 % des cas de refus d’obéissance, d’outrages ou de voies de fait se déroulent en première ligne33. Dans 95 % des cas, c’est dans la vie quotidienne, en dehors du combat, dans les cantonnements ou à l’arrière que surviennent les ruptures du lien hiérarchique. Dans les interrogatoires normatifs des conseils de guerre pour refus d’obéissance, la cause de la désobéissance exprimée le plus souvent par le prévenu est celle de l’injustice de l’ordre adressé, sentiment qui entraîne le refus. C’est donc dans la vie quotidienne de l’arrière-front, des exercices, des corvées, des marches que sont perçus l’injustice et l’autoritarisme. Un changement non justifié de pièce d’artillerie ou d’escouade, une corvée de ravitaillement ou de nettoyage qui ne tient pas compte des tours implicites ou négociés, un ordre perçu comme autoritaire ou inutile, sont autant de situations qui créent un type de tension caractéristique des dossiers de conseil de guerre. Ces tensions illustrent la primauté du « sentiment du juste et de l’injuste » dans l’obéissance et la soumission à l’autorité. C’est par exemple une anecdote bien anodine qui vaut au serrurier lillois Jules Corbu son passage devant le conseil de guerre le 14 décembre 1915 pour « refus d’obéissance sur un territoire en état de guerre et outrages par menaces envers un supérieur ». Vers la fin du mois de novembre, le chasseur Corbu est en train d’écrire dans la cuisine lorsque son maréchal des logis lui demande d’aller aux distributions34. Corbu refuse et, dans un premier temps, se dit malade. Le maréchal des logis vérifie alors le cahier de visite, ce qui signifie déjà de la part du chef un refus de toute négociation, et constate qu’aucune mention de visite n’est portée au cahier. Le chasseur fait alors valoir que ce n’est pas son tour35. Le sous-officier insiste, le chasseur se fâche et l’insulte fuse. L’outrage est fleuri et apparaît sans point de suspension dans le rapport du chef d’escadron : « d’abord j’en ai assez du 19e vous n’êtes tous bons qu’à vous branler les couilles à 40 km en arrière du front »36. L’argument « ce n’est pas mon tour » n’apparaît pas dans la plainte en conseil de guerre rédigée par le commandant du 4e escadron. Pourtant, il est « asséné » à trois reprises par Corbu dans son interrogatoire : « ce n’est pas moi qui était désigné primitivement, le maréchal des logis a changé au dernier moment »37. Même le très léger regret qu’exprime l’inculpé dans sa déposition à propos des outrages, et non du refus d’obéissance, rend compte en réalité, du sentiment d’injustice ressenti par le soldat à l’encontre de l’ordre donné par son maréchal des logis : « dans ces moments-là, on n’est pas toujours maître de ses paroles »38. Ainsi, la plupart des conseils de guerre pour refus d’obéissance jugent des incidents qui concernent des détails, des événements qui semblent bien éloignés de motifs qui, selon le haut commandement, pouvaient mettre l’armée en péril. Comme beaucoup d’autres, Jules Corbu est un soldat apprécié et sans punition préalable qui est jugé par le tribunal de la division. Il exprime, dans l’espace étroit laissé par les formes judiciaires, un sentiment d’injustice à l’encontre de son chef. Il appartient à une catégorie de prévenus perçus d’ailleurs dès la guerre comme des victimes de l’injustice résultant des pratiques d’autorité de certains chefs. Corbu est d’ailleurs acquitté, ce qui est un désaveu du tribunal envers le sous-officier.

Les figures qui émergent de nombreux dossiers des conseils de guerre ne semblent pas, dans leur majorité, se comporter de manière marginale par rapport aux normes de la communauté combattante. La majorité des prévenus jugés pour désertion, pour abandon de poste, refus d’obéissance ou pour mutilation volontaire, semble bien appartenir à la catégorie du soldat ordinaire. Retard de permission, absence pour ivresse transformée en abandon de poste, outrage envers un supérieur, provoqué par un sentiment d’injustice, sont des comportements partagés par une grande majorité de soldats, comme l’attestent par ailleurs la littérature de témoignage, la presse de tranchées ou les archives du contrôle postal, surtout à partir de l’été 1916 ou une dilution disciplinaire s’observe sur tout le front de l’ouest.

