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Soigner en première ligne

Raymond Defaye à l’entrée de son poste de secours (Archives départementales de la Haute-Garonne) / Couverture du livre de Louis Maufrais.
© D.R.
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

Les combattants qui ont témoigné de leur expérience de guerre étaient issus de toutes les catégories sociales. Plusieurs médecins ont laissé des récits très réalistes de ce qu’ils ont vécu comme brancardiers ou soignants. L’ouvrage 500 Témoins revient sur le parcours de plusieurs d’entre eux.

Plusieurs médecins figurent dans le livre 500 Témoins de la Grande Guerre. Nous les avons répartis en deux ensembles, réservant pour une autre chronique les chirurgiens des ambulances, petits hôpitaux mobiles installés dans l’arrière-front.

NOM Prénom Naissance Département Profession Arme
BARGY Pierre 1896 Corrèze Étudiant Tirailleurs sénégalais
DEFAYE Raymond 1892 Creuse Étudiant Infanterie
LABY Lucien 1892 Marne Étudiant Infanterie
MAUFRAIS Louis 1889 Paris Étudiant Infanterie
VOIVENEL Paul 1880 Hautes-Pyrénées Médecin Infanterie

Sur les cinq « médecins » présentés dans le tableau, un seul exerçait déjà avant la guerre dans le civil ; Louis Maufrais était un étudiant avancé ; les autres avaient à peine commencé leurs études de médecine. Ils ne soutiendront leur thèse qu’après la guerre. Aussi ne leur a-t-on pas confié d’emblée les opérations délicates qu’on ne pouvait d’ailleurs pratiquer qu’avec le matériel des ambulances. Pierre Bargy, le plus jeune, commence comme infirmier, et Lucien Laby au groupe de brancardiers divisionnaires (à ce titre, capturé par les Allemands le 26 août 1914, il est reconduit aux lignes françaises). L’étape suivante est celle de médecin auxiliaire, activité décrite par Lucien Laby comme celle d’un « brancardier de première classe » qui consiste « à savoir ramper sous les balles et à coller des pansements sales dans l’obscurité avec des doigts pleins de boue ». Les postes de secours se distinguent seulement des simples abris par le signe de la Croix Rouge. Les médecins de première classe, affectés aux bataillons, à peine mieux lotis, servent d’intermédiaire entre les postes de secours et les ambulances.

Les cinq médecins ont suivi leurs unités sur les différents lieux de la guerre : la Somme et l’Orient pour Pierre Bargy ; Verdun et la Champagne pour Lucien Laby ; l’Argonne, la Champagne, Verdun et la Somme pour Louis Maufrais ; la Marne, les attaques de 1915, et surtout Verdun pour Paul Voivenel. Tous ont déploré leur relative impuissance devant le nombre de blessés et la gravité des blessures dans les périodes d’offensives ; ils ont ressenti l’usure et compris celle des combattants ; pris dans le carnage, ils ont estimé avoir eu de la chance de s’en sortir vivants (comme les fantassins, Lucien Laby a souhaité recevoir la « bonne blessure » qui l’éloignerait du front). Ils ont soigné les blessés ennemis ; ils ont noté l’aide apportée par les prisonniers allemands pour transporter les blessés des deux camps.

Lucien Laby est un cas particulier. Issu d’une famille nationaliste et chauvine, il est patriote et belliqueux. Il part avec la volonté de tuer au moins un Prussien et, en novembre 1914, il vient en première ligne « faire des cartons » sur les Allemands. Il tiraille sur la tranchée ennemie, sans savoir s’il a fait mouche ; mais il célèbre son exploit en buvant le Champagne avec les officiers (remarque : dans la tranchée, les officiers ont quelques réserves de bonnes bouteilles). L’expérience de la guerre, aussi forte soit-elle, ne va pas changer son antiparlementarisme, ni son hostilité pour les gens du Midi. Il fait toutefois le constat suivant, lors de l’offensive Nivelle : « Quelle boucherie encore on va avoir ! C’est bien fait pour moi et je n’ai pas le droit de me plaindre : je suis l’un des nombreux imbéciles qui ont poussé le chauvinisme jusqu’à souhaiter la guerre. Eh bien, je suis servi ! » Tirer du cas Laby la théorie selon laquelle, en 1914-1918, l’identité virile ne pouvait passer que par une participation au combat, est une très forte exagération. L’analyse du cas de Louis Maufrais paraît plus satisfaisante : il ne s’est jamais senti atteint dans sa virilité par le fait de ne pas porter les armes ; son devoir était de soigner ; mais il tenait à courir les risques du front pour ne pas se démarquer de sa génération.

Le témoignage de ces cinq hommes comprend du texte, des dessins (Laby), des photos très nombreuses (Defaye, Maufrais). Sur ses vieux jours, presque aveugle, Louis Maufrais a enregistré ses souvenirs au magnétophone. Paul Voivenel avait signé quelques livres théoriques sur le moral ; Jean Norton Cru ayant écrit que Voivenel aurait dû nous donner son journal de médecin, ce dernier l’a publié sur 1256 pages en quatre volumes dans les années 1930.

Lucien Laby, Louis Maufrais et Paul Voivenel ont terminé la guerre comme médecins en ambulance (Voivenel dans une ambulance Z spécialisée dans les soins aux soldats atteints par les gaz). Affecté en octobre 1917 dans une ambulance, Lucien Laby note : « C’est l’embusquage de première classe, évidemment, mais j’ai la conscience tranquille et, puisque j’ai fait mon devoir, c’est bien un peu mon tour de me reposer. » En janvier 1919, il reconnaît que cette nomination lui a assuré un « véritable rabiot de vie inespéré ».