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Tenir sa ferme à l’arrière pendant la Grande Guerre - l'exemple d'Antonia Reymondon

Antonia Fully-Reymondon, début du 20e siècle
© Collection particulière
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

En vue de la préparation de l'exposition "L'autre campagne - Une femme à l'arrière dans la guerre" au musée d’histoire du 20e siècle, à Estivareilles, des recherches ont été menées par Benjamin Gurcel et Sylvia Millet sur l'abondante correspondance entre Eugène Reymondon, soldat parti à la guerre, et son épouse, Antonia Reymondon, tenue de maintenir le cap de la ferme en l’absence de son mari dans une société rurale profondément bouleversée par les affres du conflit.
Le texte ci-dessous est extrait des actes du colloque "1916 - Tenir dans la guerre", organisé le 11 novembre 2016, édités par le musée d'histoire du 20e siècle.

Le propos porté ici est le fruit d’une première étape de recherche. Il est le résultat d’un travail mené sur la correspondance jusqu’à la porte de 1916 et dévoile une jeune femme qui tient sa ferme pendant la guerre.

Quelques éléments de repère

Eugène Reymondon et Antonia Fully se marient juste avant la guerre, le 18 avril 1914. Les parents d’Eugène sont agriculteurs aux Mures, hameau de Saint-Maurice-en-Gourgois situé à un peu plus de 3 kms du bourg. Eugène a associé à son activité d’agriculteur un négoce de machines agricoles. En se mariant avec Antonia Fully, il prend en main la gestion d’un domaine qui demeure, bien entendu, la propriété de son beau-père. Ce domaine se trouve à Sabonnaire, hameau de Saint-Maurice-en-Gourgois, distant approximativement 1,5 km du bourg.
Saint-Maurice-en-Gourgois est, en ce début du 20e siècle, un village d’environ 1600 habitants qui connaît depuis le milieu du 19e siècle un lent mais important déclin démographique (30% de la population en moins). En 1911, il y a 60 habitants au hameau de Sabonnaire. Situé entre 400 et 800m d’altitude, Saint-Maurice-en-Gourgois est, en ce début du 20e siècle, une commune rurale au sein de laquelle la polyactivité agricole forme le modèle économique et sociétal.

La description d’une société rurale marquée par la polyactivité agricole

Les lettres d’Antonia Reymondon, quasi-quotidiennes, sont d’une grande densité. Elles racontent, en relief ou en creux, parfois au fil de la journée, la vie d’une ferme forézienne en ce début du 20e. Témoignage précieux, de l’intérieur, de la première génération d’agriculteurs sachant maîtriser l’écrit. C’est bien là le premier intérêt de cette correspondance. À la lecture des lettres d’Antonia Reymondon, nous voyons prendre forme les modes de vie, les activités, le travail et les cultures au-delà des perturbations de plus en plus marquées, immanquablement créées par la guerre au sein de la société.

La ferme des Fully-Reymondon à Sabonnaire est un domaine vaste pour l’époque dans ce territoire (une lettre évoque 30 ha ). À cette époque, une structure de cette importance procède encore d’un modèle vivrier (à l’image des fermes plus réduites) mais s’inscrit aussi (plus encore que les petites exploitations) dans un important jeu d’échanges et d’intérêts : commerce, troc et service. Une ferme de cette taille fonctionne avec les membres de la famille, quelles que soient les générations, mais également avec du personnel extérieur à la maison. Ici, de manière optimale pour le bon fonctionnement, deux à trois domestiques sont occupés quotidiennement aux travaux de la ferme, payés, nourris et logés. Ceux-ci peuvent être prêtés aux fermes des alentours, en échange bien entendu d’une réciprocité. S’ajoute aux domestiques le travail de personnes rémunérées à la tâche ou à la journée pour les périodes d’activités plus ou moins intenses : les moissons, les semailles, l’arrachage des pommes de terre, etc. Ceux-ci travaillent de ferme en ferme.

Différents travaux sont dévoilés par les lettres, qui évoquent vaches et veaux mais aussi moutons et agneaux qu’il faut mener aux prés, tâche aisée pour laquelle les moins aptes au travail sont privilégiés, c’est-à-dire ici les plus anciens : le père d’Antonia ou son oncle notamment.

