Pistes Pedagogiques > Comment inscrire la Guerre de 1914-1918 dans les programmes de Français au lycée professionnel ?

Comment inscrire la Guerre de 1914-1918 dans les programmes de Français au lycée professionnel ?

Sans illustration

L’étude des œuvres littéraires dans la voie professionnelle, en CAP et en baccalauréat professionnel, poursuit les exigences du collège. Outre qu’elle permet de développer des compétences de lecture et d’expression orales ou écrites, elle doit conduire les jeunes citoyens à réfléchir aux valeurs qui fondent notre société, à partager une identité culturelle. La Grande Guerre offre en ce sens un champ d’investigation qui se nourrit à la fois de l’approche esthétique et de la résonance d’une pensée qui permet d’ancrer la littérature comme un élément à part entière de la formation professionnelle et citoyenne des élèves.

La bivalence des enseignants en lycée professionnel permet d’aborder la guerre, et celle de 1914-1918 en particulier, sous des angles différents et complémentaires. Le professeur de français, qui peut être aussi professeur de langue ou d’histoire, a ainsi à sa disposition des démarches différentes qui, en français, conduisent les élèves à construire le sens des œuvres, à confronter leurs émotions et réflexions avec elles. Il importe donc de tirer profit de cette cohérence pédagogique, sans perdre de vue que le thème commun bénéficie dans les cours et travaux interdisciplinaires d’éclairages et de démarches spécifiques. La connaissance de la civilisation ou des événements, de leurs causes et conséquences sur les populations, complètent, sans la réduire, une approche sensible de la Première Guerre mondiale propre à susciter dans les classes une dynamique de transmission et de partage.

En CAP

Le programme de CAP invite à penser les pratiques de lecture autour de quatre problématiques. Trois d’entre elles offrent une entrée pertinente pour lire la Première Guerre mondiale :

  • se construire : la problématique « recherche et affirmation de soi » invite à lire les témoignages des soldats de 14 pour étayer l’identité du jeune au XXème siècle.
  • s’insérer dans le groupe : l’aventure collective de la guerre amène à s’interroger dans son rapport avec les autres.
  • s’insérer dans la cité : la guerre peut (doit) permettre d’interroger les valeurs qui ont fondé la société d’hier à aujourd’hui.

Par ailleurs, un lien fort doit exister avec l’enseignement de l’histoire qui, en première année, aborde les « guerres et conflits en Europe au XXème siècle ». Il s’agit en Français « de sensibiliser l'esprit aux situations historiques et, en reprenant les acquis du collège, de dessiner les principaux points de repères culturels, moyens d'intégration dans la société ».

En baccalauréat professionnel

De la Seconde à la Terminale, le programme de baccalauréat professionnel invite à « la lecture des textes littéraires offr(ant) à chacun une confrontation avec les idées, les valeurs, les sentiments qui ont marqué la pensée humaine » (BO du 2 février 2009). Ainsi la Grande Guerre, moment fort de l’Histoire de la France, de l’Europe et du monde, permet-elle l’étude de textes qui, au-delà de l’engagement pour ou contre la guerre, mettent au jour des valeurs et des sentiments exacerbés par le conflit.

L’ouverture pluridisciplinaire, constitutive du programme de Français en baccalauréat professionnel et inhérente aux professeurs de lycées professionnels en enseignement général, permet d’approcher de façon concrète les grandes expériences humaines. L’histoire, la littérature et les arts, abordés en lien avec l’histoire des arts, nous apprennent à lire le monde et à participer aux débats de notre temps : la lecture de Barbusse, Dorgelès, Céline, du dernier discours de Jaurès, les tableaux de Vallotton ou Otto Dix aident à comprendre la Grande Guerre et l’aventure humaine de ceux qui l’ont vécue. Ils aideront les élèves à avoir une réflexion sur les barbaries du XXème siècle. L’intérêt de l’inscription de la Première Guerre mondiale dans la classe de français du baccalauréat professionnel rejoint celui des classes de Lycées (cf. partie lycée général et technologique).