À la marge : incapables militaires et mauvais soldats

C’est en effet autour de l’été 1916 qu’apparaît dans les archives militaires la figure du mauvais soldat, irrécupérable, sorte de figure militarisée de l’incapable civique décrit par Annie Stora-Lamarre39, du mauvais sujet, de l’amoral. Premier point commun avec les représentations des repris de la justice ordinaire : l’incapable militaire est un récidiviste. Nous avons écrit plus haut que 60 % des prévenus de la 3e DI n’étaient pas des récidivistes, et c’est bien au sein des 40 % restant que vont apparaitre ces figures. Il faut s’arrêter un instant sur cette récidive, singulière, en temps de guerre.

Parmi les récidivistes, cent soixante six soldats ont été jugés deux fois par un conseil de guerre, trente sept ont été jugés trois fois et quatre soldats ont été jugés à quatre reprises. Le record revient au fantassin Placide Ringard passé cinq fois devant les juges de la division. L’ensemble représente 25 % des prévenus jugés par le conseil de guerre de la 3e DI. D’un point de vue purement quantitatif il faut rappeler l’extrême marge dans laquelle se trouvent ces soldats : 208 soldats sur une division qui à compté au moins 30 000 hommes en 52 mois de conflit, soit tout au plus 0,6 % des soldats de l’unité, sont des récidivistes aux yeux de la justice militaire. On peut d’ailleurs s’étonner que ce taux n’ait pas été plus élevé, car le phénomène de récidive sur un temps si court fut rendu possible par une situation singulière : la suspension presque systématique de la grande majorité des peines. Cet aspect est connu : pour éviter de soustraire aux combats les condamnés des conseils de guerre, l’état-major décide dés 1915, de suspendre presque systématiquement les peines jusqu’à la fin de la guerre. Le soldat est donc réintégré dans son unité ou dans une autre d’où il s’échappe à nouveau. Ensuite, il est tué, gracié ou amnistié. Dans le cas de la 3e DI, 90 % des condamnés n’ont pas entamé le moindre début de peine : ils sont morts au combat ou ont été graciés.

Suivons un exemple caractéristique de cette récidive, le parcours du couvreur Louis Marie, né dans le Calvados en 1892, fantassin dans le 128e régiment puis voltigeur dans le 272e. Son livret de punitions est particulièrement chargé : 142 jours de prison et 26 jours de cellule notamment pour « ivresse publique », « tapage nocturne » et « tentative de violation de domicile » 40. S’il devient « un mauvais soldat » il fut avant cela un combattant courageux. Son expérience de guerre fut coûteuse : Marie est blessé une première fois le 18 septembre 1914, et évacué à l'intérieur jusqu'au 10 octobre. Il est blessé une deuxième fois en avril 1915, et évacué de nouveau pour une période d’hospitalisation et de convalescence de plus deux mois. Il est blessé une troisième fois le 4 décembre 1915, blessure qui lui laisse plusieurs marques au visage, relevées dans ses états de service : « bordure de l'oreille gauche en partie enlevée, cicatrice oblique au côté droit de la mâchoire »41.  En 1916, il sera évacué encore deux fois pour maladie en mars et en mai. Il rejoint le front le 19 juin 1916 et, à partir de cette date, son intention constante de déserter devient perceptible. Après avoir subi blessures et traumatismes, tout se passe comme s’il lui devenait impossible d’affronter, une fois de plus, la violence des combats. Le basculement s’opère pour Marie, comme pour bien d’autres soldats, au cours de l’été 1916. Il est condamné une première fois en juillet à deux mois de prison pour ivresse et bris de clôture42. Un mois plus tard, il vole un vélo dans la ferme de son cantonnement et déserte le 21 août 191643. Il est jugé une deuxième fois, en octobre 1916, cette fois ci pour « abandon de poste en présence de l’ennemi », « désertion à l’intérieur » et « vol chez l’hôte »44. Bénéficiant encore une fois des circonstances atténuantes, il est condamné pour l’ensemble de ces motifs à trois ans de prison. Le 29 janvier 1917, il est une troisième fois jugé pour « désertion à l’intérieur en temps de guerre ». L’absence est cette fois-ci de trente-cinq jours pendant lesquels Marie voyage beaucoup, de village en village entre le Calvados et la Seine-et-Oise « constamment et gratuitement en chemin de fer »45. Il est condamné à la peine de cinq ans de travaux publics et voit celle-ci une nouvelle fois suspendue par le général de division. En mai 1917, il déserte de nouveau. Il rejoint son pays, aux environs d’Isigny-sur-Mer, et vit pendant six mois du braconnage semble-t-il46, avant d’être arrêté. Il est alors jugé une quatrième fois et condamné en novembre 1917 à vingt ans de détention et à la dégradation militaire. Il est cette fois interné à la prison centrale de Clairvaux, où il restera jusqu’en octobre 1922, bénéficiant à cette date d’une loi d’amnistie.

