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Une Poste dans la guerre : la Poste aux armées

« Bureau » de la Poste aux armées près du front champenois, automne 1915.
© Musée de La Poste – Paris
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

Instaurée par Louvois au XVIIe siècle pour la prise en charge de la transmission des correspondances entre le commandement militaire et le roi, la Poste aux armées est tel un phœnix. En effet, elle renait de ses cendres à chaque fois que les armées nationales sont en campagne.

Après la Révolution, elle a élargi ses attributions et figé les conditions de son existence : « les emplacements et les mouvements des troupes en opérations doivent être tenus secrets. Voilà la raison d’être, stratégique, de la Poste aux Armées depuis que le premier Empire (règlement de 1809 et instruction 1812) lui a réellement conféré une organisation méthodique ainsi que la ligne de fracture obligatoire avec la poste civile. » Voici la description qu’en donne Augustin Alphonse Marty dans son ouvrage daté de 19221. Il y expose aussi le plan de sauvetage du système postal militaire, agonisant dès la fin de l’été 1914 qu’il a appliqué à l’automne, pendant son mandat à la tête de l’inspection générale technique du grand quartier général, où Joffre le nomme en octobre.

Une organisation asphyxiée d’emblée

La Poste aux armées se retrouve rapidement au bord du gouffre après les premières semaines de combats. Elle est totalement impréparée à ceux-ci qui tranchent radicalement avec ceux de la guerre franco-prussienne de 1870, base sur laquelle elle reprend vie. La guerre de mouvement des premiers mois, inattendue en comparaison des combats de sièges connus 44 ans plus tôt, fait exploser l’organisation héritée de cette époque. L’éloignement des organes postaux à renseigner et la lenteur des trains allongeant les temps d’échange d’une l’information trop rapidement dépassée du jour au lendemain, ont parasité tout le processus d’acheminement. L’absence d’instruction efficace faite aux vaguemestres et leur mauvaise formation, ont initialement impliqué trop d’erreurs ou négligences. Surtout, à chaque bout de la chaine, le nombre de soldats et d’épouses, de fiancées ou de sœurs en capacité de correspondre se trouve sans commune mesure avec celui de la fin du Second Empire !

Du coup, les premières semaines du conflit mènent le système à l’apoplexie générale. Celle-ci se mesure au nombre immense de réclamations d’officiers aux ministères de la Guerre, voire même des Postes et Télécommunications, au sujet de correspondances qui n’arrivent pas, dont ce télégramme envoyé par le commandant du dépôt du 9e régiment d'Artillerie de Castres : « Nombreuse correspondance du 102e Territorial m’est signalée en souffrance à Toulon et au dépôt à Saint-Etienne. N’ai pas eu connaissance que le 102e Territorial ait quitté Toulon vous prie de bien vouloir me fixer à cet égard ainsi que sur formation sur laquelle diriger correspondance et éventuellement renforts destinés à la 102e Territoriale ». Les états-majors eux-mêmes ne sont parfois plus desservis pendant des jours, tout aussi irrégulièrement que leur troupe. Pour mesurer la paralysie, le général Lachouque est chargé d’une tournée d’inspection des services de la Poste aux Armées du 19 au 25 septembre 1914. Ses observations dressent le tableau d’un service parfaitement inadapté au nombre de soldats et aux spécificités de la guerre moderne. Après avoir décrit les 2 000 sacs de correspondances en souffrance en gare de Tours, Lachouque souligne combien certains fonctionnaires sont inefficaces en ce qui concerne le tri, et regrette la faiblesse généralisée des effectifs. Il aurait aussi pu regretter les moyens techniques dérisoires qui sont à disposition dans les unités. Par régiment, deux tilburys à cheval voire deux fourgons à correspondance qui sont envoyés pour retirer les dépêches aux gares de ravitaillement ou au point de contact indiqué avec le service postal des étapes.

Marty, le postier civil au secours de la Poste militaire

Il aura donc fallu l’audace et le brio d’un civil, inspecteur général des Postes, pour sauver la Poste aux armées aux abois. En octobre, Augustin Marty adresse un rapport sur la situation postale à son ministre de tutelle, Etienne Clémentel, et cloue au pilori le versant militaire. En novembre, il est nommé auprès de Joffre au grand quartier général. Le 22 du mois, le général en chef livre les nouvelles instructions concernant le service postal militaire sur les recommandations de son tout frais inspecteur général.

Le manque de moyens techniques affectés à la Poste aux armées ne dissimule pas totalement l’autre grand problème, à savoir l’inadaptation du processus d’acheminement des lettres.

