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Témoin et auteur de Témoins

Couverture de Du Témoignage / Couverture de l’édition 2006 de Témoins.
© D.R.
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La question de la place du témoin dans l’écriture de l’histoire de la Grande Guerre ne date pas d’aujourd’hui. Dès le conflit et dans les années qui suivirent, il fut au cœur de vives polémiques. Rémy Cazals aborde dans cette nouvelle chronique l’apport essentiel sur ce thème du livre de Jean Norton Cru, Témoins.

Plus de 80 ans avant 500 Témoins de la Grande Guerre, Jean Norton Cru avait publié le livre pionnier Témoins, Essai d’analyse et de critique des souvenirs de combattants publiés en français de 1915 à 1928, très gros ouvrage de 727 pages, suivi d’un plus réduit, Du Témoignage, accessible à un plus large public mais dont il ne faut pas se contenter si l’on veut comprendre sa méthode et examiner sérieusement les résultats obtenus. Jean Norton Cru avait combattu. Ses lettres à sa famille pendant la guerre ont été publiées : Il est donc à considérer lui-même comme un témoin de 1914-1918.

NOM Prénom Naissance Département Profession Arme ou statut
CRU Jean Norton 1879 Ardèche Enseignant Infanterie

La personnalité de cet enseignant à Williams College aux États-Unis a été formée par son milieu familial de protestantisme libéral, par son enfance « dans la nature » sur une île au large de la Nouvelle-Calédonie, où son père était missionnaire, et par l’affaire Dreyfus qui lui a montré la nécessité de lutter contre le mensonge. Or, en participant activement à la guerre dans l’infanterie, comme caporal, puis sergent, il a découvert le mensonge fondamental de la littérature de guerre et de l’histoire militaire exaltant un héroïsme surhumain.

Il a fortement critiqué les romans à succès de ceux qui ont ajouté des effets littéraires aux vraies souffrances des combattants, et il a recherché, parmi les livres parus avant 1929, ceux émanant « d’esprits justes, épris de vérités simples ». Sur le front depuis octobre 1914 jusqu’en février 1917, ce vrai poilu a laissé un témoignage personnel avec ses lettres adressées à sa mère et à ses sœurs. Il a décrit les conditions de vie et de mort des hommes des tranchées et il a condamné le bourrage de crâne, le faux patriotisme bruyant, l’emploi de la langue de bois.

Son œuvre, qui marque une date importante dans l’historiographie, longtemps introuvable, a été rééditée par les Presses universitaires de Nancy en 1993, puis en 2006 avec un appareil critique dû à Frédéric Rousseau.

Une phrase résume son jugement sur les témoignages de combattants les plus fiables : « On ne se doutait pas qu’ils représentent une manifestation unique de la pensée française, un accès de sincérité collective, une confession à la fois audacieuse et poignante, une répudiation énergique de pseudo-vérités millénaires. » Les 500 témoins que nous avons ajouté à son corpus de 250 y participent aussi, avec une dimension supplémentaire. En 1929, les témoins édités appartenaient à 78 % aux classes dirigeantes et aux intellectuels, et 22 % étaient des étudiants. Pour le Centenaire, les 500 témoins sont ainsi répartis : classes dirigeantes et intellectuels 42 % ; étudiants 8 % ; catégories populaires 50 %.