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L'Irlande et la Grande Guerre

La foule réunie à College Green, Dublin, face au Trinity College, le 11 novembre 1924.
© National Library of Ireland
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

La présence au front de plus de 200 000 combattants n’y a rien fait : dans l’État Libre (à partir de 1922) puis en République d’Irlande (après 1949), la Première Guerre mondiale, ses morts et ses vétérans sont longtemps restés cantonnés aux marges de l’histoire nationale, avant d’amorcer, au cours des années 1980, un progressif retour en grâce dont les commémorations du centenaire porteront bientôt la trace. Pour leur part, les unionistes d’Irlande du Nord n’ont jamais cessé d’entretenir la mémoire de leurs aînés de la 36e division d’Ulster, décimée aux premiers jours de la bataille de la Somme.

Cet article propose une mise en perspective historique et historiographique des événements, des enjeux et des décisions qui ont contribué à façonner cette mémoire fracturée, longtemps polarisée mais jamais figée. Je reviendrai d’abord sur la participation irlandaise à la Grande Guerre et sur ses répercussions à l’arrière, où l’insurrection républicaine de Pâques 1916 a marqué l’expérience immédiate et bouleversé l’interprétation à plus long terme du premier conflit mondial. J’explorerai ensuite les fluctuations du souvenir de l’événement dans les présents successifs, ses manifestations, ses acteurs, avec pour fil conducteur les interrogations suivantes : De quoi a-t-on voulu se souvenir ? Qu’a-t-on choisi d’oublier ? Pourquoi ?

Les Irlandais dans la Grande Guerre

Un peu plus d’un mois après l’entrée en guerre du Royaume-Uni, les nationalistes constitutionnels de l’Irish Parliamentary Party remportent une victoire historique : le Parlement britannique vote en effet l’autonomie politique de l’Irlande – le Home Rule1 – dont l’application est toutefois aussitôt reportée à la fin des hostilités. Depuis le XIXe siècle, les unionistes d’Ulster sont en revanche farouchement opposés à toute forme d’autonomie vis-à-vis de Londres2. Le 28 septembre 1912, plus de la moitié des protestants de la province avait signé l’Ulster Solemn League and Covenant, une pétition en forme de manifeste par laquelle ils s’engageaient, au nom de la Couronne et de la défense de l’unité impériale, à user de tous les moyens possibles pour s’opposer au Home Rule. L’entrée en guerre désamorce pour un temps cette profonde crise intérieure, qui avait conduit l’Irlande au bord de la guerre civile.

En 1914, la conscription n’existe pas au Royaume-Uni ; lorsqu’elle est instaurée en Grande-Bretagne en février 1916, elle ne concerne pas l’Irlande, qui demeure hors de son champ d’application jusqu’à la fin de la guerre, bien qu’il ait plusieurs fois été question de l’y imposer. Entre 1914 et 1918, 210 000 Irlandais3 – soit entre un ⅓ et ¼ des adultes de moins de 35 ans nés sur l’île4 – servent au front dans les forces armées britanniques. Ces soldats appartiennent à deux grandes catégories.

La première regroupe les quelque 28 000 professionnels déjà en uniforme en août 1914, ainsi que les 30 000 réservistes immédiatement rappelés. Depuis la fin du XVIIIe siècle au moins, les Irlandais sont nombreux à avoir fait carrière dans les troupes de Sa Majesté. Jusqu’à la Première Guerre mondiale, les officiers originaires de l’île étaient pour la plupart protestants. Des soldats d’origine plus modeste ont aussi rejoint l’armée aux échelons inférieurs. L’engagement, qui leur offrait une opportunité d’échapper à la pauvreté, est très vite devenu attractif pour les catholiques, en particulier au sein des troupes impériales. Ainsi, au moment de la révolte des Cipayes (1857-58), 40 % des militaires « blancs » en service en Inde étaient irlandais, soit environ 16 000 hommes. Au XIXe siècle, un régiment comme celui des Connaught Rangers a été déployé et s’est tout à tour distingué sur des terrains d’opérations aussi variés que les guerres napoléoniennes, la guerre de Crimée, l’Inde, l’Égypte, l’Afrique du sud5.

La seconde catégorie rassemble les volontaires qui affluent de toute l’Irlande, surtout aux premiers mois du conflit. Un loyalisme affirmé tant par les unionistes d’Ulster – qui fournissent environ 43 % des recrues6 – que par les nationalistes. Pour les premiers, l’engagement représente une modalité d’expression de la ferveur patriotique qui les anime, en dépit de leur hostilité conjoncturelle à la politique du cabinet Asquith, favorable à l’autonomie irlandaise. Dans l’autre camp, le choix est au contraire dicté par la promesse britannique d’appliquer le Home Rule au lendemain de la guerre. Ainsi, en septembre 1914, le leader nationaliste John Redmond invite ses compatriotes à s’enrôler en masse, dans l’intérêt de l’Irlande, et pour montrer aux Britanniques que la revendication de souveraineté nationale est absolument compatible avec le loyalisme à la Couronne et à l’Empire. En outre, Redmond se dit persuadé que l’expérience commune du feu contribuera à tisser des liens indéfectibles entre unionistes et nationalistes qui favoriseront, à terme, le rapprochement et la réconciliation entre les deux communautés7.

À côté de ces motivations patriotiques, déterminantes, d’autres facteurs ont aussi pu influer sur le choix des volontaires, qui invitent à se départir des explications monocausales : le sentiment d’aller défendre une cause juste – la démocratie, la civilisation, la liberté des petites nations menacées par la tyrannie, au premier rang desquelles la Belgique catholique ; les difficultés économiques – beaucoup d’Irlandais sont touchés par le chômage, la précarité de l’emploi ou les bas salaires ; l’inscription dans une tradition familiale d’engagement dans l’armée…8 Dans un passage souvent cité de ses mémoires, le nationaliste Tom Barry évoque quant à lui la soif d’aventures viriles :

« En juin 1915, alors que j’allais sur mes dix-sept ans, j’avais décidé de partir pour la guerre. Je n’y suis pas allé combattre, sur le conseil de John Redmond ou d’un autre politicien, pour les Britanniques, en espérant ainsi obtenir l’autonomie pour l’Irlande, ce Home Rule, dont on parlait tant. Je dois d’ailleurs avouer que je ne savais pas ce que signifiait le Home Rule. Je ne combattais pas non plus pour sauver la Belgique ou les petites nations. J’ignorais tout des nations, petites ou grandes. J’étais allé à la guerre tout simplement parce que je voulais voir ce que c’était la guerre, avoir un fusil, découvrir d’autres pays et me sentir un homme. Avant tout, j’y allais ; je ne savais rien de l’histoire de l’Irlande et je n’avais aucune conscience nationale »9.

Il est probable que ces quelques lignes comportent une part importante de recomposition intentionnelle. Elles ont été rédigées plus de trente ans après les faits évoqués, par un homme qui, entre temps, s’est « éveill[é] à sa nationalité »10 en 1916, puis s’est distingué, en 1920-1921, comme l’un des meilleurs officiers combattants de l’IRA au cours de la guerre d’indépendance contre la Grande-Bretagne. Pour se justifier d’avoir un temps porté les couleurs de l’ennemi, il était sans doute plus simple d’invoquer l’insouciance de la jeunesse plutôt que l’engagement mûrement réfléchi. Mais au-delà du seul cas de Barry, ce texte a le mérite, même s’il est difficile de savoir en quelle mesure il est représentatif, de nous mettre en garde contre les catégorisations trop hâtives. « Combien de soldats irlandais que nous qualifions aujourd’hui de nationalistes ou d’unionistes », interroge en ce sens l’historien Edward Madigan, « ont-ils choisi de s’enrôler en étant simplement portés par la promesse de vivre une expérience ‘d’homme’ dans un pays étranger ? »11

