La Première Guerre mondiale, cent ans après

La Première Guerre mondiale, cent ans après

Sans illustration

La France aime bien commémorer les grandes dates de son histoire, mais deux événements ont une place particulière, à juste titre, dans ce goût de la commémoration : la Révolution française  - on se rappelle les fastes dont fut entouré son deuxième centenaire - et la Grande Guerre dont nous commémorons aujourd’hui le centenaire de son éclatement. Mais pour les professeurs d’histoire que nous sommes, cette commémoration a un sens particulier ; il ne s’agit pas simplement de commémorer, mais de définir notre attitude d’enseignant face à cette commémoration.

Pendant l’année scolaire 1940-1941, j’étais en quatrième au lycée  Charlemagne. Notre professeur de français-latin-grec, un remarquable professeur, était un ancien combattant de la Grande Guerre. Il était évidemment tourmenté par la défaite survenue quelques mois plus tôt, et chaque fois que nous le mettions en colère, et c’était fréquent, il jugeait toujours notre niveau insuffisant, il nous traitait de « fils de vaincus ». Il avait tort car nos pères pour la plupart étaient des anciens combattants de la Grande Guerre. Comme lui, ils avaient été des vainqueurs.

Pourquoi est-ce que je conte cette histoire ? Parce qu’il est probablement difficile pour les générations suivantes de se rendre compte de la place que la guerre de 1914, la Grande Guerre, cette guerre qu’on a baptisée Première Guerre mondiale après la Seconde, a tenu dans l’esprit de ce pays.

Dans les années trente, quand j’étais enfant, même si l’ancien combattant qu’était mon père ne parlait jamais de sa guerre et de l’incroyable aventure qu’avait été pour sa génération ces quatre années, nous baignions en permanence  dans le souvenir de la guerre, ne serait-ce que par le nombre  de mutilés que l’on rencontrait dans la rue, - pas un lycée où des membres du personnel n’occupaient des emplois réservés et à qui il manquait un bras, une jambe - ne serait-ce que par les billets de la Loterie nationale à l’effigie des « gueules cassées », ne serait-ce que par les monuments aux morts que l’on venait d’édifier dans la presque totalité des communes de France et des territoires coloniaux.

Dois-je rappeler que lorsque j’étais étudiant en histoire, celui qui dominait l’histoire contemporaine et qui fut mon directeur de thèse, Pierre Renouvin, fit sa prodigieuse carrière avec un bras en moins, perdu sur le Chemin des Dames ?

Il n’en est plus ainsi pour la jeunesse actuelle : il n’y a plus d’anciens combattants de la Grande Guerre, mutilés ou pas, et, quand la Grande Guerre n’est pas pour les élèves une sorte de guerre de Cent ans un peu plus récente, il n’est pas illégitime qu’ils s’interrogent sur le pourquoi de ce fantastique massacre qui a opposé des pays qui, pour la plupart, sont maintenant amis, et au premier rang la France et l’Allemagne. Et c’est là où le professeur d’histoire intervient.

Il doit expliquer à ses élèves – c’est vrai certes pour tous les événements historiques, mais là c’est fondamental - que la Grande Guerre ne se décrit pas en fonction de ce que nous pouvons en penser maintenant, mais en fonction de ce qu’en ont pensé ceux qui l’ont faite et ceux qui l’ont vécue.

Ce ne fut pas une guerre « totale » au sens  que le terme a pris par la suite, mais elle a été totale dans le sens où elle a englobé l’ensemble de la population : dans cette guerre, s’il y a eu un arrière et un avant, elle n’a pas été seulement celle des soldats, mais celle de l’ensemble des populations des pays engagés. Ne retenons ici que l’horrible attente de tous ceux qui à l’arrière, pendant quatre ans, ont craint l’arrivée de la terrible nouvelle : la mort au front de leur père, de leur fils, de leur frère…

Mais le professeur d’histoire doit aussi faire comprendre à ses élèves pourquoi chez chacun des belligérants, tout au moins chez la plupart d’entre eux et en particulier en France et en Allemagne - la population ne s’est pas contentée de subir, mais a participé dans sa presque unanimité à cette guerre, directement ou indirectement, en ayant le sentiment que c’était l’existence même de leur pays qui était en cause.

Cela ne signifie pas que le professeur d’histoire ne doit pas décrire ce dont les contemporains ont eu conscience, dans des proportions diverses, la façon sanglante et quelquefois irresponsable dont les opérations militaires ont été conduites, l’incapacité à chercher une issue à la guerre,  la façon sans pitié dont, surtout en France, ont été traités des soldats épuisés par la guerre et qui refusaient de la continuer, et d’une façon générale, ce que fut la réalité de la guerre.

Mais il ne doit pas oublier pour autant l’immense  place que cette guerre a joué dans l’évolution historique de notre époque, pour le bien ou pour le mal,  et que, du moins jusqu’à une époque très récente, malgré la seconde guerre mondiale, presque toute l’histoire de notre temps découle de la Grande Guerre.

Et puis disons-le, est-ce que le courage et le sens du sacrifice pour leurs pays que des millions d’homme ont manifestés ne justifient-ils pas que cent ans après, on commémore encore la Grande Guerre  ?