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Un poilu qui n’aimait pas la guerre

Couverture du livre d’Étienne Tanty / Couverture du livre de Léopold Noé
© D.R.
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La lecture des témoignages directs de combattants ou de civils permet de mieux appréhender la manière dont les acteurs ont vécu l’événement à leur échelle. Et de nuancer l’affirmation d’un patriotisme guerrier chevillé au corps et au cœur de tous les combattants. Rémy Cazals revient sur plusieurs témoins qui « n’aimaient pas la guerre ».

Le témoignage d’Étienne Tanty, Les violettes des tranchées, a pour sous-titre : « Lettres d’un Poilu qui n’aimait pas la guerre ». Cette expression est parfaitement exacte pour ce fantassin, mais il faut aller plus loin et considérer sa position comme celle de l’énorme majorité des poilus qui ont témoigné de leurs propres sentiments et de ceux de leurs camarades. Le tableau ci-dessous réunit, autour d’Étienne Tanty, quelques poilus évoqués dans le texte qui suit et présentés dans 500 Témoins de la Grande Guerre.
 

NOM Prénom Naissance Département Profession Arme
BARTHAS Louis 1879 Aude Tonnelier Infanterie
BÈS Victorin 1895 Tarn Employé de bureau Infanterie
DUROSOIR Lucien 1878 Paris Musicien 129e RI
LAPEYRE Louis 1882 Aude Tonnelier 129e RI
LE PETIT Jacques 1887 Calvados Étudiant en médecine 129e RI
NOÉ Léopold 1877 Aude Électricien Infanterie
TANTY Étienne 1890 Creuse Étudiant en lettres 129e RI

Étienne Tanty appartenait à une famille d’intellectuels dreyfusards. Son père était professeur de lycée et lui-même, encore étudiant, allait le devenir après la guerre. Connaissant le grec ancien, il en utilisa les caractères pour écrire à sa famille son regret d’avoir laissé passer l’occasion de se rendre aux Allemands dans les premiers jours du conflit ; il allait aussi regretter d’avoir appris cette langue et non le morse qui lui serait plus utile pour trouver une planque. Cette situation rappelle celle de Victorin Bès, employé de bureau, regrettant de ne pas être, comme son père, un ouvrier de la métallurgie, profession qui lui permettrait de travailler à l’arrière dans une usine.

Lors de la mobilisation dans la ville du Havre, Étienne décrit la consternation, les pleurs et quelques troubles. Lui-même est résigné et son patriotisme défensif n’a rien à voir avec le chauvinisme de bistrot. Mais, avec le 129e RI, il rencontre l’horreur et le carnage dès le milieu du mois d’août 1914 (le tableau ci-dessus présente trois autres combattants de ce régiment). Il combat en Belgique, sur la Marne, dans l’Aisne, en Artois. Il est blessé le 25 septembre 1915 à Neuville-Saint-Vaast. Son témoignage publié comprend 400 lettres adressées à sa famille d’août 1914 à septembre 1915, correspondance quotidienne qui remplace la conversation et revêt pour lui une importance capitale afin de tenir. On connaît moins bien la suite de ses campagnes. Revenu au front au 24e RI, on sait qu’il a participé à l’offensive du Chemin des Dames et qu’il a été fait prisonnier à Tahure en mars 1918 et interné au camp de Giessen.

Son non-consentement à la guerre (comme celui de Louis Barthas et de tant d’autres) est évident et reconnu par la préfacière du livre, Annette Becker. Cette guerre, il en a compris les caractères : le rôle majeur de l’artillerie ; l’importance des outils pour assurer la protection en creusant la terre ; le caractère démoralisant de savoir que la survie ne dépend pas de l’action de l’homme, mais de la chance ; les fraternisations entre ennemis, qui commencent bien avant Noël 1914. Étienne Tanty a souligné les souffrances de l’infanterie sous les bombardements, dans les attaques fauchées par les mitrailleuses, dans la boue et les cantonnements lamentables. Barthas a montré les mêmes situations. Cette guerre est stupide, écrit Tanty, entre des hommes semblables qui se battent « sans savoir pourquoi ni comment », expression qui se trouve chez Louis Barthas et chez Léopold Noé.

Comme beaucoup d’autres poilus, Étienne Tanty éprouve de la haine pour les responsables du carnage, dirigeants qui l’ont provoqué, généraux qui ne cherchent pas à économiser les vies humaines. Il souhaite pouvoir tirer sur eux « sans remords, sans scrupules et sans pitié », et Poincaré en fait partie, comme le Kaiser. Il déteste les profiteurs, les embusqués, les jusqu’au-boutistes, les bourreurs de crâne. Il aspire à la paix ou à la fine blessure ou à la capture. En attendant, il s’échappe dans une sorte d’anesthésie générale, faute de le faire dans l’alcool comme d’autres.

S’il serait déraisonnable de prendre Étienne Tanty comme garant de la théorie du consentement à la guerre, il en est de même pour la théorie de la brutalisation (au sens de transformer les hommes en brutes). En effet, les hommes de son escouade du 129e RI sont d’incontestables butors et malotrus, mais ils le sont dès août 1914 et ce n’est donc pas la guerre qui les a rendus tels. Et, à la fin du livre, on découvre un mot sur les nouveaux camarades du 24e RI qui sont de « bons types ».