Il s’agit ici d’un parcours exceptionnel, avant tout parce que Marie est auteur de désertions intentionnelles, demeurées rares à la lecture des archives judiciaires. Néanmoins, les dossiers de Louis Marie, s’ils révèlent une série de transgressions permanentes (vol, bris de clôture, braconnage, voyages sans titre de transport), ne portent aucune trace de refus d’une autorité personnelle incarnée par un quelconque officier ou sous-officier. Lors de ses interrogatoires en conseil de guerre, Marie ne dit rien ou presque. Il ne se défend pas et n’invoque même pas les justifications d’usage dont il pourrait très largement se prévaloir eu égard à la durée de sa campagne, aux nombres et à la gravité de ses blessures47. D’ailleurs, les témoins ne mentionnent jamais une parole contre la guerre ou contre l’armée, encore au troisième procès de Marie48. Le soldat fait preuve d’une désobéissance « impersonnelle ». Louis Marie ne s’oppose pas à l’autorité d’un supérieur, mais il refuse les contraintes de la discipline militaire et une nouvelle exposition au feu, subissant probablement la frayeur psychologique d’une nouvelle blessure, proche sans doute de ce que les psychiatres militaires nommeront, peu après la guerre, « névrose de guerre ». A l’instar de Louis Marie, les récidivistes, les déserteurs, les réfractaires qui émergent des dossiers des conseils de guerre ne sont pas des pacifistes, encore moins des militants. Dans leur dossier, on trouve rarement des condamnations de la guerre ou même des contestations de l’autorité militaire que l’on peut trouver dans d’autres dossiers, notamment dans les refus collectifs d’obéissance de 1917.