Au front, si des Irlandais ont servi dans toutes les armes – terre, mer, et même air à la fin du conflit – et sur la plupart des théâtres d’opération, la majorité d’entre eux (les ⅔ au bas mot) a été affectée au sein de trois unités spécifiques. La 10e division irlandaise subit de lourdes pertes à Gallipoli en août 1915, puis est déployée en Macédoine, avant de rejoindre l’Égypte et la Palestine en 1917. La 16e division irlandaise est positionnée sur le front occidental et participe, à partir de septembre 1916, à la bataille de la Somme, notamment aux prises de Guillemont (3 septembre) et Ginchy (9 septembre). Enfin, à la différence des deux premières, la 36e division d’Ulster est presqu’exclusivement composée de volontaires issus de l’Ulster Volunteer Force (UVF), milice unioniste formée en 1913 pour faire barrage au Home Rule, illégale mais tolérée par les autorités britanniques. Elle aussi engagée sur le front occidental, la 36e division est décimée à Thiepval, le 1er juillet 1916, au tout début de l’offensive sur la Somme : ce jour-là, elle perd 5 500 hommes, blessés, tués ou portés disparus. Les 16e et 36e divisions combattent côte à côte lors des batailles de Messines (en juin 1917) et de Langemark (en août 1917), dans le secteur d’Ypres, puis au moment de la grande offensive allemande de mars 1918. Les historiens s’accordent aujourd’hui pour considérer qu’au total 30 000 à 35 000 Irlandais ont perdu la vie au front, un chiffre sensiblement inférieur à celui proposé en 1923 par le Committee of Irish National War Memorial qui recensait 49 435 morts12.

Un événement singulier, survenu en Irlande au print emps 1916,  doit encore être rapporté, tant il a ensuite influé sur le souvenir de la Grande Guerre. Dès 1914, à contre-courant, une petite minorité de nationalistes radicaux, séparatistes et républicains, refuse de participer à l’effort de guerre aux côtés des Britanniques. Arguant du fait que les ennuis de l’Angleterre sont toujours des opportunités pour l’Irlande, ils planifient en secret un soulèvement armé afin de détruire l’impérialisme en Irlande. Après bien des hésitations, le coup de force est déclenché le lundi de Pâques 1916. 1 600 insurgé-e-s investissent le centre de Dublin et, sur le perron de la Grande Poste, ils proclament solennellement l’indépendance de la République irlandaise. Écrasés par les forces britanniques, les rebelles capitulent six jours plus tard.

Au moment des faits, les vaincus ont été bien peu soutenus par la population dublinoise souvent incrédule, parfois franchement hostile à l’entreprise, car globalement restée fidèle aux promesses de Home Rule, malgré la lassitude croissante face au conflit mondial qui s’éternise. Pourtant, en quelques années, les révoltés sont devenus des héros. L’ampleur de la répression a d’abord contribué à retourner l’opinion irlandaise : 3 400 « dangereux Sinn Féiners » sont arrêtés, les principaux meneurs sont fusillés (Pearse, Connolly) ou échappent d’extrême justesse à l’exécution (Constance Markievicz, Eamon de Valera). Au printemps 1918, le projet britannique d’étendre la conscription à l’île voisine ajoute encore à la rancoeur des Irlandais, qui interprètent cette initiative comme une agression, une rupture unilatérale du pacte implicite conclu à la veille de la guerre. Après l’armistice, les élections générales de décembre 1918 confirment le revirement de l’opinion irlandaise, massivement convertie au séparatisme armé républicain. Le Sinn Féin, qui incarne alors ce nouvel horizon, remporte une victoire écrasante, sauf en Ulster où les unionistes dominentt13.

La Grande Guerre dans les mémoires : entre héroïsation et amnésie (1919-années 1980)

À l’issue du conflit, les rescapés de la 36e division d’Ulster sont accueillis en héros. Dès 1919, un comité est chargé de mener à bien le projet d’ériger en France un mémorial en l’honneur des hommes de cette unité – les vivants et les morts, notamment ceux tombés au cours de la bataille de la Somme. James Craig, l’un des chefs du parti unioniste ayant lui-même servi dans la 36e, propose de bâtir sur le champ de bataille une réplique de la tour (Helen’s Tower) qui se trouvait sur l’un des terrains d’entraînement des soldats, avant leur départ pour le continent. Le monument est inauguré le 18 novembre 1921, à Thiepval dans la Somme, une dizaine d’année avant la construction, à proximité, de l’imposant mémorial franco-britannique14. La présence de cette « tour d’Ulster » sur le sol français marque l’« incorporation de ce champ de bataille étranger dans la géographie mentale d’une communauté toute entière »15.

Le retour des combattants « nationalistes » est moins facile. L’Irlande qu’ils retrouvent est en effervescence, mais la cause pour laquelle nombre d’entre eux s’étaient engagés, le Home Rule, n’est plus à l’ordre du jour. La Grande-Bretagne est redevenue le grand ennemi, et les vrais héros sont tombés à Dublin, sous les balles de soldats qui portaient le même uniforme que les militaires rescapés du front. « Ces hommes [les rebelles de l’Easter Rising] vont entrer dans l’histoire comme des héros et des martyrs, et je vais y entrer – si toutefois j’y entre – comme un foutu officier britannique »16. L’auteur de ce commentaire prémonitoire et désabusé, le poète et homme politique nationaliste (home ruler) Tom Kettle, est mort à Ginchy, le 9 septembre 1916, alors qu’il servait comme capitaine dans la 16e division irlandaise.

À partir de 1919, l’Irlande devient champ de bataille. Les élus du Sinn Féin refusent de siéger à Westminster et se réunissent en Assemblée nationale (Dáil Éireann) à Dublin. L’indépendance est proclamée pour la deuxième fois (après 1916), un Gouvernement provisoire est mis en place et Eamon de Valera élu Président (Priomh-Aire) d’une République que l’État britannique ne reconnaît pas. L’impasse conduit à la guerre d’indépendance, ou guerre anglo-irlandaise, à l’issue de laquelle le traité du 6 décembre 1921 entérine la séparation de l’île en deux entités territoriales et politiques distinctes. L’Irlande du Nord, composée de six comtés du nord-est, demeure au sein du Royaume-Uni, conformément au souhait majoritaire des unionistes. Le reste de l’île, désormais « État Libre », se voit octroyé une quasi indépendance, qui n’est toutefois pas encore la République : le souverain britannique demeure le chef de l’État. Le refus de toute forme d’allégeance, même symbolique, à la Couronne provoque alors une fracture au sein de la population irlandaise. L’union sacrée des nationalismes vole en éclat. Entre juin 1922 et mai 1923, les amis d’hier se déchirent et s’entretuent. La guerre civile fait des centaines de morts17.

En l’espace de cinq ans, les événements évoqués (guerre d’indépendance, partition, guerre civile) transforment le paysage politique et institutionnel irlandais et contribuent à renforcer les clivages mémoriaux dont on a vu qu’ils avaient commencé de se mettre en place dès la fin de la Grande Guerre. Les anciens combattants vivent souvent dans une situation d’ostracisme social et d’inconfort, voire de précarité, économique. Ils peinent notamment à retrouver du travail et à se loger. De plus, aux premiers temps de l’État Libre, ils sont facilement regardés avec suspicion et suspectés d’espionnage à la solde des Anglais. Selon l’historienne Jane Leonard, 120 d’entre eux sont même assassinés par l’IRA ou d’autres groupes républicains entre 1919 et 192418. De surcroit, au lendemain de la « révolution irlandaise » (1916-1921), la version révisée du roman national fait peu cas de la pluralité et de la complexité de la société. Dans ce dispositif patriotique sans nuances, les vétérans de la Grande Guerre trouvent difficilement leur place et sont parfois pointés du doigt, comme dans The Foggy Dew (la rosée brumeuse), une fameuse rebel song, écrite et composée en 1919 en hommage aux insurgés de Pâques. Les anciens combattants de 14-18 se voient reprochés, a posteriori et hors de toute historicité, leur engagement jugé pro-britannique :

« Il valait mieux mourir sous le ciel irlandais qu’à Sulva ou Sud-el-Bar […].
C’est l’Angleterre qui commanda à nos oies sauvages19 d’aller se battre ‘pour la liberté des petites nations’,
Mais leurs tombes solitaires sont maintenant sur les rivages de Sulva ou de la Mer du Nord.
Oh, s’ils étaient morts avec Pearse, s’ils avaient lutté aux côtés de Cathal Brugha
Ils seraient célébrés et enterrés là où reposent les Fenians20, avec pour linceul la rosée brumeuse. »21

