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Michel Goya : "En 1918, l'armée française est la plus puissante du monde"

Atelier de montage de chars Renault FT 17, l'un des grands atouts de l'armée française en 1918.
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Entretien avec Michel Goya, ancien officier des Troupes marines et docteur en histoire contemporaine, qui publie Les Vainqueurs* aux éditions Tallandier. Loin d'adopter une approche anthropologique du conflit, son essai se veut un "vibrant hommage aux soldats français, grands vainqueurs de la Première Guerre mondiale". Un livre qui décrit surtout en détail la complexité des évènements de l'année 1918, et qui se concentre sur la transformation et le rôle central joué par l'armée française, "principal artisan de la victoire". 

M. Goya, pourquoi publier ce livre aujourd’hui ?

Ce livre est la suite logique de ma thèse d’histoire, commencée en 2001, qui porte sur la manière dont l’armée française a évolué pendant la Première Guerre mondiale, et que j’ai développée dans mon livre paru en 2004 De chair et d’acier, aux éditions Tallandier. Depuis, j’ai trouvé de nouveaux éléments, et j’ai voulu compléter, approfondir ce travail, en me focalisant particulièrement sur l’année 1918. En cette année centenaire, c’était donc le bon moment de faire paraître ce nouvel ouvrage.

Contrairement aux premières années de la guerre, marquées par de grandes batailles clés, l’année 1918 est une année complexe, difficile à saisir.

Oui, en 1918, il y a une quantité d’évènements qui s’enchaînent, difficiles à décrire pour les historiens. Avant 1918, il y a deux, trois grandes batailles par an, bien identifiées (la Marne, Verdun, la Somme, le Chemin des Dames…), alors qu’en 1918 il y en a douze sur le front français, et on est bien embarrassés quand il s’agit de les nommer, et de les décrire clairement. C’est aussi pour cela que j’ai souhaité écrire ce livre, pour décrire et expliquer le plus clairement possible l’enchevêtrement des évènements.

Le titre de votre livre sous-entend que l’armée française serait la seule à avoir gagné la guerre en 1918…

Il y a cette idée de rendre justice à l’armée française, qui reste quand même l’artisan principal de la victoire, il ne faut pas l’oublier. C’est justement quelque chose qui a été quelque peu effacé, que ce soit dans l’historiographie française elle-même, surtout après la crise des mutineries de 1917 et l’échec de l’offensive Nivelle, mais aussi dans l’historiographie anglo-saxonne, où on parle plus de leurs combats à eux - les Britanniques sont très fiers de la bataille d’Amiens et des “100 jours” avant la victoire, et à lire certains historiens Américains, on a l’impression que ce sont eux qui ont gagné la guerre, ce qui est évidemment exagéré.
Ce n’est pas tant l’armée, mais la France en tant que nation, qui a été victorieuse, de par son industrie, sa puissance économique, sa capacité à armer d’autres démocraties : on équipe l’armée serbe, l’armée roumaine, les Grecs et les Américains. On l’oublie souvent, mais les Américains sont équipés de matériel français, du matériel retiré à l’armée française. Dans la brigade de chars du général Patton, il y a un tiers de Français.

La France porte l’effort principal de l’année 1918 ; c’est elle qui sauve l’armée britannique en mars 1918, c’est elle qui ensuite supporte pratiquement toutes les charges des offensives allemandes, et dans un troisième temps, l’armée française se réengage massivement, à l‘automne 1918 en participant activement à la contre-offensive. Il est vrai que si la guerre avait continué jusqu’en 1919, la répartition des rôles aurait certainement été très différente ; le premier rôle aurait clairement été tenu par les Américains. C’est peut-être une des raisons qui ont poussé les Français à accepter la demande d’Armistice des Allemands en novembre 18, car à ce moment la victoire était française.

Sur le plan purement militaire, en quoi l’armée française serait-elle la plus performante du monde en 1918, thèse que vous défendez dans votre livre ?

Elle est la plus performante, car elle est la plus moderne, la plus industrielle. Le vrai point fort de la France, dès 1917, ce sont les machines, avec une industrie qui tourne à plein rendement. D’un point de vue organisationnel, c’est quelque chose d’assez remarquable et inattendu en réalité, étant donné que beaucoup de régions industrielles sont occupées par les Allemands. Une performance industrielle qui est due aussi au soutien américain, une aide commerciale offerte avant même qu’ils n’entrent dans la guerre, ce qui permet de concentrer tous les efforts sur l’industrie de guerre, et notamment dans certaines industries de pointe, dans lesquelles les Français sont très forts, à ce moment-là ; en communication par exemple, mais surtout toutes les industries à moteur (automobile, aéronautique), qui vont faire toute la différence.

