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« Un avant-goût du pays »

Le cuistot, détail d’un dessin de Dantoine
© D.R.
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

La plupart des combattants, engagés dans la guerre loin de chez eux, tentent par différents moyens de conserver des liens forts avec le « pays ». L’éloignement et la peur de mourir loin des siens raffermissent ainsi l’identité locale et régionale des témoins. De nombreuses notices publiées dans 500 Témoins de la Grande Guerre permettent de prendre la mesure de cet aspect de l’expérience combattante.

Prisonnier en Allemagne, André Charpin, ce cultivateur du Loiret présenté dans notre chronique n° 2, écrivait à sa femme, le 2 avril 1916 : « Les colis vous parlent aussi du pays à leur manière : on y remarque et on y ressent, par la façon dont ils sont arrangés et par les choses qu’ils contiennent, l’amour et la tendresse de ceux qui les envoient. » Des remarques proches figurent dans beaucoup d’autres témoignages analysés dans 500 Témoins de la Grande Guerre. Ainsi Aimé Vigne, de Nyons dans la Drôme, parle-t-il des « bonnes choses du pays » pour désigner le contenu des colis de nourriture envoyés par sa famille.

Si la ration officielle du poilu est suffisante, et même très abondante en viande, la réalité doit être prise en compte : la roulante peut avoir été détruite par un obus ; la corvée de soupe prise sous un bombardement ; la nourriture arrive souvent froide, insipide, immangeable ; les « menus » sont d’une monotonie affligeante. Les colis familiaux constituent d’abord une compensation ; ils sont aussi comme « un avant-goût du pays » (Maurice Pensuet). Lorsque les combattants en décrivent le contenu, on découvre les richesses gastronomiques des régions de France.

André Charpin, sur le front puis au Stalag, reçoit du pain d’épice de Pithiviers, du miel du Gâtinais, des fromages et des pâtés de gibier « faits maison ». Maurice Faget apprécie poulet au citron, pâté de porc, ris et cervelle, avec une bonne croustade pour dessert et une petite fiole d’Armagnac (qui ne ressemble en rien à la gnôle de l’intendance militaire). Tous les Bretons veulent du beurre authentiquement breton. Henri Despeyrières se montre doublement content lorsqu’il reçoit un saucisson enveloppé dans un journal du Lot-et-Garonne, ce qui lui apporte « un peu du pays ». Les picodons de la Drôme et les cabrions du Mâconnais figurent parmi les fromages de chèvre les plus prisés, mentionnés en particulier par Jean Blanchard et par Louis Chaléat. La femme d’Henri Barbusse passe commande aux meilleurs magasins de Paris pour satisfaire les goûts de son mari écrivain et poilu. Chaque région a ses spécialités de saucissons, jambons et autres charcuteries. En partageant ces produits entre camarades, chacun vante son pays natal, et tout cela participe de la sociabilité des tranchées.

Nom Prénom Naissance Département Profession Situation militaire
Barbusse Henri 1873 Paris Écrivain Infanterie
Blanchard Jean 1879 Loire Cultivateur Infanterie
Chaléat Louis 1877 Drôme Cultivateur Infanterie
Charpin André 1880 Loiret Cultivateur Infanterie
Despeyrières Henri 1893 Lot-et-Garonne Propriétaire Infanterie
Faget Maurice 1877 Gers Propriétaire Territorial
Pensuet Maurice 1895 Loiret Horloger Infanterie
Vigne Aimé 1894 Drôme Comptable Infanterie

Des journées d’études sur le thème « Manger et boire entre 1914 et 1918 » se sont tenues à la Bibliothèque municipale de Dijon les 14 et 15 novembre 2014 (http://patrimoine.bm-dijon.fr / http://happy-apicius.dijon.fr)