Sans les nommer, le texte fait précisément référence aux soldats de la 10e division irlandaise, qui combattirent à Sud-el-Bar et dans la baie de Sulva (péninsule de Gallipoli) en 1915. Des hommes qui, d’après la chanson, ont fait fausse route, se sont trompés de cause et s’en trouvent à jamais marqués par cette erreur. Ils sont morts en vain, loin de leurs et dans l’indifférence, éclipsés – comme le redoutait Tom Kettle – par le souvenir de l’Easter Rising et de ses icones, tels Patrick Pearse et Cathal Brugha. La pureté du mythe cache pourtant une réalité plus complexe : avoir servi dans l’armée britannique pendant la Grande Guerre n’est en rien incompatible avec un engagement postérieur dans les rangs républicains. Ainsi, et pour ne présenter ici qu’un exemple parmi des milliers d’autres, Tom Barry a-t-il participé aux campagnes de la 10e division irlandaise avant de s’affirmer comme l’un des chefs de l’IRA pendant la guerre d’indépendance22.

Confrontés au dédain affiché d’une partie de la population et à la frilosité des autorités à rappeler leur sacrifice – il n’y a pas de commémoration officielle des morts de la Grande Guerre dans l’État Libre –, les quelques 100 000 anciens combattants irlandais n’abdiquent pas et se chargent eux-mêmes d’investir l’espace public, d’inventer ou de faire vivre des rituels commémoratifs à travers lesquels ils inscrivent leur histoire négligée dans celle de la lutte pour la liberté de l’Irlande. La branche irlandaise de la British Legion, une organisation de vétérans, non gouvernementale et interconfessionnelle, est particulièrement active (même si le nombre de ses adhérents est faible), à la fois pour venir en aide aux ex-soldats laissés pour compte et pour entretenir le souvenir – une « mémoire d’en bas » – de leur participation à la Grande Guerre. Elle prend notamment en charge l’organisation des cérémonies du 11-Novembre qui rencontrent dans les années 1920 un réel succès populaire, dont l’ampleur permet de nuancer la thèse de l’indifférence généralisée. En 1924, la manifestation se déroule sur College Green, une grande place au coeur de la ville ; 20 000 vétérans défilent devant une foule estimée à 50 000 personnes. La même année, selon la British Legion, plusieurs centaines de milliers de coquelicots artificiels (The Flanders Poppy, devenu l’emblème de l’association) auraient été vendus dans la région de Dublin. En 1925, la journée se déroule à St. Stephen’s Green, le grand parc du centre-ville, puis, à partir de l’année suivante, c’est le Phoenix Park, plus vaste encore, mais aussi plus excentré, qui accueille les cérémonies23.

En 1930, les organisations d’anciens combattants et le gouvernement irlandais s’accordent sur le site d’Islandbridge, aux abords du Phoenix Park, pour y ériger le National War Memorial, réclamé de longue date par les vétérans. L’histoire de ce mémorial, aujourd’hui bien documentée24, mérite qu’on s’y attarde un peu, tant elle est représentative du rapport difficile entretenu par l’État d’Irlande du Sud avec la Première Guerre mondiale. Envisagé dès juillet 1919, le projet est discuté pendant plusieurs années, au cours desquelles une souscription nationale est organisée. Dublin fait l’unanimité pour accueillir le monument. Le comité en charge de l’élaboration du projet retient le site de Merrion Square, un espace vert du centre-ville, situé en face de Leinster House, le siège du Parlement irlandais (Oireachtas) rétabli en 1922. Mais le gouvernement s’y oppose, radicalement. En mars 1927, Kevin O’Higgins, alors vice-président du Conseil exécutif de l’État Libre, explique aux députés que la construction d’un tel monument, représentatif d’un temps politique révolu (l’Union avec la Grande-Bretagne), à proximité de l’un des lieux qui incarne l’Irlande souveraine d’aujourd’hui (le Parlement) pourrait prêter à confusion : « Affecter Merrion Square à cette fonction reviendrait à donner une fausse idée des origines de notre État. […] Personne ne nie le sacrifice, ni les motifs patriotiques qui ont conduit la vaste majorité de ces hommes à rejoindre l’armée britannique et à prendre part à la Grande Guerre, et pourtant les fondations de notre État ne reposent pas sur leur sacrifice, et je ne souhaite pas qu’il soit suggéré que c’est le cas. »25 Sous la pression de l’exécutif, l’option Merrion Square est finalement écartée et il faut attendre 1929 pour que les différents acteurs s’accordent sur le site d’Islandbridge, où se déroulent déjà les cérémonies du 11-Novembre. Pour les partisans du mémorial, c’est un  soulagement, après tant d’années d’attente et de débats infructueux. Du point de vue des autorités, l’idée de le bâtir à l’écart de la ville, loin des regards, est tout aussi satisfaisante. L’État s’engage à prendre en charge la moitié du coût de construction, et à employer en priorité d’anciens combattants au chômage pour effectuer les travaux.  L’aménagement est confié à un architecte britannique de renom, Sir Edwin Lutyens, qui développe l’idée d’un grand « jardin commémoratif » (Garden of  Remembrance), au centre duquel est disposée une « pierre du souvenir » (Stone of Remembrance). Le complexe, qui comprend aussi une « croix du sacrifice » (Cross of Sacrifice) d’environ 9 mètres (30 pieds) de haut, deux fontaines et quatre petits pavillons en pierre, est dédié « aux 49 400 Irlandais qui ont donné leur vie pendant la Grande Guerre 1914-1918 ». En dépit des critiques sur  le coût prohibitif d’un tel projet en temps de crise, les travaux sont lancés en décembre 1931 et achevés au printemps 1938. L’inauguration, en présence du taoiseach (chef du gouvernement) Eamon de Valera, est prévue pour l’été  1939… avant d’être ajournée pour cause de Seconde Guerre mondiale : l’Irlande, qui a choisi de rester neutre, refuse de courir le risque d’organiser une manifestation officielle qui pourrait être interprétée comme un soutien camouflé à l’un des belligérants, en l’occurrence le Royaume-Uni.

Au cours des premières décennies du second après-guerre, les jardins et les monuments d’Islandbridge sont délaissés, livrés aux herbes hautes et aux graffiteurs. Ce quasi abandon est l’un des signes de la marginalisation croissante du souvenir des combattants de 14-18 après 1945. En effet, plus encore que dans l’Entre-deux-guerres, la jeune République (instaurée en 1949) semble frappée d’une amnésie collective, « thérapeutique » et « intentionnelle » selon l’historien Roy Foster ; la participation de dizaines de milliers d’Irlandais au premier conflit mondial est « au mieux poliment ignorée »26. Dans le même temps, les associations de vétérans et les cérémonies du 11-Novembre s’essoufflent, fragilisées par la disparition progressive des acteurs et par l’absence de relève, dans une Irlande qui n’a pas engagé de force armée dans la Seconde Guerre mondiale. La « contre-histoire de l’identité irlandaise »27, à laquelle ces hommes étaient en quelque sorte associés, ne résiste pas au discours dominant qui, plus que jamais, fait de la Grande Guerre un chapitre de l’histoire britannique, pas irlandaise. Une interprétation que l’emporte aussi à l’école, où plusieurs générations d’élèves n’apprennent rien ou presque sur les « poilus » irlandais, les programmes et les manuels préférant se concentrer sur la lutte des révolutionnaires républicains contre la domination britannique28.

