René Abribat (2 avril 1890-15 décembre 1916)

René Abribat (2 avril 1890-15 décembre 1916)

René Abribat.
© Ecole nationale des chartes
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

Parti comme simple soldat le 10 août 1914, venant de terminer sa troisième année d'études à l'École, et préparant une thèse sur l'abbaye de Saint-Cybard d'Angoulême, René Abribat rejoignit son régiment à Angoulême, souriant et plein de sang-froid ; il conquit rapidement les galons de caporal et de sergent ; en octobre, il suivit le peloton des élèves-officiers ; en janvier, au camp de la Courtine, il passe avec succès l'examen d'aptitude à l'emploi de chef de section ; en février, son colonel le propose pour le grade de sous-lieutenant, mais, avant d'avoir conquis ce grade, il quitte Angoulême pour le camp de Meximieux (Ain), puis pour la frontière d'Alsace. La vie qu'il y mène dans les tranchées lui permet de correspondre fréquemment avec les siens, de décrire la nature qui l'entoure dans des essais poétiques souvent fort réussis, de conserver un caractère enjoué au milieu des épreuves de cette vie parfois si pénible : « Je possède maintenant, écrit-il à son père, une carcasse de vrai contrebandier : pied léger, comme feu Achille, estomac d'autruche, gaieté de bambin ; insouciance du poilu moderne, qui ne sait où il sera dans une heure, et qui utilise cette heure de son mieux, suivant l'avis de l'antique Horace, si tant est que le poilu moderne connaisse les conseils de l'antique Horace, Carpe diem, beauté et prix de l'heure présente ! Je bavarde, ce qui te prouve surabondamment que tout va bien, car le perroquet malade a vite fait de fermer son bec. » L'inaction prolongée le rappelle au regret de ses livres : « Ah ! si j'avais mes bouquins, dans mon inactivité ! On n'a pas encore songé, il est vrai, au camion-bibliothèque pour chartistes en guerre ; pour peu que celle-ci dure encore quelques années, je lance l'idée parmi mes confrères. » Puis c'est la région de Verdun à partir de septembre 1916. Son colonel annonçait depuis six mois qu'il serait nommé officier sans qu'il lui fût nécessaire de suivre un cours quelconque. Dès lors, les dangers se multiplient, les exploits du régiment (qui est d'assaut) se répètent héroïques, et, proposé pour une citation, le modeste sous-lieutenant écrit : « Tous nos hommes la méritent par leur endurance incroyable et leur mépris du danger » ; mais il a conscience, après cette terrible révélation de la mort brutale qui a fauché tant de ses meilleurs camarades, qu'une autre fois il ne sera pas épargné. Deux fois cité à l'ordre, il trouve la mort à Hardaumont (Meuse) le 15 décembre, dans des circonstances dramatiques : cinq officiers allemands se rendent au sous-lieutenant Abribat, qui, confiant, s'avance pour les prendre sous sa garde ; l'un d'eux tire aussitôt son revolver et l'assassine à bout portant. Cet acte d'odieuse trahison a coûté la vie à un excellent soldat, au caractère droit et ferme, à l'esprit réfléchi mais de décision rapide, doué d'une claire intelligence des difficultés à résoudre. Son nom fut donné ultérieurement à une tranchée du côté de Nieuport. Une place spéciale lui a été réservée au livre de marche du 401e d'infanterie. Une sépulture provisoire lui fut préparée au cimetière de Bellerey, non loin de Verdun. Cet acte d'odieuse trahison nous a ravi un jeune chartiste, à qui la grandeur de la cause qu'il défendait n'avait pas fait oublier les chers livres au milieu desquels il aurait eu une joie immense à se retrouver, et un délicat poète, aux aspirations sereines et profondes, tantôt mélancoliques, tantôt souriantes, pour qui le chant, l'oiseau, l'air pur, le soleil étaient autant de thèmes symboliques, et dont l'âme s'éclaira un jour à la lumière du sacrifice qu'il devait lui être donné d'accomplir :

J'entendais palpiter ce matin dans
La robuste chanson des vrais jours
Je ne connaîtrai plus les nuits où se débat
Dans la tristesse immense une âme endolorie :
Il faut que je m'apprête au glorieux combat,
Si je veux qu'ici-bas l'avenir me sourie.
C'est vivre que souffrir sans révolte et sans pleurs,
Tourmenté sourdement par des voix inconnues,
Dans le sublime espoir des lointaines lueurs
Perçant à l'horizon l'obscurité des nues.

Quelques-uns de ses meilleurs essais poétiques ont été réunis dans une brochure que lui a consacrée un de ses parents, Dom André Noblet : René Abribat, élève de l'École des Chartes, sous- lieutenant au 401e régiment d'infanterie (Cognac, impr. Ch. Collas, s. d. ; in-8 de 42 p. et portrait). Nous lui avons emprunté la plupart des renseignements qui précèdent. Et, dans le soleil d'or, majestueux J'ai senti s'éveiller ma pauvre âme mon cœur de la vie ; vainqueur, endormie.