Ces innovations permettent aux Français d’être très mobiles, sur le front.

Oui, c’est cette mobilité opérative qui fait la force de la France - on est capable de transporter très vite des forces d’un bout à l’autre du front, ou de renforcer très vite des points du front avec des unités très mobiles, qu’on est les seuls à posséder pratiquement, en quantités importantes (les divisions aériennes, les bataillons de chars, l’artillerie automobile...). En 1918, on a autant de camions que toutes les autres armées du monde réunies.
Fin 1917, deux grandes innovations - l’une allemande l’autre française - vont être caractéristiques des batailles de 1918 : d’un côté, l’artillerie allemande, avec une puissance de choc considérable, capable de percer le front, et de l’autre cette réserve française très mobile, capable de se déplacer à n’importe quel endroit du front. C’est lors de la bataille de Picardie en mars 1918 que ces innovations se révèlent véritablement au grand jour pour la première fois : la puissance de l’offensive allemande qui perce en profondeur le front britannique, et l’armée française qui vient rapidement au secours de leurs alliés. Cette rapidité surprend les Allemands, qui vont dorénavant concentrer leurs efforts sur l’épuisement de ces réserves françaises.

Le succès du char Renault FT 17, rapide et maniable, est-il le symbole de cette rapidité française ?

Oui, ces chars donnent du “punch” aux fantassins français. C’est une arme conçue comme un accompagnement de l’infanterie. Malheureusement, pour diverses raisons (notamment de différence de point de vue entre politiques et militaires), leur livraison est retardée, et les Français ne les utilisent véritablement qu’à partir du mois de juillet 1918. Ces chars contribuent aux succès de l’armée française dans les derniers mois de la guerre, et il y a eu une accélération de leur utilisation jusqu’à la fin ; la moitié des engagements français de chars se fait au courant du dernier mois de la guerre. Le char devient d’une importance capitale, et le modèle FT 17 est clairement l’un des facteurs matériels de la victoire finale. Mais c’est surtout la densité de l’effort industriel français, en 1918, qui explique la réussite de l’armée française, et la rapidité avec laquelle elle parvient à monter des offensives.

Pour résumer, quelle est la différence majeure entre l’armée française de 1914 et celle de 1918 ?

Il n’y a rien à voir. L’armée de 1914 est encore celle du 19e siècle, pas très différente de celle de Napoléon, fondamentalement (fantassins à pied en tenue colorée, tous armés d’un fusil, des cavaliers qui se battent à l’arme blanche, une artillerie qui ne tire que sur ce qu’elle voit). En 1918, on maîtrise la troisième dimension, que ce soit par l’aviation ou par l‘artillerie capable de tirer à longue distance, et surtout la motorisation ; les fantassins de 1918 ne marchent presque plus, il sont transportés en camion, sont tous spécialisés. Le groupe de combat d’infanterie moderne n’est pas très différent de celui de 1918 ; si vous prenez un sergent de 1918 qui commande un groupe, pour le téléporter au sein d’un régiment français d’aujourd’hui, il ne sera pas vraiment perdu, alors que si vous le renvoyez en 1914, il ne saura plus quoi faire. Pour l’armée française, la Première Guerre mondiale est la transformation la plus importante de toute son histoire.

Chaque pays revendique en 1918, une date clé différente qui correspondrait au tournant de la guerre. Quel est selon vous le véritable tournant de la guerre ?

Le 18 juillet, incontestablement, qui correspond à la contre-offensive de la Seconde bataille de la Marne, qui fait suite à l’échec de l’offensive allemande quelques jours plus tôt. Les évènements basculent, les Alliés prennent l’initiative des opérations et ne vont plus la lâcher jusqu’à la fin. Le premier choc pour les Allemands, c’est lorsqu’ils se rendent compte que leurs offensives ont échoué, et qu’ils ne pourront plus gagner la guerre de cette façon.
Le deuxième évènement décisif de l’année 1918, c’est en septembre avec la rupture de la ligne défensive Hindenburg, ligne qui est le dernier atout, le dernier espoir de l’Allemagne - les Alliés la prennent en deux semaines, alors que les Allemands avaient résisté tout au long de l’année 1917. A partir de là, c’est l’effondrement, l’accélération de l’avancée alliée, ce qui surprend un peu tout le monde.