L’année 1966 fournit une implacable illustration de ce processus en cours. Le 50e anniversaire de Pâques 1916 est commémoré en grande pompe dans toute la République (et dans la diaspora, aux États-Unis en particulier)29. L’État se saisit notamment de l’événement pour panser les plaies de la guerre civile, en tachant de raviver – à grands renforts de cérémonies, d’expositions, de publications, etc. – le souvenir glorieux et partagé (par tous les républicains) de l’insurrection, élevée au rang de révolution fondatrice de l’État irlandais, et de ses martyrs, entrés au panthéon républicain. En contrepoint, la timide évocation des soldats de la Grande Guerre, entre 1964 et 1968, fait pâle figure et passe assez inaperçue. Le projet de réhabilitation du Mémorial dégradé et jamais inauguré d’Islandbridge, un temps envisagé, est remis à plus tard. Difficile, cette fois, de concilier la célébration du sacrifice de quelques centaines de républicains héroïques à Dublin avec la reconnaissance de l’engagement sur le continent de milliers d’autres… aux côtés de l’ennemi.

Passons la frontière. Pour les unionistes d’Irlande du Nord, le soulèvement de Pâques 1916 est vécu comme une énième trahison, un coup de poignard dans le dos infligé à tous ceux qui, au même moment, risquaient valeureusement leur vie sur le continent. Après la guerre, c’est le sacrifice de la 36e division d’Ulster qui est presqu’exclusivement commémoré, en témoignage de la fidélité à toute épreuve des protestants à la Couronne. Alors que les hommes de la 10e et de la 16e divisions irlandaises entrent progressivement dans un no man’s land mémoriel et historiographique, ceux de la 36e division sont portés au pinacle, même si au quotidien, les honneurs ne suffisent souvent pas à boucler les fins de mois difficiles.

Le martyr collectif de Thiepval comme envers de l’Easter Rising, le symbole est fort ; il est devenu consubstantiel de l’identité et de la mémoire unioniste – tout aussi sélective que celle des nationalistes30. De nombreux rituels, cérémonies et monuments commémoratifs sont associés, directement ou indirectement, au souvenir de la Somme. L’Ordre d’Orange, organisation anticatholique fondée en 1795, coordonne chaque année depuis le XIXe siècle une série de marches estivales au cours desquelles sont honorés les fils d’Ulster morts en France. Les parades du 1er juillet, date-anniversaire de la bataille, rendent spécifiquement hommage aux combattants de la 36e division, mais elles ne sont pas les plus importantes. En effet, la « saison des marches » atteint son apogée le 12 juillet. Ce jour-là, toute l’Irlande du Nord unioniste célèbre Guillaume III d’Orange, roi protestant d’Angleterre et d’Irlande, vainqueur le 12 juillet 1690 de la bataille de la Boyne, remportée sur le sol irlandais face aux troupes de Jacques II, le monarque catholique déchu. Depuis la fin du XVIIIe siècle, Guillaume est devenu le héros de la minorité protestante en lutte pour conserver une position dominante désormais contestée sur l’île. Il incarne la victoire sur la tyrannie « papiste », le personnage « dont les actes et les sacrifices ont, avec le temps, fini par représenter, à travers des récits, les valeurs, les idéaux et les aspirations d’un groupe social ainsi que la défense et la légitimité de sa position politique et/ou territoriale. »31 Au cours des Twelfths (les parades orangistes du 12 juillet), les bannières à l’effigie du roi triomphant sur son destrier blanc sont les plus nombreuses, mais l’autre bataille emblématique de la cartographie imaginaire unioniste – la Somme – est aussi présente. Une bizarrerie du calendrier ajoute encore à la proximité symbolique entre les deux événements : en 1690, la victoire de la Boyne fut initialement remportée un 1er juillet, puis l’adoption du calendrier grégorien dans les îles Britanniques en 1752 eut pour conséquence un « rattrapage » d’une douzaine de jours… qui explique la date de la commémoration actuelle.

Catherine Switzer, spécialiste de l’histoire des commémorations de 14-18 en Irlande du Nord, recense dans la province une soixantaine de monuments aux morts érigés au cours des années 1920 et 193032. De facture souvent modeste, ils sont généralement fleuris le 1er juillet, ainsi que le 11 novembre (Remembrance Day), 3e rendez-vous annuel où le souvenir unioniste de la Grande Guerre est entretenu. En certaines occasions, les catholiques sont associés à des manifestations inclusives, comme ce fut le cas pour l’inauguration du monument aux morts de Portadown, le 11 novembre 1925. Dans cette petite ville marquée par de fortes tensions entre les communautés unioniste et nationaliste, les autorités locales ont fait le choix d’inviter l’archevêque catholique d’Armagh, et plusieurs discours ont été prononcés par des représentants de groupes d’anciens combattants nationalistes. Pourtant, le plus souvent, les « catholiques » sont ignorés ou « effacés », et ces événements demeurent des « affaire[s] protestante[s] »33. En 1929, dans la capitale de la province, les cérémonies du 11-Novembre s’accompagnent de l’inauguration, devant un parterre d’officiels nord-irlandais et britanniques, du Belfast City War Memorial, un cénotaphe de 9 mètres de haut construit – à la différence du complexe d’Islandbridge – au coeur de la ville, dans les jardins de la mairie. Si le monument « est érigé par la ville de Belfast à la mémoire de ses fils héroïques qui ont fait le suprême sacrifice de leur vie pendant la Grande Guerre 1914-1918 »34, la cérémonie revêt d’emblée un caractère très politique, puisque les nombreux vétérans nationalistes de Belfast-Ouest, anciens de la 16e division irlandaise, n’y ont pas été conviés. L’erreur – intentionnelle ? – sera toutefois corrigée l’année suivante.

Pour les unionistes-orangistes, ces commémorations sont l’occasion d’un puissant rechargement identitaire, un moment privilégié d’expression de leur indéfectible loyalisme à la Couronne britannique et à « l’État protestant » nord-irlandais, un temps de ressourcement collectif où le groupe met en scène son unité et sa solidarité face à la menace nationaliste, toujours ressentie. En 1966, les tensions communautaires sont attisées par les célébrations concurrentes du 50e anniversaire de l’Easter Rising dans les quartiers républicains et de celui de la bataille de la Somme dans les quartiers loyalistes. Quelques années plus tard, dans ces mêmes quartiers de Belfast et Derry, alors que le conflit armé ensanglante désormais l’Ulster, l’affrontement physique se prolonge aussi sous d’autres formes, à distance : sur les façades des maisons, les habitants commémorent leurs histoires et leurs héros respectifs. Depuis les années 1980, des centaines de fresques (murals), peintes et repeintes, « marquent » en effet le territoire ; les scènes représentées (évocations religieuses ou historiques, messages de soutien aux prisonniers ou à la gloire des paramilitaires, etc.) servent de vade mecum pictural à l’usage de celui ou celle qui aurait oublié pourquoi et contre qui il lutte. Sur les murs catholiques, l’insurrection de Pâques 1916 demeure à ce jour l’un des événements les plus figurés. Chez les protestants, le rappel du sacrifice des soldats de la 36e division d’Ulster fait sans surprise partie des références communément convoquées. Un mural de Belfast représente par exemple l’assaut, à Thiepval, le 1er juillet 1916, accompagné du commentaire suivant : « 5 500 Ulstermen ont péri dans la bataille. Au coucher du soleil comme à l’aube, souvenons-nous d’eux. »35 Une autre peinture, plus récente, dans le quartier de Shankill, propose une véritable mise en abîme commémorative, puisqu’elle représente l’Ulster Tower de Thiepval*, elle-même déjà érigée pour commémorer la bataille. La plupart de ces murals unionistes relatifs à la Grande Guerre ont été commandités par l’Ulster Volunteer Force (UVF), organisation paramilitaire réactivée à la fin des années 1960, qui se présente comme la légitime continuatrice du combat mené par son ancêtre, la première UVF, dont les hommes avaient constitué l’armature de la 36e division.

En même temps qu’elles reproduisent encore certaines interprétations en place depuis plusieurs décennies, les années 1980-1990 sont aussi celles d’un progressif changement d’attitude par rapport à la Grande Guerre, au Nord comme au Sud, qui a conduit depuis une quinzaine d’années à une profonde reconfiguration du souvenir et du sens donné à l’événement.