Chaque année trois objets d’étude sont problématisés par trois questions susceptibles de faire émerger des impressions, d’analyser une écriture et d’ouvrir sur une réflexion humaniste. Tous les objets d’étude peuvent laisser la place à des lectures évoquant la Première Guerre mondiale ; chacun privilégie une période de l’histoire littéraire, un courant particulier, sans exclure la confrontation avec d’autres époques.

Ainsi, l’objet d’étude « Les philosophes des Lumières et le combat contre l’injustice » ne se limite pas à la littérature des Lumières mais peut permettre de relire les auteurs de la Première Guerre mondiale en étudiant les armes littéraires léguées aux générations suivantes par les philosophes. Par ailleurs, certaines interrogations ou notions du programme résonnent particulièrement dans le contexte de la Grande Guerre.

En Seconde, dans « Parcours de personnage », la figure du héros (ou anti-héros) peut être explorée : du « poilu »  au chef politique, ce que dit le soldat de 14 définit une vision du monde, au sens propre et au sens figuré. Les valeurs qu’il incarne sont-elles celles des auteurs, de leur époque ? Avec « Des goûts et des couleurs, discutons-en », on se demandera en quoi la connaissance d’une œuvre et de sa réception, de son contexte aide à former ses goûts et/ou à s’ouvrir aux goûts des autres ? Les vers provocateurs ou ironiques d’Apollinaire peuvent par exemple conduire les élèves à débattre sur une telle vision de la guerre en tant qu’objet esthétique, et au-delà de cette transfiguration poétique, à s’interroger sur les difficultés de sa représentation.

En Première, « Du côté de l’imaginaire », on montrera comment de nombreux auteurs ont pu surmonter l’horreur des tranchées par l’imaginaire. On associera aisément les autres arts (la musique, la peinture…) à la force vitale de la fiction (Joyeux Noel, C. Carion) pour se demander « comment l’imaginaire joue avec les moyens du langage à l’opposé de sa fonction utilitaire ou référentielle » et si, par la fiction, le lecteur « fuit la réalité » ou au contraire, dans ce contexte si particulier, l’affronte mieux.

C’est surtout en Terminale que la commémoration de 14-18 prend toute sa place. En effet, L’objet d’étude « Identité et diversité » demande « comment transmettre son passé, sa culture ». On peut dès lors s’interroger sur le sens même de la commémoration : nombre d’œuvres peuvent être lues comme des récits de vie qui invitent à réfléchir sur l’histoire personnelle et collective de la guerre construisant l’identité de l’homme du XXIème siècle. Le document d’accompagnement dédié à « L’homme et son rapport au monde » développe la question de ce qui a modelé l’homme du XXème  siècle, donnant toute sa place à la Première Guerre mondiale : «  Les bouleversements techniques, politiques et sociaux au XXème  siècle ont largement contribué à l’émergence d’un homme moderne qui réfléchit à sa condition par rapport à un monde que l’on a pu qualifier d'absurde : l’homme est-il responsable de son destin ? Est-il libre ? Le monde a-t-il un sens ? L’humanité progresse-t-elle ? ».

Au-delà de la lecture, l’enseignement du Français dans la voie professionnelle vise l’acquisition de compétences d’écriture et d’oral. Le centenaire de la Première Guerre peut être l’occasion développer des formes d’expression écrites ou orales vivifiant le souvenir : de la mise en voix des « paroles de poilus » (où l’on n’oubliera pas l’importance des écrivains parmi les combattants) à la rédaction de lettres imaginaires, le cours de français peut enrichir des projets d’établissement lors de manifestations liées à la commémoration en proposant, par exemple, des réflexions sur l’importance de la mémoire collective, ou en exposant des textes des jeunes générations dédiées à leurs homologues un siècle plus tôt, illustrant par exemple la citation du texte de Paul Valéry «  Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles… » paru en 1919 dans La crise de l’esprit. Ce propos, comme beaucoup d’autres, nous invite à réfléchir aux conséquences de la Première Guerre mondiale avec autant de force qu’un tableau de chiffres nous donnant le nombre de morts. Par la prosopopée (c’est la civilisation qui parle), Paul Valéry, et tous ceux qui gardent vivant le souvenir de la Première Guerre mondiale, suscitent une réflexion historique sur la fragilité des civilisations.