La construction du mauvais soldat se fait aussi par la justice militaire en fonction de ses intentions qui oscillent, au cours de la guerre, entre volonté de réintégration et volonté d’isolement du condamné. L’incapable militaire qui émane des archives judiciaires, le récidiviste, a presque toujours accepté le combat et le plus souvent l’a payé par des blessures. Il a donc combattu, jusqu’à saturation, jusqu'au moment ou le refus du combat devenu complet l’a emporté sur la solidarité envers la communauté combattante. Dès lors, il y a impossibilité aux yeux des juges d’une quelconque réintégration. Un glissement du champ lexical judiciaire devient perceptible, lié au changement d’intention du tribunal. Il ne s’agit plus pour les officiers ou les juges de réintégrer le soldat dans le corps combattant mais au contraire de l’en exclure. Le prévenu, et à plus forte raison le condamné, passe alors du statut de soldat coupable d’une faute au statut de mauvais soldat, de mauvais sujet. Nous aimerions présenter un dernier exemple qui illustre mieux que d’autres les modalités de glissement puis de passage du soldat ordinaire au réfractaire, à l’insoumis. Placide Ringard, né la même année que Louis Marie, terrassier dans la Somme, fut jugé pour désertion à cinq reprises du 9 octobre 1916 (une fois encore, autour de l’été 16) jusqu’au 7 mai 1918. Lors du premier procès, aucune mention n’est faite de ses états de service et le tribunal semble accepter l’excuse de Ringard. Sa sœur a été renversée par une automobile dit-il, et sachant qu’on allait lui refuser la permission, il choisit de quitter sa compagnie pour se rendre auprès d’elle à Amiens. Il est probablement cru, obtient les circonstances atténuantes et reçoit une condamnation avec sursis d’un an de prison49. Il est jugé une deuxième fois en juillet 1917, pour un retard de permission de sept jours et reçoit une lourde condamnation à quatre ans de travaux publics50. Le troisième procès pour désertion concerne encore un retard de permission de neuf jours. Le dossier du conseil de guerre reste encore relativement bienveillant, dans la logique répressive qui est censée être celle des tribunaux militaires mais sans volonté d’exclure : aucune mention négative ne souligne la mauvaise moralité du soldat qui est néanmoins condamné à cinq ans de travaux publics avec une nouvelle suspension de peine51. Au quatrième procès la mue de Placide Ringard en mauvais soldats, en mauvais sujet, s’opère. L’absence est plus longue, la désertion dure presque deux mois, du 17 novembre 1917 au 7 janvier 1918, date à laquelle il est arrêté. Le PV de gendarmerie mentionne pour la première fois un tatouage. Sans doute l’avait-il avant, mais sa description est cette fois versée au dossier. Le tatouage, signe indélébile et classique de la marge sociale semble ici illustrer la prégnance et l’ambivalence de l’expérience militaire : « sur l’Avant bras gauche un homme au trapèze avec en dessous Ringard Placide classe 1912 m° 4834»52. Les témoignages versés au dossier changent de nature. Son chef de compagnie dépose : « Ringard sans être un très mauvais soldat n'est cependant guère brillant, c'est un homme sur lequel on ne peut pas compter, un habitué de la désertion»53. Ces stéréotypes ont un double sens qui n’est pas sans importance : « Habitué de la désertion » appartient au registre du contrôle social attendu. En revanche « sur lequel on ne peut pas compter » est une expression qui flirte avec le langage infamant au sein de la communauté combattante. Quelqu’un sur qui on ne peut pas compter, dans la littérature de témoignage comme dans le contrôle postal en temps de guerre, c’est aussi un lâche, qui met en péril la vie de ses camarades. Lors du dernier procès, la mue s’est opérée. C’est une vraie désertion qu’a décidé Ringard en mai 1918 : il abandonne son unité en travaux en première ligne et est arrêté à Paris un mois plus tard en juin 1918 par la Garde Républicaine. Un procès verbal est versé au dossier. On y décrit un second tatouage c’est le classique « enfant du malheur »54. Pour la première fois, ses sous-officiers sont interrogés sur la moralité du soldat au cours de l’instruction. Les témoignages, stéréotypés, accablants, dessinent les figures du réfractaire et de l’amoral : «  Je le connais pour un mauvais soldat, peu courageux dans ses corvées et comme un type hypocrite et sournois »55 déclare son caporal. Son sergent mentionne  « C'est un très mauvais soldat, très indiscipliné, c'est un sournois »56. Le soldat est alors condamné à 10 ans de détention et à la dégradation militaire, enfermé à la maison centrale de Melun dont il sortira le 28 mars 1922 à l’occasion d’une loi d’amnistie. 

