L’entrée en guerre d’une société impériale

L’entrée en guerre d’une société impériale

Soldats allemands quittant Munich. Photographie de presse / Agence Rol.
© Gallica/BnF
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

L’entrée en guerre de la société allemande semble épouser le même schéma que celle de la société française. Elle est, d’abord, portée par une « union sacrée », puis soulève un enthousiasme (qu’il convient de nuancer), mais n’est pas lue et vue de manière identique par les citoyens.

Que Jean-Jacques Becker me pardonne d’emprunter le titre de sa thèse1 pour étudier la manière dont la société allemande s’est comportée à la déclaration de guerre. S’est-elle lancée avec enthousiasme dans la guerre ou s’y est-elle résolue avec gravité et componction ?

Le Burgfrieden ou l’Union sacrée à l’allemande

En histoire, tous les jours ne se valent pas toujours. Comme en France, l’entrée en guerre s’effectue dans un puissant mouvement d’union nationale. A l’Union sacrée française répond outre-Rhin le Burgfrieden.

Le terme choisi n’est pas anodin. Il désigne la situation de trêve observée par les habitants d’un site assiégé. Depuis le Moyen Âge, le Burgfrieden jetait ainsi une parenthèse dans les luttes entre factions au sein des enceintes fortifiées érigées pour la défense d’une communauté. Telle est la situation éprouvée par l’ensemble des Allemands à l’été 1914. La patrie est agressée, la guerre ne relève que de la légitime défense, l’union de tous est nécessaire. C’est alors que de manière spontanée, et largement imprévue, se constitue une union sacrée entre les différentes forces politiques allemandes. A Freiburg, dans une feuille bourgeoise, (Freiburger Tagblatt du 27 juillet 1914), on s’accorde sur le fait de devoir et de pouvoir combattre en cas d’urgence. Les socialistes, bien que professant un pacifisme et un internationalisme, font mentir Karl Marx, se rallient à une guerre appréhendée comme juste et obligée car défensive. Hugo Haase, leader de la SPD, résume les raisons pour lesquelles son parti accepte  de voter les crédits de guerre :

« Nous sommes menacés de l’horreur des invasions ennemies (...) Pour notre peuple et l’avenir de sa liberté, une victoire du despotisme russe, qui s’est souillé des meilleurs éléments de son propre peuple, mettrait en jeu un grand nombre de choses, tout peut-être. Il s’agit d’écarter ce danger, de protéger la civilisation et l’indépendance de notre propre pays. Nous mettons donc à exécution ce sur quoi nous n ‘avons cessé d’insister : au moment du danger, nous ne ferons pas défaut à notre patrie (...)2 ».

Ce ralliement à une cause nationale concerne également les catholiques allemands. Minoritaires dans un pays largement protestant, ils sont souvent accusés d’être des agents de la papauté et de préférer Rome à Berlin. Regroupant tout de même plus d’un tiers de la population, parfois localement davantage (Bavière), ils sont représentés par le Zentrum (parti du centre), qui de 1881 à 1912, est le parti le plus puissant du Reichstag. Bismarck considère d’ailleurs cette formation comme « ennemi du Reich » et l’Eglise catholique comme un relais ultramontain. Il engage un combat pour la civilisation (Kulturkampf), entre 1871 et 1878, qui échoue. L’intégration des catholiques, comme des sociaux-démocrates, dans une union nationale n’allait donc pas de soi. Guillaume II, dans son discours du trône prononcé le 4 août 1914, a une formule percutante pour résumer cette nouvelle configuration politique de l’Allemagne : « Je ne connais plus de partis, je ne connais que des Allemands ».

Ce Burgfrieden, ce vécu d’août (Augusterlebnis) est donc appréhendé comme une expérience miraculeuse, quasi-sacrée, dont bien des Allemands, après la défaite, éprouveront la nostalgie. L’historien doit cependant se méfier des miracles. Les oppositions religieuses et politiques, trop anciennes, trop ancrées, ne sont, de fait, que momentanément suspendues. En Noël 1914, l’évêque de Munich, Karl Faulhaber, énonce que la guerre constitue une punition que Dieu a infligée au peuple allemand pour s’être écarté de la seule Eglise qui vaille, la sainte Eglise apostolique et romaine. Bref, comme l’écrivait Pierre Chaunu, si l’entrée en guerre est « un temps fort », il n’est pas nécessairement un « temps vrai3 ».

L’enthousiasme de l’été 1914 en question

Les historiens allemands ont longtemps évoqué un Kriegsbegeisterung, un enthousiasme guerrier, pour rendre compte des manifestations qui ont accompagné l’entrée en guerre. Georges L. Mosse a ainsi écrit que la déclaration de guerre a rencontré un « enthousiasme indescriptible4 ». Modris  Eksteins5 considère l’expérience d’août comme un rite païen et printanier... Le premier août, le jour de la déclaration de guerre à la Russie, 100 000 personnes se pressent à Berlin devant le château impérial et entonnent spontanément l’hymne du Kaiser.