Lettre du 19 septembre 1915
Vital est allé au champs avec les vaches à Chavannes et J.M. avec le papa aux Puys avec les moutons.

Lettre du 26 septembre 1915
Le Vida est allé au champs avec les vaches et le Papa est allé avec J.M. avec les brebis.

Les activités de production et de transformation sont décrites comme l’exercice doublement quotidien de la traite et l’entretien des deux étables, tâches qui incombent presque toujours à Antonia, parfois aidée d’un domestique, Vida (ou Vital), lorsque celui-ci en a envie ou est en capacité de le faire (nous verrons plus loin la relation d’Antonia avec ses domestiques). La transformation du lait en crème, en beurre et en fromage relève aussi presque exclusivement du travail d’Antonia depuis la mort de sa mère qui survient à la fin de l’année 1914. Les produits de la ferme, bruts ou transformés, sont notamment vendus sur le marché de Firminy les jeudis.

Lettre du 26 octobre 1915
Ce matin, j’ai battu le beurre aidé du Papa et ensuite je l’ai fait. Ce soir après avoir rangé mes fromages, j’ai recouvert des pots de confiture de coings que j’avais faite hier.

Lettre du 5 novembre 1915
Retour de marché de Firminy
J’ai vite mis la soupe et fait la vaisselle de la journée. Quand les hommes ont eu soupé je suis allée traire.

Dans les lettres d’Antonia, les cultures sont mentionnées, en fonction des différentes parcelles, donnant une géographie des pratiques et du domaine agricole. Le travail de la terre, les semailles, les récoltes des différents produits sont mentionnés en fonction des saisons et de la météo. Ainsi, les céréales (avoine, seigle, orge, froment) mais également la culture des raves et des pommes de terres sont au coeur des activités. Ces dernières sont consommées ou vendues mais servent aussi à nourrir les cochons.

Lettre du 22 septembre 1915
Ces jours prochains on va commencer de labourer la Verchère et entre les moments de labour, on arrachera un peu de pommes de terre.

Le bétail permet aussi, de temps en temps, de vendre un peu de viande.

Lettre du 19 septembre 1915
Je t’assure que de la viande que j’ai fait vendre à Giry, je n’en est pas tiré ce que je pensais. Il l’a vend 26 et 25 sous la livre, et il me l’a payée 20 sous. Je dois te dire que le bétail a beaucoup diminué. Les veaux valaient jeudi 25 et 26 les plus hauts. Les vaches et les porcs gras ont aussi beaucoup baissés de prix. Je voudrais bien en acheter 2 ou 3 pour engraisser. Mais qui me les choisira et me les amènera de St Bonnet.

On commence à voir ici les changements provoqués par la guerre, le positionnement nouveau dans la gestion de la ferme d’Antonia qui est propulsée au premier plan depuis la mort de sa mère.
Les arbres fruitiers, sans doute au plus près du hameau, permettent également une récolte attendue à l’automne fournissant des pommes et des poires, notamment pour la cidrification, mais aussi des coings et des noix. Enfin, le travail s’étend parfois vers d’autres produits naturels : le bois, les branches, les feuilles…

Lettre du 12 septembre 1915
Cette matinée ils font de la feuille de frêne.

Lettre du 17 septembre 1915
Il a fait dans ses petits moments 3 grosses voitures de fagots de frêne. Il y en aurait bien d’avantage à faire mais je voudrais bien faire couper du bois pour l’hiver.

Pour Antonia, s’ajoutent aux travaux agricoles variés et à la gestion du personnel (si l’on peut employer ce terme), les tâches domestiques : la cuisine, la vaisselle, la lessive, la couture… Ces productions et ce travail, ces biens et ces services, des activités préparatoires jusqu’à l’écoulement des marchandises, s’inscrivent dans le cadre d’échanges et d’intérêts pécuniaires mais aussi de dons et de contre-dons gratuits. Ces activités sont à replacer au sein de relations plus larges, dépassant bien évidemment la ferme, comprenant de manière concentrique et schématique le hameau de Sabonnaire, le village de Saint-Maurice, son plateau et ses limites. Les jeux d’intérêts se mêlent aux liens de subordination et d’alliance ou parfois à la simple bienveillance.