En rendant possible et visible la récidive, la suspension systématique fait ainsi émerger, sur un temps relativement court, la figure militaire de  « l’incapable » civique. Elle émerge au moment ou la justice militaire se transforme de façon radicale, avec la réforme d’avril 1916. En effet, à partir de cette date et pour la première fois dans l’histoire de la justice en guerre, les circonstances atténuantes peuvent être accordées pour tous les crimes et délits par le jury qui par ailleurs peut surseoir à l’exécution. Ainsi, l’individualisation de la peine s’est imposée dans la justice militaire en temps de guerre. Les officiers ont alors exprimé leurs craintes d’un délitement disciplinaire. Cette réforme leur apparaissait comme une crise de la répression comparable à celle qui s’était emparée du monde civil en 1911-191257. Selon certains, elle mettait leur autorité, déjà fragile, en péril. Il n’est pas impossible alors que dans leur rapport rédigé en vue de faire passer un soldat devant le conseil de guerre, pièce judiciaire décisive, les officiers aient alors forcé le trait sur l’insoumission de certains soldats en insistant sur l’amoralité des prévenus qu’ils souhaitaient exclure, craignant de les voir revenir dans leur unité. Ainsi, ces mauvais soldats, ces amoraux militaires, très minoritaires y compris chez les inculpés de désertion ont émergé des rapports et des plaintes en conseil de guerre en présentant les mêmes caractéristiques que leurs équivalents civils jugés par la justice ordinaire. Le plus souvent célibataires, ils concentrent les tares morales des « gens sans aveux ». Les expressions les plus fréquentes dans les dépositions faites pour le conseil de guerre les décrivent comme « paresseux », « sournois », « violents » et « peureux ». On constate d’ailleurs une certaine permanence du champ lexical de la justice militaire entre temps de paix et temps de guerre58. Après tout, ces prévenus auraient pu être désignés comme des traitres, des mauvais patriotes, des ennemis de la nation ou de la patrie qui mettaient la victoire en péril. Ce ne fut pas le cas. Ils demeurèrent de « mauvais sujets ».
  

Conclusion

Le profil social du prévenu demeure assez proche statistiquement du profil social des mobilisés de l’infanterie au cours de la guerre. La majorité des prévenus appartient à la catégorie des soldats ordinaires, c'est-à-dire en temps de guerre, à la catégorie des citoyens ordinaires. D’ailleurs les délits pour lesquels ils sont jugés semblent appartenir à la norme des pratiques partagées par la communauté combattante. Une minorité néanmoins bien réelle est catégorisée dans les archives judiciaires comme des mauvais sujets, des irrécupérables, des amoraux. La nature et la durée de leurs crimes et délits les ancrent bien à la marge de la population combattante. Mais cette figure est une construction relativement tardive, qui surgit au milieu de la guerre, vers l’été 1916 environ. C’est à partir de ce moment que devient perceptible l’investissement d’un imaginaire social dans la judiciarisation et dans l’appréciation des peines, au moment même où la justice militaire n’avait plus, semble-t-il, les moyens de se débarrasser de ceux dont elle pensait qu’ils menaçaient la cohésion de leur unité. La durée de la guerre n’est peut être pas seule en cause dans cette émergence. Est-ce un hasard si la figure du mauvais soldat se construit vers l’été 1916, quelques semaines après la loi du 27 avril ? Les officiers qui rédigeaient les plaintes en conseil de guerre et les acteurs de la justice militaire n’auraient-ils pas, finalement, contribué à faire émerger la figure de l’irrécupérable en voulant compenser ce qui leur apparaissait comme un assouplissement dangereux de la sanction menaçant l’ordre militaire et la défense de la nation ?

Notes

1 L’histoire de l’interdiction des Sentiers de la  Gloire de Stanley Kubrick en France, entre 1958 et 1976, est bien connue. En Grande Bretagne, le film de Joseph Losey Pour l’Exemple (King and Country) se déroule autour d’un conseil de guerre dont l’avocat est joué par Dirk Bogarde. Initialement prévu pour être un téléfilm co-produit par la BBC, il sera finalement produit pour le cinéma en 1964. Enfin, dans le cinéma français des années 1990-2005 consacré à la Première Guerre mondiale, la justice militaire tient une place importante dans Capitaine Conan de Bertrand Tavernier (1996), Un Long Dimanche de Fiançailles de Jean-Pierre Jeunet (2003) ou encore Les Fragments d’Antonin de Gabriel Le Bomin (2005).

2 On pense bien entendu au Voyage au Bout de la Nuit de Céline publié en 1934 et plus récemment aux bandes dessinées de Tardi notamment C’était la Guerre des Tranchées, Casterman, 1993, ou Le Der des Ders, Casterman, 1997, adapté du roman éponyme de Didier Daenincks (1984).