Cette foule notable ne doit pas être un arbre qui cache la forêt. Cette vision d’un enthousiasme délirant, d’une incroyable lame de fond est en fait à relativiser. Beaucoup de témoins, voire d’historiens, se sont fixés sur les réactions à Berlin, capitale du Reich, où se concentraient les élites sociales et intellectuelles de l’empire, bref, un public réceptif, acquis à la cause. Si de tels mouvements sont observables dans les grandes villes, une analyse plus fine montre des réactions fort variables. À Freiburg, le premier août, une foule importante jubile à l’annonce de la déclaration de guerre. À Hambourg6, dans les banlieues ouvrières, ou à Nuremberg7, dans toute la ville, des études ont établi que les réactions ont été fort différentes et qu’on ne pouvait généraliser. En outre, les humbles ont plutôt adopté, par exemple à Darmstadt8, une attitude négative à l’annonce de la guerre. Le 27 août, le jeune Heinrich Himmler, apprenant la déclaration de guerre à Landshut, en Basse-Bavière, dénonce le manque d’enthousiasme de la population. Il écrit avec mépris que cette dernière accueille la guerre avec des larmes et des plaintes9. Il n’y a donc pas d’Hurra-patrotismus universel, valable dans les quatre coins de l’Empire. L’historien allemand Volker Ullricht conclut ainsi à une légende de l’expérience d’août. À ce mythe d’une expérience d’août universelle s’accorde celui d’une levée en masse des Allemands, s’engageant résolument dans l’armée, afin d’en découdre. Plusieurs témoignages évoquent un raz-de-marée. Valentin Witt, officier dans le régiment de List, où sert un certain Adolf Hitler, raconte dans la brochure régimentaire,  publiée à la fin de l’année 1915 :

« Ils (les jeunes Munichois) accourraient des établissements scolaires, des bureaux, des usines, pour se porter au secours de la patrie. Tous les métiers étaient représentés. En particulier, de nombreux diplômés de l’Université, ceux-là même auxquels Munich doit sa réputation et son importance, se portaient volontaires. Les fils des meilleures familles de la ville offrent de prendre les armes (...) Riches et pauvres, sans distinction. Appelés à servir, ils ont répondu.10 »

Viktor Kemplerer, toujours pour Munich, dans ses Mémoires rédigées post-bellum, relate que le 6 août l’afflux était tel que les militaires lui ont opposé un refus dilatoire. « La Vaterland n’a pas besoin de moi en ce moment11 » consigne t-il alors dans son journal. Si la relation de Kemplerer n’est pas suspecte de reconstitution à des visées d’exaltation nationaliste, celle de Witt demande, elle, à être recontextualisée. Il existe souvent un écart entre les réactions spontanées à l’annonce de la guerre, et les témoignages publiés plus tard, et visant, rétrospectivement à donner un sens à l’événement. Le régiment de List12, le régiment d’Hitler, a longtemps été présenté par une historiographie complaisante ou peu soucieuse de critiquer les sources, comme une unité composée essentiellement de volontaires. A la fin de 1914, ce régiment ne compte pourtant que trois volontaires pour dix hommes. Dans la compagnie d’Hitler, la proportion est encore moindre. Au total, les conscrits représentent plus de 85% des effectifs. Leur sociologie montre aussi des écarts par rapport à la relation de Witt. Moins de 5% des volontaires de ce régiment sont passés par le lycée ou l’université. Près d’un tiers provient du monde agricole. La plupart relève de la réserve complémentaire, Ersatzreserve. Ce qui fait de ce régiment soi-disant de volontaires, un agrégat d’hommes aux capacités militaires incertaines, recrutés rapidement par l’armée en vue de constituer une « force de frappe » massive, afin de vaincre rapidement la France, pour pouvoir se retourner contre la Russie, au nom d’une stratégie de la rupture chère à Napoléon Ier.

Enthousiasme, résignation, sentiment du devoir à accomplir, angoisse, tels sont les sentiments perceptibles dans la société allemande alors que la guerre éclate.

Quelle(s) lecture(s) de la guerre ?

Pourquoi fait-on la guerre ? Sebastian Haffner, dans son remarquable Histoire d’un Allemand, évoque ce que la propagande martelait dans cet été 1914 :

« Il y avait la guerre parce que les Français voulaient se venger, que les Anglais nous enviaient notre commerce, que les Russes étaient des barbares13 ».