Lettre du 8 décembre 1916
Mme Champey pourra [me faire préparer mon sirop] en lui envoyant la consulte et elle me fera monter le tout par Pascal qui doit revenir pour chercher l’avoine de la Christine du village. Quand il a eu fait son chargement, le Papa lui a demandé de nous descendre un sac de blé au moulin. Il n’a pas fait de difficulté du tout au contraire, il nous a dit que si la farine était prête il la monterait en revenant.

Nous avons donc le paysage d’une société rurale bien décrite par Antonia. Celui-ci se trouve bouleversé par le conflit.

2. Une évolution du modèle social

En mobilisant la plupart des hommes valides, la Grande Guerre vient perturber brutalement un modèle de société rurale établi, même si depuis longtemps en évolution. Les lettres relèvent deux aspects particulièrement perturbés par la guerre : la relation homme/femme et la relation patron/ domestique. Très âgé (octagénaire), le père d’Antonia ne joue déjà plus le rôle tutélaire qu’on pourrait facilement lui prêter. C’est sans doute la mère d’Antonia qui, au départ de son gendre pour la guerre, dirige pleinement la ferme.

Lettre du 10 septembre 1914
Aujourd’hui, la maman était à Firminy. J’étais donc la patronne.

Dès les premières semaines du conflit, avec le départ de son mari, la place d’Antonia change à la ferme.

Lettre du 10 septembre 1914
Après la pluie, je suis allée faucher du trèfle : si tu voyais comme je m’y entends. On ne dirait pas une apprentie, et ma faux n’a jamais besoin d’aiguiser.

Lettre du 23 janvier 1915
Je suis devenu si courageuse et si débrouillarde que comme bien d’autres tu en seras étonné.

La mère d’Antonia meurt en novembre 1914, ce qui place de facto la jeune femme en première ligne. Elle devient véritablement « la patronne » pour reprendre ses termes. Cette position doit être assumée en premier lieu au sein même de sa famille. Elle va devoir prendre en charge de nouvelles tâches, diriger des hommes et gérer l’argent de la ferme. Le nouveau rôle tenu par la jeune femme crée notamment d’importantes tensions avec son parrain mais aussi son oncle, un vieux célibataire qui vit sans doute à la ferme.

Lettre du 25 octobre 1915
Mon parrain ne va jamais au champ. Mon oncle y va parce qu’il doit être pris par l’argent ; mais si tu savais ce que j’ai à supporter de lui à la maison. Il y a toujours quelque chose qui ne va pas. Il faudrait toujours être à ses ordres. Si tu crois que je peux tant le suivre. Je n’ai d’ailleurs pas le temps d’écouter ses grimaces. Lui n’a rien à faire mais moi j’ai du travail tout le jour.

Lettre du 17 novembre 1915
Mon oncle va toujours au champ avec les moutons mon parrain fait toujours sa comédie.

Lettre du 3 décembre 1915
Mon oncle m’a demandé à midi de lui donner de l’argent parce qu’il n’a plus de vin. Je ne sais pas si je lui donne ses 300 f à la fois. En somme il faut bien les lui donner. Je t’assure qu’il lui en faut joliment du vin. Il n’y a guère longtemps qu’on lui a amené ce tonneau et ce matin il a tiré le fond.
Les problèmes d’autorité comme ceux de l’alcool semblent aussi marquer les relations avec les domestiques, notamment avec le dénommé Vida ou Vital, le plus attaché à la famille.

Lettre du 12 septembre 2015
Quand je suis revenu à Sabonnaire, il était près de 6 heures. J’ai fait la soupe. Le papa m’a dit que Jean Marie et Vida n’étaient venus que tard pour sortir le bétail. Ils buvaient dans le village. Vida n’a pas voulu aller au champ. J.M. a sorti les vaches, puis le papa qui ne voulait pas quitter la maison a dit à mon oncle André qui se rendait à Saint-Maurice un peu pompette de sortir les brebis. Il lui a grogné un peu puis finalement les a sorties. Je l’ai appelé pour souper à la maison. Comme il avait mis devant lui, pour se servir, l’assiette du fromage moitié sur la table moitié en dehors, j’ai cru bon de lui dire gentiment : méfie toi qu’elle tomberait, et en même temps je l’ai légèrement repoussée sur la table. Figure toi qu’il s’en est piqué (sans doute parce qu’il avait bu) et qu’il m’a incendiée de sotises devant tous. Après avoir fini son verre il est parti. Oh qu’il faut qu’il soit méchant quand même, car enfin je ne méritais pas et ne lui avais pas mal parlé du tout.

