Espace scientifique > Soignés par l’ennemi

Soignés par l’ennemi

Couverture du livre franco-allemand Ennemis fraternels / Photographie de l’équipe de rugby
© D.R.
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

La blessure sur le champ de bataille et la capture par l’ennemi ont été des expériences partagées par des milliers de soldats de toutes les armées durant la Grande Guerre. Et au-delà des discours stéréotypés dominant l’espace public, les témoins disent aussi combien cette expérience a pu être vécue en dehors d’une atmosphère de violence interpersonnelle.

Les médecins français présentés dans les chroniques 11 et 12 ont soigné aussi bien les blessés allemands que les blessés français. La réciproque est vraie comme le montre le livre franco-allemand publié en 2002 par les Presses universitaires du Mirail à Toulouse : Eckart Birnstiel et Rémy Cazals (éd.), Ennemis fraternels 1914-1915, Hans Rodewald, Antoine Bieisse, Fernand Tailhades, Carnets de guerre et de captivité, 191 p. Le point de départ de ce livre est le carnet tenu par le grand-père de l’historien Eckart Birnstiel pendant sa captivité en France. Ce soldat allemand s’appelait Hans Rodewald. Tout fier de marcher sur Paris, il fut gravement blessé lors de la bataille de la Marne et abandonné par les infirmiers allemands pris dans la retraite ; il tomba aux mains des Français aux pantalons rouges, et fut bien soigné. Le même livre contient le témoignage de deux soldats français ayant connu un sort analogue. Seuls ces deux derniers figurent dans 500 Témoins de la Grande Guerre ; toutefois, Hans devait être mentionné ici.

Nom Prénom Naissance Lieu Profession Situation militaire
Bieisse Antoine 1893 Aude Fonctionnaire Soldat infant. française
Rodewald Hans 1891 Basse Saxe Commerçant Soldat infant. allemande
Tailhades Fernand 1885 Tarn Ouvrier Soldat infant. française

Une des photos qui illustrent le témoignage d’Antoine Bieisse a été reprise plusieurs fois dans la presse. Elle représente l’équipe de rugby du Quinze Avenir de Castelnaudary en 1912. Antoine y figure. Après la guerre, il a marqué d’une croix noire ses camarades tués pendant les années du conflit : 10 sur 15 joueurs. Bien sûr, il ne faut pas généraliser à partir d’un seul cas, mais ces hommes d’une région rurale étaient jeunes et en pleine vigueur, trois raisons qui expliquent cette très forte mortalité. Le témoignage d’Antoine est intéressant sur l’atmosphère régnant à la caserne du 143e RI où il accomplissait son service militaire en juillet 1914, puis sur le transport vers le front et les marches en Lorraine. Surtout, gravement blessé le 20 août, laissé sur le terrain sans pouvoir bouger, dépassé par l’avance des Allemands, il a dû rester 5 jours et 5 nuits sans soins, au milieu des morts et des blessés, visité par un sanglier, craignant d’être achevé par les patrouilles soucieuses de ne pas laisser derrière elles des ennemis capables de tirer, enfin ramassé par les brancardiers allemands et sauvé de justesse de la gangrène. Antoine Bieisse fut rapatrié via la Suisse en décembre 1915 dans le cadre d’un échange de grands blessés.

Fernand Tailhades, du 343e RI, régiment de réserve du 143e, fut blessé lors d’un coup de main allemand sur la tranchée française, dans les Vosges, au cours de la nuit du 16 au 17 juillet 1915. Son témoignage contient la longue description de son aventure personnelle au milieu du grand drame collectif. Comme Hans et Antoine, il craint d’être achevé par un ennemi qui le menace de sa baïonnette, mais non, un des assaillants détourne l’arme et réconforte le prisonnier. On lui parle ; il ne comprend qu’un mot : « Ils m’appelaient tout le temps Camarade. » L’homme qui s’occupe particulièrement de lui et le conduit à l’hôpital lui donne son adresse, et Fernand remarque : « Après m’avoir serré la main, et sa mission étant terminée, [il] repartit pour aller, peut-être, laisser sa vie à l’endroit où il m’avait sauvé la mienne. »