À en croire ce témoignage, là encore sans aucune complaisance nationaliste, et selon d’autres, comme celui de Viktor Kemplerer ou de Edlef Köppen14, on se bat pour la défense de la patrie. Le terme est intéressant. Car la langue allemande dispose de deux termes, non synonymes ni forcément complémentaires, pour désigner la patrie15. Il existe, d’une part, le terme de Vaterland, plus ou moins équivalent au sens français du mot patrie. Vaterland renvoie donc à la nation en danger, mais aussi à un territoire borné par des frontières appréhendées comme intangibles. D’autre part, il y a le concept de Heimat, que nous pouvons traduire comme petite patrie, ou patrie d’origine, à savoir la Prusse, la Forêt-Noire, son village, une ville etc. Heimat renvoie davantage à des émotions, à des souvenirs, et sous-entend une communauté avec qui on partage une langue, des traditions, des valeurs… On trouve ainsi la Wahlheimat, la petite patrie que l’on s’est choisie. Le terme français région ne permet pas de traduire les réalités recouvertes par le concept de Heimat. Or, cette double identité, cette appartenance duale, n’est pas anecdotique. Dans un État fédéraliste, de constitution récente (1871), les identités régionales sont vigoureuses et accusées. Défendre la patrie en août 1914 pour un Allemand, c’est bien sûr taire son identité sociale, politique, ou confessionnelle. Mais c’est aussi, accepter de dissoudre son identité régionale ou locale dans un ensemble plus vaste, celui de la nation allemande. En 1914, défendre les deux va de pair, comme le montre ce poème paru dans le journal Schönauer Anzeiger, le 29 août 1914 :

« Für Heimat und Kinder sein Blut ja floss / Das Höchste uns immer das Vaterland sei / Der Tapfere ruht in den Vater Schoss ».

Autre élément de différenciation, la lecture politique de la guerre. Si tous, de gauche à droite, s’accordent pour une guerre défensive, ils divergent sur les buts. Pour les membres de la SPD, cette guerre ne doit être qu’une guerre de défense nationale et en aucun cas une guerre de conquête. Pour les conservateurs, elle doit être, au contraire, l’occasion de conquérir des territoires, de créer des États tampons (à partir des débris de la Belgique ou des fractions de la Pologne), voire de forger une nouvelle Mitteleuropa sous influence allemande.

Notes

1 BECKER, Jean-Jacques, 1914, Comment les Français sont entrés en guerre : contribution à l’étude de l’opinion publique, printemps-été 1914, Presses de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, 1977.
2 Cité dans HOLFELD, Johannes (dir.), Dokumente der deutschen Politik und Geschichte von 1848 bis zur Gegenwart, Berlin, Wendler, 1959, Volume 2, p. 300.
3 CHAUNU, Pierre, « Le fils de la morte », in NORA, Pierre (dir.), Essais d’ego-histoire, Paris, Gallimard, 1987, p. 65.
4 MOSSE, Georges L., Fallen Soldiers. Reshaping the Memory of The World Wars, New York, Oxford University Press, 1990, p.70
5 The Rites of Spring. The Great War and the Birth of the modern Era, Boston, Peter Davison Book/Houghton Mifflin Company, 1989, p.94.
6 A cet égard, il convient de relire les travaux de Volker Ullrich, notamment, Die Hamburger Arbeiterbewegung vom Vorabend des Ersten Weltkrieges bis zur Revolution 1918/19, Hambourg, Lüdke, 1976.
7 SCHWARTZ, Klaus, Weltkrieg und Revolution in Nürnberg. Ein Beitrag zur Geschichte der deutschen Bewegung, Stuttgart, Klett, 1971.
8 STÖCKER, Michaël, ‪ « Augusterlebnis 1914 » in Darmstadt‬: ‪Legende und Wirklichkeit, Darmstadt, Roether, 1994.
9 WEBER, Thomas, La première guerre d’Hitler, Paris, Perrin, 2012, p.39.
10 Cf WEBER, Thomas, La première... op. cit., p.30.
11 KEMPLERER, Viktor, Curriculum Vitae, Erinnerungen, (1881-1918),  Berlin, Aufbau Taschenbuch Verlag, 1996, p.183.
12 WEBER, Thomas, La première... op. cit., p.33-34.
13 HAFFNER, Sebastian, Histoire d’un Allemand. Souvenirs 1914-1933, Paris, Actes Sud, 2002,p. 28.
14 KÖPPEN, EDLEF, L’ordre du jour, Paris, Tallandier, 2006.
15 CF CHANOIR, Yohann, « Deutschland über alles? La Vaterland à l’épreuve des identités régionales durant la Grande Guerre », in BOULOC, François, CAZALS, Rémy, LOEZ, André (dir), Identités troublées 1914-1918. Les appartenances sociales et nationales à l’épreuve de la guerre, Toulouse, Privat, 2011, p.101-114.