Il est difficile pour cette femme jeune, âgée de seulement 22 ans, d’asseoir en cette année 1915 son autorité sur sa maison. Le départ de son mari pour la guerre, la faiblesse de son père et la mort de sa mère la place en première ligne. Les hommes de sa famille, plus âgés, semblent relativement dociles avec le père d’Antonia, avec lequel le rapport d’autorité semble naturel – il est l’ainé. Pour Antonia, les choses sont plus difficiles, elle reste placée sous leur ascendance si ce n’est leur autorité. Avec les domestiques, la situation ne semble pas toujours meilleure.
Pour gérer la ferme, Antonia doit dépasser le cercle familial. Elle doit recruter des domestiques puis orienter leur travail, mais sa place n’est pas aisée et son autorité souvent contestée. Un homme, Vida, semble attaché à la ferme dès avant la guerre. Antonia doit le supporter tant bien que mal alors que, outre ses problèmes d’alcool, il ne respecte pas les horaires de travail et frappe souvent les animaux.

Lettre du 19 décembre 1915
Je vais aller traire, le Vida a fait les raves. Tous ces jours derniers il était dans sa mauvaise lune. Il n’y avait pas moyen de le faire lever le matin. Enfin je l’ai laissé faire tant que j’ai pu car je ne peux rien lui dire sans quoi il me criblerait d’insultes. Il doit encore avoir quelques sous car je lui ai trouvé une bouteille qui venait que de contenir du vin. Ça ne durera pas toujours.

Malgré tous ses écarts, Vida reste fidèle à la ferme, ce qui permet au moins à Antonia de ne pas avoir à chercher trop de personnel supplémentaire, car il semble de plus en plus difficile pour la jeune femme d’en trouver. L’idéal serait pour elle d’avoir un couple. Un essai précaire est réalisé au cours de l’année 1915 avec un certain Jean-Marie et sa femme Jeannette mais la fainéantise et l’attrait pour la boisson de cette dernière, largement décrits dans les lettres, semblent progressivement mettre à mal les relations. Ces domestiques comme le suivant, un certain Duport, ne resteront que quelques semaines. Antonia se contente donc de plus en plus à partir de l’automne 1915 du travail de journaliers, recrutés au village. Là encore, les relations ne sont pas toujours faciles.

Lettre du 24 octobre 1915
Moi je suis allée à la messe de 8 heures, le papa n’y est pas allé. J’ai demandé des hommes pour les pommes de terre. Il y en a 4 qui m’ont promis pour un jour, mercredi. J’en trouverais qui viendraient mais il faut la compagnie et tous ne s’accordent pas pour le même jour. Je te dis que c’est la galère pour faire son travail. Ceux du village qui n’ont rien à faire ne veulent pas aider.

Elle s’adjoint aussi parfois, pour ses tâches domestiques, l’aide de Christine Reymondon, sa belle-soeur. Mais Antonia ne renonce pas en cette fin d’année 1915 à trouver une jeune bonne. Il faut dire qu’au cours de son congé de convalescence en juin 1915, Eugène Reymondon a mis enceinte sa femme qui, du fait de son état, se voit de plus en plus gênée dans ses différents travaux à partir de l’automne de cette même année. La recherche d’une bonne devient pressante mais, à la campagne, les femmes aussi se font de plus en plus rares à cause du travail proposé en ville dans les usines.

Lettre du 13 décembre 1915
[Après la messe, le garde] a dit qu’on faisait appel aux femmes et jeunes filles pour aller travailler dans les usines pour la guerre et par ce moyen pouvoir envoyer les hommes à l’armée. Il fallait pour cela se faire inscrire. Il y en a qui iront surement. Ce qui va finir de mettre rare les servantes.
Mais Antonia, une semaine auparavant, avait déjà fait l’expérience de la concurrence des usines.