Our War36 : Une histoire en partage ? Réhabilitations et réconciliations (depuis les années 1980)

À l’observateur attentif, un premier frémissement est perceptible dans l’espace public au tournant des années 1970-1980. Le destin et les choix des combattants irlandais, morts sur le champ de bataille ou depuis disparus dans un silence assourdissant, sont redécouverts et réévalués par des auteurs comme le poète Seamus Heaney, qui rend en 1979 un vibrant hommage à l’un de ses prédécesseurs, Francis Ledwidge, à la fois homme de lettres, nationaliste militant et soldat – dans la 10e puis la 16e division irlandaise –, mort au front, près d’Ypres, le 31 juillet 191737. Quelques années plus tard, la pièce de Frank McGuinness, Observe the Sons of Ulster Marching Towards the Somme (1985) connaît un grand succès, notamment à Dublin38. Dans la République, la réintégration de la Grande Guerre dans l’histoire et la mémoire nationale est aussi motivée par des enjeux transnationaux. Dans les années 1990, le rappel de l’engagement irlandais dans la tragédie du début du XXe siècle, témoignage d’un passé commun avec ses partenaires continentaux, participe à l’ancrage européen du « tigre celtique ».

Mais le retour en grâce des soldats de 14-18 est d’abord un produit collatéral du processus de paix en Irlande du Nord, amorcé en 1985 avec la signature de l’Anglo-Irish Agreement, relancé par le premier cessez-le-feu de l’IRA en 1994, confirmé quatre ans plus tard par la signature de l’Accord de Belfast (ou Accord du Vendredi Saint). Sans régler tous les problèmes, la fin du conflit armé a ouvert de nouveaux horizons. Au « No compromise » a succédé une phase d’apaisement, de dialogue et de coopération interétatique. Au sommet, les pires ennemis d’hier ont appris à se serrer la main et à collaborer. Si, aujourd’hui encore, les lignes de front identitaires ne se déplacent que très lentement, en deux décennies le regard porté sur « l’Autre » a évolué et la réconciliation est devenue l’un des objectifs affichés par les autorités. Dans cette perspective, au Nord comme en République, les soldats irlandais du début du XXe siècle ont fait l’objet de nouvelles attentions. Parmi les multiples reconfigurations du passé qui ont accompagné les mutations du présent, comme un message envoyé du passé, le souvenir de leur expérience commune au front a été convoqué à la fois pour panser les plaies et penser l’Irlande nouvelle, à l’aube du XXIe siècle.

Jusqu’aux années 1980, l’historiographie a également « oublié » l’engagement irlandais dans la Grande Guerre – hormis celui de la 36e division d’Ulster. Depuis, un nombre croissant d’études a accompagné la levée de l’amnésie nationale. En 1989, l’historien Roy Foster pouvait encore parler au conditionnel : « La Première Guerre mondiale devrait être envisagée comme l’un des événements décisifs dans l’histoire contemporaine de l’Irlande »39. Onze ans plus tard, Keith Jeffery constate que, dans l’entre-temps, une « révolution historiographique » a complètement bouleversé la donne40. Hors du champ strictement académique, de solides travaux d’histoire militaire, nourris de précieux témoignages recueillis auprès des derniers survivants, ont assez tôt renouvelé les connaissances sur les trois principaux régiments irlandais engagés au front41. À l’université, les études pionnières de David Fitzpatrick ont ouvert la voie à des recherches sur le recrutement des volontaires, la propagande, les civils et l’arrière (notamment à l’échelle locale), etc42. Les connexions, longtemps minorées, entre Grande Guerre et Easter Rising ont été rétablies ; les deux événements sont désormais plus volontiers pensés comme les pièces d’un même puzzle. Au total, nous disposons aujourd’hui d’un tableau à la fois plus complet et plus nuancé, et l’impact général de la guerre sur la société irlandaise s’en est trouvé légitimement réévalué. L’intérêt s’est aussi porté sur les effets socio-culturels du conflit dans l’après-coup, au cours de la guerre d’indépendance, de la guerre civile et, au-delà, jusqu’à nos jours. Le sort réservé aux anciens combattants a notamment fait l’objet de plusieurs études inédites43. Initiés par Keith Jeffery, les travaux portant sur les enjeux commémoratifs (cérémonies, monuments, etc.) et plus généralement sur la mémoire de la Grande Guerre nous permettent aujourd’hui de mieux comprendre l’histoire si particulière du souvenir de cet événement, en Irlande du Sud comme en Ulster44. Enfin, en résonance avec l’évolution générale des discours sur la Première Guerre mondiale, plusieurs ouvrages récents envisagent la période 1914-1918 non plus seulement comme un moment de confrontation binaire et de déchirement (Pâques 1916 vs bataille de la Somme), mais aussi comme le temps d’une expérience vécue de souffrances partagées (par les soldats irlandais de toutes origines, par les anciens combattants ensuite), longtemps occultée par les lectures partisanes et conflictuelles qui se sont ensuite imposées. Avec, sous-jacent, l’espoir de contribuer, par le renouvellement des savoirs et des interprétations historiographiques, à la cause de la paix en Irlande du Nord45.

Dans l’espace public et politique, la volonté de réparer les injustices de la mémoire et de dépasser les divisions et les haines séculaires ont donné lieu à des actions et à des réalisations, spectaculaires au regard du passé récent, dont voici quelques exemples significatifs. Le premier signal envoyé concerne le mémorial national d’Islandbridge, que nous avions laissé en piteux état, sans entretien et envahi par la végétation. En 1987, l’État décide la restauration du site, officiellement inauguré l’année suivante, soit 50 ans après la date initialement prévue ! En 1993, autre épisode marquant, Mary Robinson, première femme élue au poste de Président de la République (entre 1990 et 1997), assiste à la messe du 11 novembre célébrée dans la cathédrale anglicane St-Patrick de Dublin, ce qu’aucun chef de l’État d’Irlande du Sud n’avait encore fait. Elle participe ensuite chaque année à la cérémonie et son successeur, Mary McAleese, lui a emboîté le pas à partir de 1997.

Le 11 novembre 1998 revêt une valeur symbolique et politique toute particulière. Le monde commémore le 80e anniversaire de l’armistice ; en Irlande du Nord, la paix, encore fragile, a été signée quelques mois plus tôt, mettant un terme à un conflit armé fratricide et meurtrier qui aura duré 30 ans. Ce jour-là, à Messines, près d’Ypres, non loin du lieu où les 16e et 36e divisions avaient combattu côte à côte en 1917, la présidente Mary McAleese, la reine Elisabeth et le roi des Belges, Albert II, inaugurent ensemble la Tour de la Paix de l’île d’Irlande (Island of Ireland Peace Tower), dédiée à tous les Irlandais tombés au front. Plus que jamais, le lien est affirmé entre le sacrifice commun pendant la Grande Guerre et le processus de paix contemporain. Tout est pensé dans cette perspective, rien n’est laissé au hasard. La formule assez peu élégante, « Island of Ireland », permet de ne pas avoir à distinguer Nord et Sud. La haute tour monastique, emblématique de l’Irlande médiévale, a été choisie car elle a l’avantage de faire référence à un héritage chrétien commun, bien antérieur à la Réforme, qui ne soulève les réticences ni des catholiques, ni des protestants. En outre, elle est conçue pour que les rayons du soleil ne pénètrent à l’intérieur qu’une fois l’an, à la 11e heure du 11e jour du 11e mois du calendrier. Le texte du Peace Pledge (Engagement pour la paix), gravé sur une tablette de bronze à proximité de la tour, entremêle lui aussi les temporalités – Première Guerre mondiale, conflit nord-irlandais, présent de la réconciliation :

« […] Comme protestants et comme catholiques, nous demandons pardon pour les actes terribles que nous nous sommes infligés les uns aux autres. Depuis ce lieu sacré du souvenir, où des soldats de toutes nationalités, de toutes obédiences religieuses et politiques ont été réunis dans la mort, nous appelons tous les Irlandais à s’entraider pour bâtir une société de paix et de tolérance. Souvenons-nous de la solidarité et de la confiance qui se sont nouées entre les soldats protestants et catholiques quand ils servaient ensemble dans ces tranchées […] ».

Ajoutons, enfin, que trois stèles identiques, à droite de la tour, rendent hommage aux trois divisions irlandaises (10e, 16e et 36e) engagées dans le premier conflit mondial et à leurs morts.