3 Ces publications sont nombreuses, et contrastent dans le cas français au moins, avec l’absence toujours surprenante, à ce jour, d’une thèse en cours sur la justice militaire et son fonctionnement. Sur les exécutions, citons pour le cas français : André Bach, Fusillés pour l’Exemple, Paris, Tallandier, 2003 et Nicolas Offenstadt, Les fusillés de la Grande Guerre et la mémoire collective (1914-1999), Paris, Odile Jacob, 1999. Pour le cas italien : Irene Guerrini, Marco Pluviano, Le fucilazioni sommarie nella Prima Guerra mondiale, Udine, Gaspari, 2004 ou, pour le cas britannique, voir Gerard Oram, Death Sentences passed by military Courts of the British Army, 1914-1924, Londres, Francis Boutle Publishers, 1998.

4 Guy Pedroncini, Les mutineries de 1917, Paris, PUF, 1967, Leonard V. Smith, Between Mutiny and Obedience the case of the French Fifth Infantry Division during World War 1, Princeton, Princeton University Press, 1994. 

5 Denis Rolland, La grève des tranchées. Les mutineries de 1917, Paris, Imago, 2005. Du côté de la recherche universitaire, voir la thèse récente d’André Loez,  “Si cette putain de guerre pouvait finir.” Histoire et sociologie des mutins de 1917, dirigée par F. Rousseau,  soutenue en mai 2009 à l’université Montpellier-III/Paul-Valéry.

6 Rappelons néanmoins l’article de Leonard V. Smith,, « The Disciplinary Dilemna of French Military Justice, September 1914-April 1917 : the case of the 5e Division d’Infanterie », The Journal of Military History, vol. 55, n°1, jan. 1991, p. 47-68. Pour le cas de l’armée allemande voir la thèse d’Anne Duménil, Le soldat allemand de la Grande Guerre : institution militaire et expérience du combat, thèse dirigée par S. Audoin-Rouzeau et soutenue en décembre 2000 à l'Université de Picardie Jules Verne et pour l’armée belge un travail approfondi mais à ce jour non traduit : Stanislas Horvat : De vervolging van militairrechtelijke delicten tijdens Wereldoorlog I. De werking van het Belgisch krijgsgerecht. Brussel, (La poursuite des délits militaires au cours de la Première Guerre mondiale. Le fonctionnement de la justice militaire belge) VUB Press, 2009.

7 Christophe Charle, La crise des sociétés impériales, Allemagne, France, Grande-Bretagne 1900-1940, Paris, Seuil, 2001, p. 259 notamment.

8 On se permet de signaler deux communications sur les enseignements généraux de ce point précis de nos recherches : « Apports et limites d'une approche quantitative de la justice militaire au cours de la Grande Guerre  » in Les justices militaires en Europe de l'Ancien régime à nos jours, (Macerata, 7-8 avril 2006) (à paraître aux Editions de la Maison des Sciences de l’Homme) et « Les conseils de guerre dans l’armée française : normes et pratiques judiciaires entre 1914 et 1918 », colloque Dans la guerre (1914-1918) : accepter, endurer, refuser, (1914-1918), Historial de la Grande Guerre, Péronne, 7,8, 9 novembre 2008.

9 On se permet ici de renvoyer à nos travaux : Emmanuel Saint-Fuscien, Obéissance et autorité dans l’armée française de 1890 à la fin de la Première Guerre mondiale : discours et pratiques, thèse dirigée par S. Audoin-Rouzeau et soutenue à l’EHESS en mai 2008, p. 328-330.

10 Celle-ci est présentée dans le recensement de 1911, Ministère du Travail et de la Prévoyance sociale, Statistiques du recensement général de la population effectué le 5 mars 1911, Paris, Imprimerie nationale 1915, Tome 1, Deuxième partie, « Population active », p. 7-10.

11 Christophe Charle, op.cit.,  p. 259.

12 Outre la Seine, dont la population industrielle est supérieure à 75 % de la population active en 1911, la population active de la Somme est agricole à  36 % et industrielle à 45 % ; celle des Ardennes est employée à 28 % par l’agriculture contre 52 % par l’industrie (Ministère du Travail et de la Prévoyance sociale, op. cit., p. 15.)