Lettre du 4 décembre 1915
Elle m’a rendu réponse au sujet de la fille de Pomerol ; mais c’est bien comme je te le disais. Sa mère lui a dit qu’elle aurait préféré la faire placer ici ; mais elle veut aller travailler dans une usine à Saint-Etienne et ce matin elle est allée demander sa place.
Enfin, l’ombre du mari soldat plane sur de nombreuses lettres car fréquemment, Antonia demande à Eugène de lui prodiguer ses conseils. Cela concerne des domaines très variés mais la gestion du domaine est particulièrement concernée.

Lettre automne 1915
Antonia cherche à loger une domestique
Au dessus de la maison c’est trop froid pour cet hiver et dans le village ça ne peut pas faire pour une petite. Je suis bien embarrassée le papa ne sait guère non plus quoi m’en dire. Qu’en penses tu oh que je suis ennuyée.

Lettre du 23 novembre 1915
Aujourd’hui Pascal est venu chercher un sac de pomme de terre. […] Il voudrait du blé. […] Que faudra-t-il lui dire.

Lettre du 27 novembre 1915
Christine s’en est allée ce soir elle reviendra lundi et m’a dit qu’elle pourrait rester 3 ou 4 jours toutes les semaines. Qu’en dis-tu ? J’aimerais bien mieux elle qu’une bonne. C’est comme moi à la maison. Je sais bien qu’une bonne irait aux écuries pour traire ; mais il n’y a pas la même confiance. Dis-moi ce qu’il faut faire.

En retour, Eugène répond souvent à ses demandes et s’inquiète également d’autres sujets lui permettant de jauger de la bonne conduite de la ferme :

Lettre du 5 octobre 1915
L’autre jour tu me demandais où on avait mené le fumier des brebis. On l’a mené au bas de la terre des rivières pour faire du blé.

Lettre du 7 décembre 1915
Tu me disais dans l’une de tes dernières lettres de te dire ce qu’il restait de pommes de terre à arrache. Il y avait le reste de ça de Pialet et aux Courreaux un morceau de ce qui n’était pas pioché.

Les circonstances militaires et familiales donnent à Antonia un rôle de premier plan dans le fonctionnement de la ferme : travaux domestiques, travaux agricoles et gestion du personnel doivent être menés de front par cette jeune femme. Son père, très âgé, et son mari, éloigné, sont sans doute pour elle des aides précieuses mais bien faibles eu égard aux tâches qui sont les siennes. Son parrain et son oncle échappent à son autorité et, bien au contraire, dictent à la jeune femme sa conduite. Les domestiques et les journaliers tirent souvent profit de la situation, contestant frontalement ou indirectement la place nouvelle qu’occupe Antonia. Il est difficile pour elle de s’imposer dans cette société bouleversée. Les membres de la famille refusent de voir se modifier le lien de subordination alors que les domestiques et les journaliers s’appuient sur la pénurie de main-d’oeuvre pour se jouer de l’autorité de la jeune femme. Au-delà de ces bouleversements, d’autres aspects de la vie rurale sont modifiés.

3. Une campagne meurtrie par les échos du front

Outre la vie à l’intérieur de la ferme, la correspondance et plus particulièrement les lettres d’Antonia, évoquent une campagne mais aussi une société en temps de guerre : les échos du front, la cherté des denrées
sur le marché et les émeutes, les réquisitions et les réglementations qui progressivement structurent une économie de guerre.

Les échos du front

Pour Antonia, l’image du front se construit à travers diverses sources d’informations. Les lettres en sont la principale ; plus précisément celles de son époux Eugène. Elle a également à sa disposition la presse. Ces connaissances sont complétées par les nouvelles fournies par les habitants du village de Saint-Maurice, ainsi que les poilus en convalescence ou permissionnaires sur la commune.

Les lettres

Elles arrivent très irrégulièrement. Certaines mettent une semaine pour lui parvenir, d’autres 4 jours. Elle peut également recevoir les lettres par 2 ou 3 à la fois.

Lettre du 23 septembre 1914
Depuis la bataille commencée le 6 ou le 8 et à laquelle le 216e de Montbrison a pris part, on a plus de nouvelles de ton cousin Pierre Heivert, ni de Joannès Neyron. Il est vrai que la correspondance met très longtemps pour venir de ce côté. On a reçu des cartes qui étaient restées 18 jours en route.