La commémoration des morts irlandais de la Grande Guerre, telle qu’elle est proposée au mémorial de Messines, traduit une triple intention : oeuvrer au rapprochement et au dialogue Nord-Sud, accompagner le processus de paix en Ulster et témoigner de l’ampleur du tournant mémorial en République. Pour l’ancien Taoiseach Garrett FitzGerald, en reconnaissant qu’en ces temps troublés, entre 1914 et 1918, il était également respectable de défendre la cause de l’Irlande en combattant au front ou en participant à l’insurrection de Pâques 1916, l’État irlandais a franchi un cap, il « est arrivé à maturité »46.

Depuis 1998, d’autres tabous ont encore été levés. En 2006, la République d’Irlande commémore non seulement le 90e anniversaire de l’insurrection de Pâques, mais aussi celui de la bataille de la Somme, le 1er juillet 2006, au mémorial national d’Islandbridge, en présence de la Présidente de la République, du Lord Maire de Dublin et du Taoiseach. Un document officiel précise que l’événement « s’inscrit dans un programme d’ensemble qui reflète l’histoire et l’expérience partagées du peuple de cette île, issu de toute les traditions »47. Pour l’occasion, la poste irlandaise (An Post) émet un timbre reproduisant « la plus unioniste des images »48 de la Grande Guerre, le tableau de James P. Beadle, souvent repris sur les murals protestants de Belfast, qui met en scène la charge de la 36e division d’Ulster aux premières heures de la bataille (Battle of The Somme. The Attack of The Ulster Division, 1 July 1916). Plus près de nous encore, la reine d’Angleterre en personne participe à l’effort de reconnaissance mutuelle, à l’occasion de sa visite « historique » en Irlande, du 17 au 20 mai 2011, la première pour un souverain britannique sur le territoire de l’actuelle République depuis Georges V en 1911. Au cours de son voyage, Elisabeth II se recueille successivement au Garden of Remembrance, espace aménagé à Dublin en 1966 en mémoire de « tous ceux qui ont donné leur vie pour la cause de la liberté de l’Irlande » – en particulier les martyrs de Pâques 1916, mais pas les morts de 14-1849 –, puis à l’Irish National War Memorial d’Islandbridge. Cet hommage « symétrique » rendu aux rebelles de 1916 et aux soldats irlandais de la Grande Guerre, plutôt bien reçu en Irlande, concrétise spectaculairement le principe de « parité d’estime » (parity of esteem), qui sous-tend les relectures du passé associées au processus de paix depuis 1998.

« Commémorer », pour reprendre la définition de Patrick Garcia, « c’est, au nom du passé, s’adresser aux hommes du présent pour exalter ce qui les lie et esquisser leur devenir commun »50. En Irlande, la tonalité générale des commémorations du centenaire de la Grande Guerre et de l’insurrection de Pâques sera bien différente de celle qui avait prévalu à l’occasion du cinquantenaire de ces mêmes événements, marqué par d’autres enjeux et par la prééminence d’interprétations plus clivées. À partir de 2014, la plupart des manifestations s’inscriront sans doute dans une assez grande continuité avec les relectures privilégiées depuis le milieu des années 1990, soit, pour synthétiser ce qui a déjà été dit, la remémoration d’une expérience commune de la guerre et le respect des choix des différents acteurs – unionistes attachés à l’Union Jack, nationalistes constitutionnels engagés au front, séparatistes républicains révoltés à Dublin.

L’analyse du programme commémoratif et du contenu des manifestations, colloques et autres projets institutionnels, académiques, artistiques, etc., prévus pour les années à venir, dépasse le cadre restreint de cet article. Il convient toutefois de replacer l’ensemble dans ce que les Irlandais appellent « la décennie des centenaires » (decade of centenaries). Depuis 2012 en effet, l’île est entrée dans un long tunnel du souvenir qui ne s’achèvera qu’en 2023. Une séquence chronologique jalonnée, chaque année ou presque, par un ou plusieurs centenaires d’importance : la signature de l’Ulster Covenant en 2012 ; la fondation de l’UVF et des Irish Volunteers en 2013 ; la grande grève de Dublin en 2013 ; l’entrée dans la Grande Guerre et le vote du Home Rule en 2014 ; l’Easter Rising et la bataille de la Somme en 2016 ; les batailles de Messines et Ypres en 2017 ; l’armistice et la victoire électorale du Sinn Féin en 2018 ; le début de la guerre d’indépendance en 2019 ; le Bloody Sunday et la partition de l’île en 2020 ; l’État Libre en 2021 ; la guerre civile en 2022-202351. Dans une récente publication collective dirigée par John Horne et Edward Madigan (Towards Commemoration. Ireland in War and Revolution), historiens, journalistes, acteurs politiques et « militants de la mémoire publique » s’interrogent sur le sens à donner au flot de commémorations associées à cette décade exceptionnelle – matrice de l’Irlande d’aujourd’hui – marquée par la guerre, la révolution et les bouleversements institutionnels52. Dans son introduction, Edward Madigan invite les historiens – qui de toute façon seront sollicités – à se saisir de ce moment privilégié pour faire connaître leurs travaux, interagir et débattre dans l’espace public, confronter leurs interprétations du passé avec celles proposées par d’autres acteurs, qui ne poursuivent pas nécessairement les mêmes objectifs qu’eux. En même temps, considérant que « la commémoration atteint son plus haut degré d’efficacité quand l’analyse – le travail de l’historien – est réduit à son minimum »53, il insiste sur la nécessité de continuer à faire de l’histoire en toute autonomie, à questionner le passé dans sa complexité, à proposer des analyses fondées sur l’état actuel du savoir qui, si elles entrent en résonance avec le présent, ne sauraient se réduire à de simples relais acritiques des messages et des propositions portés par la puissance publique ou par d’autres groupes impliqués dans le dispositif commémoratif.

Les questions suscitées par le centenaire de la Grande Guerre qui se profile sont nombreuses et variées, ce qui n’est pas son moindre mérite. Les commémorations à venir stimuleront-elles par exemple de nouveaux travaux relatifs à l’impact de la guerre sur l’évolution des rapports hommes/femmes, un champ de recherche encore assez peu exploré, au regard de ce qui a déjà été accompli dans d’autres historiographies54 ? Sauront-elles, par ailleurs, rendre compte de la complexité des parcours d’hommes qui résistent aux catégorisations trop rigides, à l’image de Tom Barry (cf. plus haut), et de tant d’autres ? Et qu’adviendra-t-il du cas encore plus embarrassant – car il n’entre dans aucun récit, même révisé – des catholiques irlandais, morts en Irlande sous l’uniforme britannique, tombés sous les balles des rebelles de Pâques qu’ils combattaient, et dont on ne sait rien ou presque des raisons qui ont présidé à leur choix ?55

À beaucoup insister sur l’expérience conjointe et partagée de l’engagement, de la guerre, des combats, des souffrances, de la perte… ne courre-t-on pas le risque de minimiser l’autre face, beaucoup plus conflictuelle, de cette histoire « commune » ? En effet, si les motivations pour s’engager ont été multiples, les soldats irlandais n’ont pas délibérément pris le chemin du front pour tisser des liens avec « ceux d’en face » ; ils sont d’abord partis dans l’espoir de voir se concrétiser, à leur retour, la promesse faite à « leur » communauté – le Home Rule pour les nationalistes, la garantie d’un traitement à part pour les unionistes. Et à l’issue du conflit, les divisions, les antagonismes entre unionistes et nationalistes ont repris le dessus, dans des proportions peut-être plus fortes encore qu’avant le déclenchement de la Grande Guerre. En outre, il n’est pas à exclure de voir reparaître, en réaction contre un discours officiel jugé trop « convergent », des usages nationalistes des commémorations qui se traduiraient, en Irlande du Nord notamment, par la célébration de « nos morts » et le désintérêt pour « ceux des autres » ? Alors, où placer le curseur ? L’enjeu est de taille, et il y a, c’est certain, matière à de riches débats. Sans perdre de vue l’horizon de la paix et de la réconciliation, il me semble qu’il y aurait tout à gagner à interroger et à présenter, précisément et sans détours, à la fois ce qui a longtemps été occulté, non reconnu, et ce qui, au début du XXe siècle, a rendu impossible la construction d’un avenir commun.