A côté des grandes offensives, il y aussi une “petite guerre”, avec des opérations très ciblées qui ont eu une importance capitale en 1918

Il y a toute une petite guerre du renseignement qui se développe, particulièrement en 1917, dans les fronts relativement calmes. Avant c’est la cavalerie qui avait cette mission, un peu aussi les avions, mais une fois que le front se fixe, et qu’on se camoufle du regard de l’ennemi, la seule façon de savoir ce que prépare le camp adverse est d’y aller, de capturer des soldats et de les interroger. Il y a aussi des initiatives personnelles, du sniping dans le no man’s land. L’une de ces opérations “coup de main” a été particulièrement décisive en juillet 1918, puisqu’elle a permis de mettre en échec une offensive allemande imminente.

Comment expliquer qu'en France, contrairement notamment aux pays anglosaxons, on se focalise plus sur la sociologie de la guerre, la souffrance du soldat, plutôt que l’histoire militaire et l'art de faire la guerre ?

L’art de faire la guerre disparaît de l’histoire, après le désastre de 1940. Ce sont les vainqueurs de 18 qui perdent en 40. Il y a un discrédit des militaires à partir de cette époque, puis des guerres de décolonisation ; le regard qui est porté sur l’histoire militaire se transforme radicalement, on passe d’une histoire bataille à une histoire anthropologique - on va s’intéresser à d’autres aspects, comme la vie dans les tranchées, la vie à l’arrière, etc., mais il ne faut pas oublier que ces soldats sont des artisans du combat. Mon grand-père, quand il parlait de la guerre, il ne parlait pas de ses souffrances, il parlait des combats qu’il avait mené contre les Allemands, et pour lui le 11 novembre c’était la fête de la victoire, et non la fête de la fin des souffrances. L’aspect tactique et technique de la guerre a été un peu oublié.

En France, on est davantage dans une condamnation de la guerre. Il y a une sorte de victimisation du héros.

Il n’y pas, en effet, de célébration du héros combattant, vainqueur. On rend hommage aux morts, à ceux qui se sont sacrifiés. Contrairement aux Etats-Unis par exemple, où l’on n’hésite pas à mettre en avant, voire à fabriquer des héros, c’est-à-dire des combattants ordinaires qui font des choses extraordinaires.

On a beaucoup parlé, au cours de ce Centenaire, de la dimension familiale, artistique, etc., et peu du fait militaire. Comment le ressentez-vous, est-ce pour cela que vous avez eu envie d’écrire ce livre ?

Oui, en partie. Il y a incontestablement une forme de frustration. Il ne faut pas oublier que c’est d’abord une victoire, donc des efforts physiques mais aussi intellectuels mis en place pour vaincre.

Pour les Français, les héros ce sont les Poilus, et il y a cette idée que les maréchaux ont failli. Or vous dites le contraire, que l’armée a été bien dirigée, que les chefs militaires ont été au rendez-vous.

Oui, la Grande Guerre c’est aussi une méritocratie. Dès le début de la guerre, 40% des généraux sont virés. A leur place, on fait monter des colonels qui réussissent. Nivelle, Fayolle, Pétain… Car oui, avant l’échec de l’offensive de 1917 au Chemin des Dames, Nivelle est un bon colonel qui a su faire ses preuves. Il y a aussi un rajeunissement de l’élite militaire : les généraux de 1918 ont 10 ans de moins que ceux de 1914.

Foch n’a pas forcément été un grand tacticien, mais il a été bon chef du commandement interallié. Il a su donner une impulsion, et il a vu juste sur la fin de la guerre - il a été l’un des premiers à réaliser que l’on pouvait vaincre plus tôt que prévu, en portant l’effort. Pétain c’est l’inverse, et c’est étonnant d’ailleurs de voir comment ces deux hommes ont pu sortir victorieux, avec des tempéraments si opposés - Pétain qui tempère un peu les excès de Foch, et Foch qui stimule Pétain, de nature plus prudente.
Pétain fut un remarquable organisateur, il est celui qui avait la meilleure vision de la guerre et de son évolution. C’est le chef qu’il faut en 1917, très clairement, et à l’époque il devient vite très populaire - il a la réputation de faire l’économie des hommes, d’être proche des soldats, en modifiant leurs conditions de vie. Il mérite selon moi largement son maréchalat.  