13 Voir Compte général de l’administration de la justice criminelle pendant l’année 1912, Paris, Imprimerie Nationale, 1924, p. 44 : Tableau des professions des accusés. En écartant les 529 femmes, on obtient exactement 23,1 % des accusés qui sont comptabilisés dans les catégories suivantes : « Chefs d’exploitation agricole ou forestière », « Employés ouvriers et journaliers agricoles », « Domestiques agricoles » et « pêche ».

14 Ibid., p. 44.

15 Ibid., p. 79, Conditions personnelles des prévenus jugés par les tribunaux correctionnels.

16 Ministère de travail et de la prévoyance sociale, Statistiques du recensement général de la population effectué le 5 mars 1911, Paris, Imprimerie nationale 1915, Tome 1, Deuxième partie : population active, p. 13.

17 Proportion importante si on tient compte la diversité des catégories professionnelles relevées sur les livrets militaires. Les minutiers du CG de la 3e DI mentionnent plus de 120 métiers différents.

18 Les statistiques de la justice militaire de 1912 indiquent par exemple que sur les 9 893 militaires jugés cette année-là, 96,6 % sont des soldats du rang : Ministère de la Guerre, Tableau statistique général de l’administration de la justice militaire pendant l’année 1912, Paris, Imprimerie nationale, 1914. 

19 Louis Barthas, Les carnets de guerre de Louis Barthas, tonnelier, 1914-1918, présenté par R. Cazals, Paris, La découverte, 1997, p. 331.

20 Guy Hallé, Là-bas avec ceux qui souffrent. Carnet d'un poilu rouennais à Verdun, [1917], Louviers, Ysec éditions, 2002., p. 66.

21 Emmanuel Saint-Fuscien, op.cit., p. 643.

22 Là aussi, il est impossible d’obtenir avec précision l’âge précis des soldats de la 3e DI pour chaque année du conflit. Les quatre régiments qui forment la division jusqu’en novembre 1917 présentent, en moyenne, la structure suivante : 33,5 % ont entre 19 et 24 ans, 49 % entre 25 et 35 ans et 17,5 % ont entre 36 et 42 ans (SHD, 19 N 428, IIe armée, 3e DI). Ces chiffres sont par ailleurs assez proches de ceux que Leonard V. Smith présente pour la 5e DI (Leonard V. Smith, op. cit., 1994, chapitre VII).

23 En toute logique puisque les effectifs des régiments d’infanterie représentent entre 80 et 90 % des effectifs d’une division d’infanterie.

24 Pour la facilité du basculement aux yeux des autorités militaires et judiciaires entre le statut de « permissionnaire » et celui de « déserteur », voir Emmanuelle Cronier, L’échappée belle : permissions et permissionnaires du front à Paris pendant la Première Guerre mondiale, thèse dirigée par J.-L. Robert,  soutenue à Paris I le 7 décembre 2005, pp. 619-621.

25 Christoph Jahr, « Désertion et déserteurs dans la Grande Guerre, phénomènes et groupe marginaux ? », in 14-18 Aujourd’hui, Today, Heute, Paris, éditions Noesis, mars 2001, pp. 111-123. 

26 Ibid.

27 Ibid., État signalétique et des services.

28 Ibid., Interrogatoire du canonnier Hubert, 18 septembre 1916.

29 Ibid.

30 Ibid., Rapport du capitaine Carré commandant la 3e batterie, 18 septembre 1916 : « Depuis que ce canonnier appartient à cette unité, il donne entière satisfaction dans ses fonctions de téléphoniste, semble être un bon soldat et animé d'un bon esprit ».

31 Ibid.

32 Annick Cochet, L'opinion et le moral des soldats en 1916 d'après les archives du contrôle postal, thèse dirigée par J.-J. Becker, soutenue à l'université de Paris X Nanterre en 1986,  p. 498 : « (…) la soumission aux hiérarchies, la résignation à ce qui paraît inévitable, l’indifférence à tout ce qui ne touche pas directement l’existence immédiate. Ce que les rapporteurs nommèrent " la passivité ", le " fatalisme " des soldats paysans existe. »

33 Voir Emmanuel Saint-Fuscien, op.cit.,  p. 218.

34 SHD, 11 J 385, CG 14/12/1915, Corbu, Jules, 19e  RC, Rapport du lieutenant commandant le 4e escadron du 19e RC sur les faits reprochés au chasseur de 2e classe Corbu, décembre 1915.