Enfin, alors que le centenaire de la Grande Guerre s’annonce comme un événement planétaire – des commémorations vont se dérouler aux quatre coins du globe et on s’apprête à vivre des cérémonies bi- ou multi- latérales56 –, qu’en sera-t-il en Irlande ? Nul doute que les enjeux nationaux continueront d’occuper le devant de la scène, mais saura-t-on apprécier les événements irlandais des années 1912-1923 à l’aune des réalités européennes, impériales, mondiales dans lesquelles ils sont enchâssés, au risque de devoir relativiser certains aspects de « l’exceptionnalisme » irlandais ? À l’inverse, on peut se demander – et l’idée de cet article est en partie née de cette interrogation – si la fièvre commémorative mondiale qui s’annonce rendra justice aux expériences irlandaises de la Grande Guerre, encore mal connues au-delà des îles Britanniques.

 

Notes

1 La loi sur l’autonomie (Government of Ireland Act), adoptée le 18 septembre 1914, prévoit le rétablissement à Dublin d’un Parlement irlandais, souverain sur les affaires intérieures de l’île mais subordonné à Londres pour tout ce qui relève des relations internationales. En outre, dans la nouvelle configuration, le monarque britannique demeure le chef – symbolique – de l’État.
2 D’après le recensement de 1911, les protestants représentent environ un quart de la population irlandaise totale (4 390 219 habitants) ; ils sont majoritaires – et pour la plupart hostiles au projet d’autonomie – à l’échelle des six comtés du nord-est de l’île, qui deviendront l’Irlande du Nord à partir de 1920.
3 Selon l’estimation, soumise à débat mais la plus souvent retenue, de David Fitzpatrick, ‘Militarism in Ireland, 1900-1922’, in Thomas Bartlett et Keith Jeffery (eds), A Military History of Ireland, Cambridge, Cambridge University Press, 1996, p. 379-406, p. 388.
4 Cette fourchette est proposée par l’historien Keith Jeffery : http://www.qub.ac.uk/sites/irishhistorylive/IrishHistoryResources/ArticlesandLectures/IrelandandtheFirstWorldWar/#top (page consultée le 21 mai 2013).
5 Keith Jeffery, ‘The Irish military tradition and the British Empire’, in Keith Jeffery (ed.), An Irish Empire? Aspects of Ireland and the British Empire, Manchester, Manchester University Press, 1996, p. 94-122 ; Kevin Kenny, ‘The Irish in the Empire’, in Kevin Kenny (ed.), Ireland and the British Empire, Oxford, Oxford University Press, 2004, p. 90-122.
6 David Fitzpatrick, ‘Militarism in Ireland, 1900-1922’, op. cit., p. 389.
7 John Redmond, ‘Woodenbridge Speech’, 20 septembre 1914 ; Roy F. Foster, Modern Ireland, 1600-1972, Londres, Allen Lane, 1988, p. 472.
8 Pour une analyse plus détaillée des motivations des engagés, cf. David Fitzpatrick, ‘The logic of collective sacrifice : Ireland and the British army, 1914-1918’, Historical Journal, n° 38/4, 1995, p. 1017-1030 et Keith Jeffery, Ireland and the Great War, Cambridge, Cambridge University Press, 2000, p. 10 et suiv.
9 Tom Barry, Guerilla Days in Ireland, Dublin, Irish Press, 1949, traduction française par M. Conrad , Guérilla en Irlande, Saint-Brieuc, Presses universitaires de Bretagne, 1971, citation p. 8.
10 Ibid.
11 John Horne et Edward Madigan (eds), Towards Commemoration. Ireland in War and Revolution, 1912-1923, Dublin, Royal Irish Academy, 2013, introduction. Sans autre indication, les traductions des citations sont les miennes.
12 L’écart entre les chiffres est dû au fait que l’enquête menée en 1923 (Ireland’s Memorial Records, 8 volumes) comptabilisait l’ensemble des morts ayant servi dans les trois divisions citées, alors que tous ces hommes n’étaient pas irlandais.
13 Sur l’insurrection de Pâques 1916, dans une vaste littérature, on retiendra : Charles Townshend, Easter 1916: The Irish Rebellion, Londres, Allen Lane, 2005 et Fearghal McGarry, The Rising. Ireland: Easter 1916, New York, Oxford University Press, 2010.
14 Keith Jeffery, Ireland and the Great War, op. cit., p. 107-109.
15 Wesley Hutchinson, Espaces de l’imaginaire unioniste nord-irlandais, Caen Presses universitaires de Caen, 2000, p. 205.
16 Tom Kettle, cité par Terence Denman, Ireland’s Unknown Soldiers: the 16th (Irish) Division in the Great War, 1914-1918, Dublin, Irish Academic Press, 1992, p. 145.
17 Charles Townshend, Ireland. The 20th Century, Londres, Arnold, 1999 ; Joop Augusteijn (ed.), The Irish Revolution, 1913-23, Basingstoke, Palgrave, 2002.
18 Jane Leonard, ‘Survivors’, in John Horne (ed.), Our War. Ireland and the Great War, Dublin, Royal Irish Academy, 2008, p. 209-223 ; Jason R. Myers, A Land Fit for Heroes? The Great War, Memory, Popular Culture, and Politics in Ireland since 1914 (2010). Dissertations. Paper 159. http://ecommons.luc.edu/luc_diss/159, chapitre 4 : ‘Service rewards: housing, unemployment, and ex-servicemen in Ireland, 1919-1939’.
19 Les « oies sauvages » (Wild Geese) désignent les soldats irlandais jacobites qui fuirent, après avoir été défaits par les Anglais à la fin du XVIIe siècle, et entrèrent ensuite au service des puissances continentales, notamment la France.
20 Fenians : ce mot gaélique est le nom générique donné, depuis le milieu du XIXe siècle, aux nationalistes irlandais partisans du séparatisme et de la lutte armée contre la Grande-Bretagne.
21 Je dois la référence à cette chanson à Ciarán Wallace, ‘Lest we remember? Recollection of the Boer War and Great War in Ireland’, E-rea [En ligne], 10.1/2012, mis en ligne le 20 décembre 2012. URL : http://erea.revues.org/2888 (page consultée le 24 mai 2013).
22 John Horne et Edward Madigan (eds), Towards Commemoration, op. cit., introduction. Madigan fait référence à plusieurs autres cas ; Jane Leonard, ‘Getting them at last: the IRA and ex-servicemen’, in David Fitzpatrick (ed.), Revolution? Ireland 1917-1923, Dublin, Trinity History Workshop, 1990, p. 118-129.
23 Jane Leonard, ‘The twinge of memory: Armistice Day and Remembrance Sunday in Dublin since 1919’, in Richard English and Graham Walker (eds), Unionism in Modern Ireland: New Perspectives on Politics and Culture, Dublin, Gill and Macmillan, 1996, p. 99-114 ; Jason R. Myers, A Land Fit for Heroes?, op. cit., chap. 1. ; The Irish Times, 12 novembre 1924.
24 Cf. en particulier Fergus A. Darcy, Remembering the War Dead: British Commonwealth and International War Graves in Ireland since 1914, Dublin, Stationery Office, 2007, p. 172-193 ; Keith Jeffery, Ireland and the Great War, op. cit., p. 109 et suiv. ; Jason R. Myers, A Land Fit for Heroes?, op. cit., p. 94-102.
25 Kevin O’Higgins, cité par Keith Jeffery, Ireland and the Great War, op. cit., p. 114.
26 Roy F. Foster, The Irish Story. Telling Tales and Making it up in Ireland, Londres, Allen Lane, 2001, p. 58 et Roy F. Foster, Modern Ireland, op. cit., p. 472.
27 Jason R. Myers, A Land Fit for Heroes?, op. cit., p. 23 pour la citation et chap. 5 pour l’ensemble de ce paragraphe.
28 Ciarán Wallace, ‘Lest we remember?’, op. cit.
