Musique > Jazz et ragtime dans les orchestres afro-américains de la Grande Guerre

Jazz et ragtime dans les orchestres afro-américains de la Grande Guerre

Orchestre du 370e régiment au repos, en 1918
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Suite à l'entrée en guerre des Etats-Unis, le 6 avril 1917, les troupes américaines sont arrivées progressivement en France courant 1917 et 1918 pour s'entraîner puis combattre dans les rangs alliés. Parmi eux, 25 régiments composés de Noirs américains. Certains ont combattu, d’autres ont assuré l’intendance et les travaux de ce que nous appellerions le « génie ». La plupart de ces régiments avaient ou ont constitué en France une fanfare de grande valeur. Au total environ un millier de musiciens ont joué dans ces orchestres.

L'un des plus connus était celui du 15e régiment de la Garde nationale de New York (369e régiment de la 93e division U.S.), dirigé par James Reese Europe, un chef charismatique. Les conditions de la création de ce régiment, le fait que son orchestre soit arrivé le premier à Brest et que le régiment ait combattu 191 jours lui ont assuré une renommée importante. Jim Europe est le seul de son orchestre à avoir combattu en tant que chef d'une section de mitrailleuses, de mars à juillet 1918, laissant la direction à Eugene Mikell. Quant à Noble Sissle, il a été muté au 370e régiment en septembre 1918. Ce régiment ne prendra le surnom de "Hellfighters" qu'à son retour aux Etats-Unis, en 1919.

L'orchestre a continué à donner des concerts aux Etats-Unis de mars à mai 1919 et a eu l’opportunité d’enregistrer plusieurs morceaux pour Pathé. L’histoire s’est arrêtée le 13 mai 1919, lorsque l’un des batteurs de l’orchestre a mortellement blessé Jim Europe.

Certains voient dans la musique jouée par cette formation à Brest le 1er janvier 1918 et le premier véritable concert qui fut donné le 12 février au Théâtre Graslin de Nantes l’arrivée du « jazz ». Mais ni l’instrumentation de cette formation militaire de 52 musiciens (dont un tiers de Portoricains), ni son répertoire (Guiseppe Verdi, Franz von Suppé, Wagner, Theodore Tobani, Jérome Kern, Eugene Mikell, Jim Europe, La Marseillaise, le Régiment de Sambre et Meuse, The Star Spangled Banner, Plantation Melodies, etc.), sans même parler de l’absence de solistes, ne permettent de parler de jazz à proprement parler. La musique de cet orchetre et des autres orchestres américains (noirs et blancs) correspondait plutôt au ragtime instrumental, en transition vers ce qui allait devenir le jazz au milieu des années 1920. Jim Europe a progressivement remplacé la musique européenne par ses compositions et celles de ses amis William Tyers, Ford T. Dabney, Harry T. Burleigh, Chris Smith, Will Marion Cook, Rosamond Johnson afin de valoriser la musique nord-américaine noire et urbaine.

Ce qui a surpris et émerveillé ceux qui ont entendu ces orchestres, c’était le traitement rythmique de la musique, y compris des hymnes nationaux, préfiguration du swing, et leur couleur sonore. Les enregistrements des Hellfighters ne donnent d’ailleurs qu’une pauvre idée de la puissance de leur interprétation.

Seul l’orchestre de Tim Brymn, qui dirigea l’orchestre du 350e régiment en France, a pu enregistrer en 1921 une musique qui tend déjà un peu plus vers le jazz. Ni Will Vodery, qui dirigea l’orchestre du 807e régiment de pionniers (et qui enseigna Duke Ellington à la fin des années 20), ni le fameux orchestre du 370e régiment dirigé par George Dulf, ni aucun autre orchestre militaire noir n’a eu la chance d’enregistrer.

En 1917-1918 le jazz débutant venait d’arriver à New York, en provenance de La Nouvelle-Orléans, avec l’Original Dixieland Jazz Band et le premier Roi de cette musique, Joe « King » Oliver, qui jouait à Chicago en compagnie d’autres musiciens de La Nouvelle-Orléans alors que les musiciens de New York tentaient de faire évoluer le ragtime.

Plusieurs musiciens des orchestres militaires venus en France ont participé au cours des années 20 au développement du jazz dans les orchestres de Duke Ellington, Fletcher Henderson, Sam Wooding, King Oliver, etc. Certains des musiciens de l'orchestre des Harlem Hellfighters sont très vite retournés à Paris et Londres (les premiers dès 1920, comme Opal Cooper), où ils ont retrouvé les musiciens américains qui n’avaient pas été mobilisés, comme ceux de Louis Mitchell, arrivés en Europe avant la guerre. Ceux-là, et d'autres arrivés au fil des années 20, ont animé les cabarets de Montmartre et Montparnasse jusqu’en 1939.

Spécialiste de James Reese Europe et des différents orchestres militaires noirs américains pendant la Grande Guerre, Dan Vernhettes a publié le fruit de ses recherches dans un livre disponible en ligne, agrémenté de nombreux documents d'archives. Il animera une conférence le 24 février, à l'Espace Cosmopolis de Nantes.