L’absence de nouvelles laisse tout imaginer, et surtout le pire. Cette attente, cette inquiétude qui obsède les jours et les nuits des femmes, des parents, Antonia ose en parler :

Lettre du 10 septembre 1914
Ce n’est pas à trois heure que j’attends le facteur, mais bien de 10 à 11 heures et c’est pour moi, tous les jours, une heure d’anxiété.

Et quand Antonia reçoit des lettres, ce qui devrait la rassurer, une autre inquiétude apparaît, Eugène ne lui cacherait-il rien ? La jeune épouse scrute le moindre détail inscrit ou non sur le courrier.

Lettre du 15 novembre 1914
Nous ne savons que nous imaginer. Pourtant nous reconnaissons dans ton écriture un certain changement. On dirait que tu tremblais. Serais-tu blessé ? Serais-tu prisonniers ?

L’irrégularité du courrier provoque rapidement chez Antonia la peur de la censure. Elle rapporte le 23 août 1914 que « certaines personnes prétendent qu’à leur arrivée les lettres étaient ouvertes et que quelques fois, non distribuées », et demande à Eugène de l’informer si ses lettres arrivent décachetées.

Lettre du 18 octobre 1914
En même temps que la lettre que j’écris, je t’envoie une carte et si tu le peux, tu voudras bien me dire si tu reçois la correspondance ouverte et cachetée.

La jeune femme sait aussi que son époux est contraint à l’autocensure.

Lettre du 4 novembre 1914
Je veux que tu me dises toutes tes peines, (c’est-à-dire, ce que tu pourras, car je crois qu’il ne t’ai pas permis de tout dire.

En comparaison avec d’autres familles de Saint-Maurice, Antonia s’estime favorisée. Certains foyers ne « reçoivent que quelques rares cartes et sans aucune indication de lieu », contrairement à Eugène qui indique son lieu d’affectation sur chaque lettre (Eugène est à cette époque loin du front de l’Est, au 12e Bataillon de Chasseurs, à pied, dans les Basses Alpes).

Lettre du 27 août 1914
Nous nous estimons vraiment heureux. Aujourd’hui encore nous avons reçu de tes nouvelles.

La presse

Le décret du 2 août 1914 suspend la liberté de la presse. Les journaux sont soumis à un régime de contrôle afin de supprimer tout risque de divulgation d’informations stratégiques à l’ennemi, de critique de l’État, de préserver le moral des soldats et de leur famille. La presse locale reproduit de nombreux communiqués officiels et la place de l’actualité locale est réduite. Les difficultés économiques (dont l’approvisionnement en papier) font diminuer le format et le nombre de pages au cours des années. Dans la presse, Antonia découvre les batailles qui se déroulent à l’Est, sans les citer. Elle perçoit l’horreur de ces combats, la faisant entrer dans la réalité de la guerre.

Lettre du 29 août 1914
Combien doivent être terribles ces batailles. Que de deuils il se prépare. Les blessés sont en nombre à St-Etienne environ 600.

Lettre du 7 septembre 1914
Dans les journaux nous remarquons que la situation est toujours très graves. De même on nous a nommé plusieurs blessés de la commune, quand aux décès, on en a encore signalé aucun, cependant, plusieurs familles sont sans nouvelles depuis le commencement de la guerre.

Le village

Les relations avec les habitants de la commune sont importantes pour Antonia, qui trouve là une nouvelle source d’information. Le village se rassemble pour l’office religieux, chacun donnant des nouvelles des siens. Elle apprend des nouvelles des hommes du village partis au front. Souvent ces informations sont partielles, un tel est blessé mais on ne connaît pas la gravité de ses blessures, un autre est malade mais on ignore de quoi il souffre...

Lettre du 7 septembre 1914
Pierre Montcoudiol est en traitement à l’hôpital de Lyon. J’ignore la gravité de sa blessure. Jean (Montcoudiol) avait été blessé à une cuisse, il est, je crois à peu près guérie. J.M. Reymondon est bien triste, je t’assure. Louis est parti de Montbrison la semaine dernière, je ne sais où il est en ce moment. Quand à François, il a été au feu, l’autre semaine, et depuis il leur passe quelques cartes sans dire où il est, c’est tout. Ton père et le mien sont allés les voir dimanche après la messe de 8 heures, mais il n’en disaient pas long paraît-il. Ils ne devaient certainement pas croire les choses aussi graves au début.