Pourquoi 1915 est un peu le trou noir de la Grande Guerre, alors que l’on sait maintenant, grâce à l’indexation collaborative achevée pendant ce centenaire, qu’elle est l’année la plus meurtrière du conflit ? Comment expliquer l’effacement de la Champagne ?

La moitié des pertes françaises, c’est août 14 et octobre 15. L’année 1915, c’est le pire de l’armée française. On multiplie des expériences à coup d’hommes, avec pour doctrine l’attaque brusquée ; il faut percer, à tout prix, à tous les endroits du front. Il y a aussi cette idée qu’il faut finir la guerre vite, maintenir la pression sur les Allemands, et garder un esprit offensif.

Peut-être est-ce cette vision offensive des choses qui permet de comprendre le “procès” fait aux chefs de guerre dans la société française ?

Oui, après la première bataille de Champagne en 1915 s’opère une vraie rupture. C’est là que naissent les premières mutineries, et on comprend finalement qu’il faut absolument changer de stratégie, si on veut vaincre, car on réalise que la guerre sera beaucoup plus longue que prévue ; les hommes deviennent rares, il faut les économiser, temporiser. Ce n’est qu’à partir de ce moment d’ailleurs que les hommes sont mis au repos, que des permissions sont accordées, et un système tournant entre le front et l’arrière mis en place ; jusqu’alors les hommes étaient en attaque permanente, ce qui leur demandait un effort colossal, pour des résultats souvent minimes. Il y a une vraie rupture au sein de l’armée française à la fin de 1915.

Il faut aussi relever que l’un des points forts de la France, c’est que l’on autorise une opposition au sein même de l’armée, avec des débats intra-militaires entre généraux, ce qui permet de confronter des points de vue, et de changer de stratégie en cas d’échec.

Il y a une bataille dont on parle moins, mais qui est pourtant décisive dans l‘issue de la guerre, sur le front Est, puisqu’elle provoque l’effondrement des Empires. Comment expliquer cette méconnaissance ?

Oui, à la surprise générale, les Alliés arrivent à percer le front, en septembre 1918. S’ils y arrivent, c’est que les Allemands sont partis. En réalité, il se sont affaiblis un peu partout, car ils ont mobilisé toutes leurs forces pour les grandes offensives de mars et avril 1918, et ils dégarnissent les autres lignes de front, hormis la frontière russe, où malgré l'Armistice avec la Russie, 1 million d’hommes sont toujours mobilisés. Le simple fait par exemple de réquisitionner tous les chevaux en Allemagne, finit par faire s’effondrer l’agriculture allemande.
Le front d’Orient est un front secondaire, pour tous. La percée qui s’opère en septembre 1918 a un effet domino inattendu, avec la neutralisation de la Bulgarie, puis de la Turquie, et des effets stratégiques insoupçonnés, au point que que les Allemands commencent à se demander s’il ne faudrait pas envisager de renforcer la défense en Allemagne du Sud. Côté allié, certaines voix se demandent rétrospectivement pourquoi on n’a pas cherché à attaquer plus tôt, ce qu’avait proposé notamment le général Castelnau, entre autres.

Mais la victoire de cette armée multinationale embarrasse, car elle n’était pas prévue, et se manifestent alors des intérêts géopolitiques divergents des différentes nations combattantes, avec par exemple les Britanniques qui veulent se concentrer sur la Turquie, alors que la France est portée sur la Roumanie et la Russie. Cela retarde le plan d’action du général Franchet d’Espèrey, qui était de foncer sur Vienne.

Après le 11 novembre, c’est moins connu, mais les Français continuent à se battre, sur le front Est, jusqu’en 1923.

Oui, l’armée continue sinon à combattre, sinon à faire la police en Hongrie, dans les Balkans, en Russie du Sud. Il  y a tout de même en moyenne 1000 morts français, par mois, après le 11 novembre, jusqu’au Traité de Versailles de juin 1919.

* Michel Goya, Les Vainqueurs, éditions Tallandier, 320 pages. Parution : 30 août 2018.