29 L’historiographie s’est récemment emparée du sujet : Mary Daly et Margaret O’Callaghan (eds), 1916 in 1966: Commemorating the Easter Rising, Dublin, Royal Irish Academy, 2007 ; Roisín Higgins, Transforming 1916. Meaning, Memory and the Fiftieth Anniversary of the Easter Rising, Cork, Cork University Press, 2012 ; Mark McCarthy, Ireland’s 1916 Rising. Explorations of History-Making, Commemoration and Heritage in Modern Times, Londres, Ashgate, 2012, chap. 4 : ‘The Golden Jubilee Anniversary, 1966’.
30 En français, on peut se référer à Wesley Hutchinson, Espaces de l’imaginaire unioniste nord-irlandais, op. cit., « La bataille de la Somme », p. 199-205. Cf. aussi Edna Longley, ‘The Rising, the Somme and Irish Memory’, in Edna Longley, The Living Stream: Literature and Revisionism in Ireland, Dublin, Bloodaxe Books, 1994, p. 69-85.
31 Dominic Bryan, « En souvenir de Guillaume : les parades orangistes en Irlande du Nord », in Pierre Centlivres, Daniel Fabre et Françoise Zonabend [dir.], La fabrique des héros, Paris, Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme, 1999, citation p. 35.
32 Catherine Switzer, Unionists and Great War. Commemoration in the North of Ireland, 1914-1939. People, Places and Politics, Dublin, Irish Academic Press, 2007, ‘Appendix: Public war memorials in Northern Ireland’, p. 158-174.
33 Keith Jeffery, Ireland and the Great War, op. cit., p. 131-133.
34 http://www.ulsterwarmemorials.net/html/belfast_city.html (page consultée le 30 mai 2013).
35 Ce mural, remplacé depuis, se trouvait à Inishcarn Drive, Rathcoole, Belfast. Sur l’excellent blog d’Alain Miossec, qui recense plus de 400 fresques, une trentaine au moins (anciennes ou plus récentes) évoque la 36e division et la bataille de la Somme : http://muralsirlandedunord.over-blog.com
36 Pour reprendre le titre évocateur du livre collectif : John Horne (ed.), Our War, op. cit.
37 Seamus Heaney, ‘In memoriam Francis Ledwidge’, in Seamus Heaney, Field Works, Londres, Faber, 1979, p. 130-131.
38 Cf. Declan Kiberd, ‘Frank McGuinness and the Sons of Ulster’, The Yearbook of English Studies, vol. 35, 2005, p. 279-297.
39 Roy F. Foster, Modern Ireland, op. cit., p. 471. C’est moi qui souligne.
40 Keith Jeffery, Ireland and the Great War, op. cit., p. 1, qui admet toutefois qu’il reste encore beaucoup à faire (p. 155-156). Près d’une décennie plus tard, John Horne établit à peu près le même constat, et évoque un certain nombre de thématiques et d’objets encore peu explorés, en comparaison avec l’état de la recherche ailleurs en Europe (John Horne (ed.), Our War, op. cit., note 1, p. 278).
41 Philip Orr, The Road to the Somme. Men of the Ulster Division Tell Their Story, Belfast, Blackstaff Press, 1987 ; Terence Denman, Ireland’s Unknown Soldiers: the 16th (Irish) Division in the Great War, op. cit. ; Tom Johnstone, Orange, Green and Khaki: the Story of the Irish Regiments in the Great War, 1914-1918, Dublin, Gill and Macmillan, 1992.
42 David Fitzpatrick (ed.), Ireland and the First World War, Dublin, Trinity History Workshop, 1986 ; id., ‘The logic of collective sacrifice’, op. cit. ; id., ‘Militarism in Ireland, 1900-1922’,  . Pour le reste, plutôt que de proposer une longue et fastidieuse énumération, je préfère renvoyer au panorama historiographique dressé par K. Jeffery (Ireland and the Great War, op. cit., ‘Bibliographical essay’, p. 144-156), lui-même avantageusement complété, notamment pour les années 2000-2013, par les bibliographies en ligne suivantes : http://www.firstworldwarstudies.org/?page_id=893 (site de l’International Society for First World War Studies) et http://www.irelandww1.org/Reading.php (dernières consultations le 4 juin 2013).
43 Sur ce thème, cf. les articles déjà cités de Jane Leonard et celui, récent, de Richard S. Grayson, ‘Veterans as victims: the experiences and rediscovery of Irish Nationalists in the British Military in 1914-1918’, in Lesley Lelourec et Gráinne O’Keeffe-Vigneron (eds), Ireland and Victims. Confronting the Past, Forging the Future, Oxford, P. Lang, 2012, p. 43-57.
44 Quelques jalons seulement : Keith Jeffery, ‘The Great War in modern Irish memory’, in T.G. Fraser et K. Jeffery (eds), Men, Women and War, Dublin, Lilliput Press, 1993, p. 136-157 ; id., Ireland and the Great War, op. cit, chap. 4 : ‘Commemoration’, p. 107-143 ; id., ‘The First World War and the Rising: mode, moment and memory’, in Gabriel Doherty and Dermot Keogh (eds), 1916: The Long Revolution, Cork, Mercier Press, 2007, p. 86–101 ; Nuala Johnson, Ireland, the Great War and the Geography of Remembrance, Cambridge, Cambridge University Press, 2003 ; Catherine Switzer, Unionists and Great War. Commemoration in the North of Ireland, op. cit. ; Jason R. Myers, A Land Fit for Heroes?, op. cit.
45 Cette problématique affleure dans la plupart des travaux récents (depuis 2000) sur la Grande Guerre, son histoire et sa mémoire : Keith Jeffery, Ireland and the Great War, op. cit. ; Adrian Gregory et Senia Pašeta (eds), Ireland and the Great War: A War to Unite Us All?, Manchester, Manchester University Press, 2002 ; John Horne (ed.), Our War, op. cit.
46 Garrett Fitzpatrick, The Irish Times, 14 novembre 1998, cité par Keith Jeffery, Ireland and the Great War, op. cit., p. 142.
47 1916 Commemorations – Battle of the Somme, p. 18 http://www.taoiseach.gov.ie/attached_files/Pdf%20files/1916Commemorations-BattleOfTheSomme.pdf (page consultée le 5 juin 2013).
48 Catherine Switzer, Unionists and Great War, op. cit., p. 155.
49 Le « Jardin du souvenir », inauguré par le président De Valera au cours des célébrations du cinquantenaire de l’Easter Rising en 1966, commémore exclusivement les martyrs de la cause irlandaise qui se sont soulevés contre la domination britannique : les Irlandais Unis en 1798, Robert Emmet en 1803, la Jeune Irlande en 1848, les Fenians en 1867, les insurgés de 1916, les soldats de l’IRA en 1919-21.
50 Patrick Garcia, Le Bicentenaire de la Révolution française. Pratiques sociales d’une commémoration, Paris, CNRS, 2000, p. 23.
51 Deux sites proposent un riche panorama des actions déjà conduites et de celles à venir : http://irelandww1.org/ et http://www.decadeofcentenaries.com (pages consultées le 6 juin).
52 John Horne et Edward Madigan (eds), Towards Commemoration, op. cit. Au moment où j’écris ces lignes, je n’ai eu accès qu’à l’introduction et à la table des matières de cet ouvrage.
53 Ibid., introduction.
54 Sur la participation genrée des femmes à l’effort de guerre, comme ouvrières à l’arrière ou infirmière dans les unités auxiliaires, signalons : Keith Jeffery, Ireland and the Great War, op. cit., p. 28-33 et Caitriona Clear, ‘Fewer ladies, more women’ in John Horne (ed.), Our War, op. cit., p. 157-181.
55 John Horne et Edward Madigan (eds), Towards Commemoration, op. cit., introduction.
56 André Loez et Nicolas Offenstadt, « Les enjeux historiens d’un centenaire : la Grande Guerre », in Christophe Granger [dir.], À quoi pensent les historiens ? Faire de l’histoire au XXIe siècle, Paris, Autrement, 2013, p. 168.