Lettre du 17 septembre 1914
Ces jours derniers on a appris la mort du garçon de Madeleine de la Plaine. Il était tombé le 9 août plusieurs autres blessés de la commune : Baptiste Fully du Teil, J. M. Faure de Gourgois, J.B. Reymondon de Sabonnaire marié à Coherette, Léon Neyron du Mas, Paillon de Château du Bois et peut-être quelque autre que je ne sais pas. Que de mal il doit y avoir partout, comme il serait nécessaire que ces luttes terribles cessent bien vite.

Antonia apprend parfois des détails sur les armes utilisées.

Lettre du 9 septembre 1914
Les soirs commencent a devenir longs maintenant. Chacun se tue à parler de la guerre et presque tous les jours on apprend de nouveau blessés. On a retiré de l’épaule d’un soldat Chauvin de Château le bois une balle «Dum Dum», elle n’avait pas éclaté parait-il, on dit qu’elles sont si mauvais. Nulle mort a saint Maurice, n’est encore signalé.

La solidarité s’organise autour d’une société de la Croix-Rouge nouvellement créée. Les femmes se réunissent pour faire des travaux de coutures, des tricots... qui seront envoyés aux poilus.

Lettre du 17 août 1914
Une société de la Croix-Rouge a été organisée à Saint-Maurice. La somme versée par les habitant est de 650 frs employée a confectionner du linge pour les soldats. L’ «Ouvroir» est dans la salle du cercle et celles qui veulent travailler y sont occupées. Je regrette de ne pas avoir le temps pour aller leur aider.

Les poilus en convalescence et permission

Antonia et le village vivent au rythme des nouvelles, bonnes ou mauvaises, que renferment les lettres journalières. La parole du poilu en convalescence ou en permission sur la commune renseigne un peu plus sur l’horreur de la guerre. Les soldats rendent visite à la famille Reymondon, à la ferme de Sabonnaire.
Antonia laisse percevoir l’angoisse que lui procurent ces informations, sans révéler le contenu exact de la conversation.

Lettre du 9 septembre 1914
Un fils Badel d’Antouilleux est venu en convalescence pour 8 jours. Il a assister plusieurs combats. Que la vie est triste pour tous en ce moment. On ne peut y réfléchir longuement.

Lettre du 13 septembre 1914
On entend des récits touchants racontés par quelques militaires venus en convalescence au pays ou aux alentours et cela fait frémir.

4. Une économie de guerre

Prenant le relais de sa mère, Antonia se rend autant que possible au marché de Firminy, les jeudis pour écouler certaines productions de la ferme : le plus souvent du beurre, du fromage et du sarasson, mais aussi parfois des pommes de terre ou des noix. Elle descend en ville par la poste depuis Saint-Maurice puis prend le tram à partir du Pertuiset. Au retour, elle utilise le même moyen de transport pour revenir au Pertuiset, mais elle doit souvent ensuite remonter à pied sur le plateau depuis les bords de la Loire, bien que parfois elle puisse profiter de la voiture à cheval d’une connaissance. Avant l’ascension, elle fait parfois étape au restaurant Chez Riffat. Le marché de Firminy est un moment que la jeune femme redoute de plus en plus au cours de l’année 1915.

Lettre du 16 septembre 1915
Je dois te dire que j’ai passé une bien mauvaise journée. Le matin tout est bien allé. J’ai pris le courrier puis ensuite le tram et j’ai fait bon marché. Les marchandises sont à des prix. Il n’est que malheureux de ne pas en avoir. J’avais pensé de descendre diner au Pertuiset, comme j’avais fini de bonne heure. Le tram de 11 h était tellement bourré que je n’ai pas pu y monter. Me doutant que celui de 11h ½ le serait autant, j’ai descendu au Pertuiset à pieds. J’ai diné bien à mon gout en compagnie d’Antoine Neyron de la Rivière ; mais à peine avais je fini qu’il m’a fallu prendre l’air. Sans rien lui dire, je suis aller dehors m’assoir et j’ai pris un thé au lieu du café. Tout doucement mon malaise me passait, et j’attendais tranquillement que J.B. vienne de Firminy pour lui demander de vouloir me monter la côte car il m’eut été impossible de marcher longtemps.
C’est ma cousine de Béalet qui est passé la première en compagnie de sa fille. Aussitôt demandé, j’ai été reçue. Mais arrivée à Cursieux ça m’a repris. J’étais devenu toute verte il paraît. Bénédicte a pris la coursière
et moi je suis restée dans la voiture en compagnie de sa mère. Puis j’ai marché un petit moment et ça m’a fait du bien. Ensuite, je suis remontée en voiture jusqu’à Saint-Maurice.

