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Souvenirs d’enfance

Couverture du livre d’Henri Grimal / Couverture du livre d’Henri Michel / Couverture du livre d’Henri Despeyrières.
© D.R.
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

La Grande Guerre fut une expérience sociale de premier plan, ressentie comme telle par ceux qui en furent les témoins. Certains d’entre eux étaient très jeunes. Plusieurs notices leur sont consacrées dans le livre 500 Témoins de la Grande Guerre.

Deux historiens importants, qui étaient enfants pendant la Première Guerre mondiale, ont écrit des livres de souvenirs. On ajoutera au tableau le témoignage oral de trois personnes âgées enregistré vers 1980, et le témoignage écrit de deux « gamins » dont l’un notait dans une lettre prémonitoire à ses parents : « C’est si triste de mourir à 20 ans ». Les sept personnes mentionnées dans le tableau sont plus largement présentées dans 500 Témoins de la Grande Guerre.

NOM Prénom Naissance Département Profession des parents Arme ou statut
CROS Berthe 1910 Aude Cultivateurs Enfant
CROS Louis 1906 Aude Cultivateurs Enfant
DESPEYRIERES Henri 1893 Lot-et-Garonne Cultivateurs Infanterie
EYCHENNE Juliette 1907 Aude Ouvriers Enfant
GAILLARD Charles 1897 Morbihan Père médecin Infanterie
GRIMAL Henri 1910 Aveyron Cultivateurs Enfant
MICHEL Henri 1907 Var Cultivateurs Enfant

La guerre de 1914-1918 n’occupe qu’une partie dans les livres de mémoires des historiens Henri Grimal et Henri Michel, tous deux issus de familles paysannes, le premier du Massif Central, le deuxième de Provence. Leurs pages décrivent la vie difficile, le travail des femmes, l’évolution des sentiments, la forte empreinte de la mort. La guerre a tué le père et l’oncle d’Henri Grimal, ainsi que la ferme familiale ; la mort a frappé aussi à Vidauban où les jeunes conscrits avant leur départ ont conscience qu’ils sont des morts en sursis. Henri Michel note l’exaltation patriotique du début qui subsiste plus longtemps à l’arrière qu’à l’avant, et le cri des survivants devant le monument aux morts : « Plus jamais ça ! » En ce qui concerne la personnalité d’Henri Grimal, il précise que sa famille appartenait à un milieu conservateur, ennemi des Lumières et du progrès ; c’est son entrée au lycée de Rodez comme pupille de la nation qui l’a ouvert au monde et à la réflexion.

Les souvenirs des deux historiens sont évidemment vivifiés et enrichis par une large culture acquise pendant toute leur carrière et par la pratique des méthodes de l’histoire. Les années ont aussi passé sur les personnes âgées interrogées en 1980-1981 sur leur enfance pendant la guerre, dans le cadre d’une activité pédagogique. Mais il est évident que certains faits racontés ont gardé toute leur fraîcheur et leur précision. C’est ainsi que Juliette Eychenne se souvient du départ à la gare de Carcassonne, des nombreux hôpitaux installés dans des écoles, et de la faim particulièrement ressentie par les enfants. Berthe Cros n’a pas oublié le tocsin qui a interrompu le dépiquage dans son village, ni l’attente angoissée des nouvelles, ni le poids du deuil sur les familles. Quant à Louis Cros (sans lien de parenté avec Berthe), il a parfaitement décrit l’annonce de la mobilisation, avec l’illusion d’une guerre courte et la conviction enseignée à l’école qu’il n’y aurait pas « un Bazaine pour nous trahir ». D’autre part, il ne pouvait oublier sa participation active au travail de la ferme, au détriment de la fréquentation de l’école : « J’avais des vaches à soigner, et mon frère avait cinq ans, ma sœur deux ans, et ma mère, et personne pour travailler. Je menais la charrue pour semer les pommes de terre, j’avais huit ans. Je mettais la charrue sur l’épaule pour tourner au bout… »

Charles Gaillard et Henri Despeyrières n’étaient pas des enfants en 1914. Le second faisait son service militaire ; le premier s’est engagé dans l’infanterie avant l’âge de 18 ans. Certes, la guerre leur a fait acquérir une maturité bien rapide que l’on découvre dans leur exposé des relations humaines entre camarades, entre bleus et anciens, entre soldats et officiers. Mais aussi dans leur compréhension de la nature de la guerre, dans la condamnation des attaques stériles. Ils y laisseront la vie, Henri en Argonne le 8 septembre 1915, Charles en Champagne le 24 octobre de la même année, après avoir interdit à son jeune frère de s’engager à son tour.