35 Ibid., Interrogatoire du chasseur de 2e classe Corbu Jules sur les faits qui lui sont reprochés, sans date. 

36 Ibid.

37 Ibid., Interrogatoire du chasseur de 2e classe Corbu Jules sur les faits qui lui sont reprochés, sans date.

38 Ibid.

39 Annie Stora-Lamarre, La République des faibles, Paris, Armand Colin, 2005.

40 SHD, 11 J 390, CG 19/10/1916,  Marie Louis, 128e RI. Livret militaire.

41 SHD, 11 J 390, CG 19/10/1916,  Etat signalétique et des services.

42 SHD, 11 J, Registres des minutes de jugements des conseils de guerre de la 3e DI, Volume II, 1916, numéros de jugement 120-480.

43 SHD, 11 J 390, CG 19/10/1916,  Marie Louis, 128e RI, Rapport du capitaine Troquel Commandant la 3e Cie du 128e RI tendant à la comparution en conseil de guerre du soldat Marie Louis.

44 Ibid.

45 SHD, 11 J 393, CG 29/01/1917, Marie Louis, 272e RI. Rapport du lieutenant Delporche, commandant la 23e Cie du 272e RI tendant à faire comparaître en conseil de guerre le voltigeur Marie Louis, 17 janvier 1917.

46 SHD, 11 J 401, CG 3/11/1917, Marie Louis, 87e RI, PV de gendarmerie nationale, 16 octobre 1917.

47 Par exemple, lors de son troisième conseil de guerre, ses réponses sont presque silencieuses. Voici l’intégralité de son procès verbal d’interrogatoire.
« D. Reconnaissez-vous les faits qui vous sont reprochés ?
R. Oui
D. Reconnaissez-vous avoir quitté le cantonnement de Couvrechy le 10 décembre 1916 à 19 heures et n'avoir rejoint la Cie que le 16 janvier 17 à 14 heures au Bois l'Evêque ?
R. Oui.
D. Pourquoi êtes vous parti ?
R. Pour mon plaisir.
D. Qu'avez-vous à ajouter ?
R. Rien. » (SHD, 11 J 393, CG 29/01/1917, PV d'interrogatoire de Marie Louis, 16 janvier 1917).

48 SHD, 11 J 401, CG 3/11/1917, Marie Louis, 87e RI.

49 SHD, 11 J 390, CG 01/11/1916, Ringard Placide, 87e RI

50 SHD, 11 J 398, CG 09/07/1917, Ringard Placide, 51e RI

51 SHD, 11 J 398, CG 12/09/1917, Ringard placide, 51e RI

52 SHD, 11 J 403, CG 02/02/1918, Ringard Placide, 51e RI.

53 Ibid.

54 11 J 406, CG 17/08/1918, Ringard Placide, 272e RI

55 Ibid., Déposition du caporal Rémy

56 Ibid., Déposition du sergent L’huilier

57 Voir Dominique Kalifa « Magistrature et "crise de la répression" à la veille de la Grande Guerre (1911-1912 », in Vingtième siècle. Revue d’Histoire, n° 67, juillet septembre 2000, pp.43-59.

58 Ce sont les mêmes termes que Dominique Kalifa rencontre dans les archives disciplinaires de l‘armée française avant 1914 : Biribi, Les bagnes coloniaux de l’armée française, Paris, Perrin, 2008.

 

In Christophe Prochasson et Florin Turcanu, coordinateurs : La Grande Guerre. Histoire et mémoire collective en France et en Roumanie, New Europe College - Institut d’études avancées, Bucarest, 2010.
Ce volume fait suite à un colloque coordonné par Florin Turcanu et hébergé par le New EuropeCollege de Bucarest.