Lettre du 14 octobre 1915
Je dois te dire que j’ai diné chez Riffa. J’ai tout à fait bien diné. On m’a fait choisir ce que je voulais : du jambon fumé, des quenelles et une côtelette de veau. Tu vois comme on m’a gâtée pour mes 30 sous. Tandis qu’à Firminy c’est à crever de faim maintenant.

A la fin du mois de novembre 1915, dans l’incapacité de se déplacer, elle demande à un ami de bien vouloir lui vendre sa marchandise sur le marché de Firminy. Sur place, les tensions s’exacerbent à cause de la cherté des denrées.

Lettre du 25 novembre 1915
J.B. Neyron m’a porté mon beurre à Firminy. Cette fois c’est fini. Je ne pourrais plus sortir.

Lettre du 26 novembre 1915
Hier à Firminy on a fait bazard. On renversait les paniers on prenait les livres de beurre sans payer. Ca ne faisait pas beau. La révolution n’est pas loin.

Lettre du 13 décembre 1915
Firminy c’est affreux. On est pas maître de la marchandise. Jeudi, le J.B avait une vingtaine de femmes qui lui enlevaient le beurre malgré lui. On l’insultait. Le beurre se vendait 42 sous et il paraît qu’il a vendu ses oeufs 3 f la douzaine.

Lettre du 17 décembre 1915
Donc hier à Firminy il paraît que les veaux valaient 40 sous et au-dessus. Cette fois on y est à la famine.

Les lettres d’Antonia témoignent aussi des réglementations, des contraintes et des sollicitations auxquelles sont soumis les Français, et notamment ici, à la campagne, dans le cadre de la montée en puissance d’une organisation et d’une économie de guerre. Dès les premiers jours de la guerre, pour s’assurer du bon approvisionnement de l’armée, un système de réquisition est mis en place. Un plan de réquisition et un comité sont instaurés dans chaque département, s’appuyant sur des commissions et, in fine, sur les communes. Les agriculteurs sont invités à vendre au ravitaillement mais le marché libre persiste.

Les impositions en nature exgigées par l’armée ne tiennent pas compte de la réalité des productions, semant parfois un grand désarroi chez les agriculteurs.

Lettre du 7 décembre 1915
On m’a demandé de la paille à acheter mais le papa ne veut pas vendre de la paille de crainte de ne pas pouvoir moissonner. […] Au ravitaillement on la paye 7 fr à 7 fr 50 les 100 kg.

Lettre du 13 décembre 1915
Eh bien après la messe, le garde a demandé du foin à 7 f 25 pour le ravitaillement puis de l’avoine en quantité au prix de 25 fr 50 les 100 kg et il a insisté pour que la commune fournisse cela.

Antonia évoque aussi les mesures sur l’alimentation, comme le pain national, réalisé avec une farine moins pure. Évoqué dans les lettres à la fin de l’année 1915, il ne sera instauré qu’au milieu de l’année 1916.

Lettre du 26 novembre 1915
On parle de faire le pain national, c’est-à-dire la farine toute pareille à 74% pain de luxe et autres. Je ne sais pas ce qu’on va voir.

Lettre du 17 décembre 1915
Il paraît qu’à partir de lundi on va manger le pain national à 74 %. Il ne sera pas fameux.

Antonia Reymondon écrit quotidiennement à son mari. Les lettres sont parfois commencées le matin, poursuivies en journée et terminées au cours de la veillée. Ces documents sont riches d’informations. Ils révèlent la vie d’une ferme relativement importante, les différents impacts de la guerre sur son fonctionnement et, au-delà, sur cette société rurale ainsi que la perception du conflit.

La Première Guerre mondiale est parfois considérée comme un moment favorable à l’évolution du statut social des femmes. Aux portes de 1916, l’exemple d’Antonia Reymondon montre à quel point cette évolution est difficile.