« Prenons le chemin que va parcourir une lettre écrite par un homme du 3e corps d’armée jusqu’au moment où elle sera livrée au service postal des étapes. Voilà un homme de la 6e division qui a écrit à sa famille le 30 novembre au soir, à Sainte-Euphraise. Il a mis sa lettre à la boîte du poste de police ; un des sous off du régiment chargés du service postal, a levé la boîte le soir ou lendemain matin avant le départ. A un certain point de la route, ce sergent a rencontré le tilbury du service postal de la division à qui il a remis son paquet de lettres, et de qui il a reçu en échange les lettres du courrier descendant arrivées à la veille au QG de la division et destinées à son régiment. Après le passage de la division, le tilbury ira alors au quartier général du corps d’armée qui se jour-là est à Orainville, y laissera son chargement et recevra en échange la correspondance reçue et tirée au corps d’armée pour la division. Le service postal du corps d’armée ayant reçu le 1er décembre les correspondances des divisions et éléments non-endivisionnés, ira le lendemain 2 décembre à une des gares de ravitaillement fixées, avec un fourgon de correspondance emportant toutes les dépêches. Là il trouvera le service postal des étapes, venu avec le train de vivres, à qui il remettra son courrier descendant et dont il recevra le courrier montant. » École d’instruction des officiers de compléments du service d’État-Major, 4e conférence, 26 novembre 1913, « Trésorerie et Postes »

Marty, qui a saisi tôt qu’il y a trop d’intermédiaires et pas assez d’informations entre eux, décide de simplifier en mettant le bureau central de la poste militaire, à Paris, au cœur du système, directement en lien avec les gares d’approvisionnement puis les bureaux de payeur2. Sur la base de ce dernier maillon, il confère un numéro par régiment dont on renseigne la localisation sur la carte d’Etat-Major en temps quasi réel via le télégraphe. Il établit une nouvelle façon de penser l’adressage aux soldats. Le secteur postal, simple et discret, au nombre de 154 fin 1914 et 214 au zénith du conflit, permet un tri plus rapide et une anonymisation des positions. Un avis concernant le nouvel adressage à porter sur les correspondances destinées aux troupes est publié, à partir du 12 décembre 1914, dans les journaux, affiché dans les mairies et près des boîtes aux lettres, remis aux facteurs avec recommandation d’en donner connaissance aux familles. Aux informations de base, « mentionner, après les noms, prénoms et grade, l’arme ou le service », et celles devenues moins utiles dont on peut se passer « et suivant le cas, le régiment, le bataillon, la compagnie, l’escadron, la section », il faut absolument mentionner « Pour tout militaire faisant partie des troupes en opérations » le numéro du secteur postal indiqué par le militaire lui-même dans sa correspondance-source.

Au final, la réforme totale du système postal, réalisée rapidement en deux mois, est un succès. Tant et si bien que le député Louis Deshayes, 15 juin 1915, à la Chambre des députés, peut se satisfaire : « L’organisation actuelle du service postal militaire est, dans son ensemble, logique et bonne. Depuis plusieurs mois, elle fait ses preuves. Elle a d’ailleurs été accueillie avec faveur par le pays tout entier ». Le succès de la réforme peut être aussi mesuré de facto par les chiffres des réclamations. Au début de 1915, le service des réclamations de la Poste aux armées installé à Paris-Louvre recevait près de 500 réclamations chaque jour, soit 80 000 en 1914. Ce nombre tombe à 60 000 en 1916, 40 000 en 1917 et 1918.

Une administration au périmètre trop large, remise sur les rails

Sur le plan de l’organisation et de la hiérarchie, l’illogique règne bien avant l’engagement dans le conflit. Au sein du grand ensemble de l’intendance militaire, qui regroupe entretien, artillerie, génie, santé et soins vétérinaires, la Poste voisine avec la Trésorerie, à laquelle elle a été réunie par un décret de 1877, puis une instruction de 1891 ; autrement dit, le courrier se mélange aux soldes. Une autre instruction de mai 1912 régit le service postal en temps de guerre. Celui-ci a pour mission d’acheminer vers l’armée en campagne, les lettres qui viennent de l’intérieur du pays, appelé « courrier montant », et de faire parvenir au pays les lettres émanant de l’armée, dit « courrier descendant ». Dès avant l’ouverture des hostilités, les militaires eux-mêmes avaient laissé poindre leur scepticisme : « Le service trésorerie et postes s’occupe donc de deux questions dissemblables, d’où l’idée d’une dissociation possible. La loi est déposée, mais pas votée... donc elles opèrent encore ensemble », ainsi que le décrit une conférence de l’école d’instruction des officiers de compléments du service d’état-major de novembre 1913.

Le personnel ayant la charge de cette mission est sous la double hiérarchie des ministères des Finances et de la Guerre, celui des PTT n’intervenant à la marge que pour des aspects techniques. Ce personnel bigarré se répartit en deux groupes. D’abord, un corps technique, fourni soit par les ministères des Finances, de la Guerre mais aussi des PTT. Ils sont supérieurs ou subalternes, agents ou sous agents dans les organes centraux basés à Paris. Initialement replié à Bordeaux face à l’avancée ennemie, le bureau central de la Poste militaire (BCPM) est rapatrié en octobre 1914 à l’hôtel des Postes de la rue du Louvre. Il s’y installe sur deux étages, puis dédoublé en novembre avec Paris-Conservatoire, le premier se chargeant des lettres et cartes-postales et le second des recommandés et paquets, en lien direct avec les gares du Nord et de l’Est. Créé en octobre, son jumeau qu’est le bureau central des colis postaux militaires (BCCPM), connecté pour sa part directement aux compagnies de chemins de fer, est installé en gare de Reuilly : il ne s’occupe que des colis postaux. Près de 2 000 personnes, dont 1 000 femmes auxiliaires des Postes civiles affectées au tri, œuvrent sur ces sites.

S’ajoute ensuite le personnel militaire du service Trésorerie et Postes, sur le théâtre des opérations, fournissant aussi ce qu’on appelle les estafettes et les vaguemestres, le plus souvent de petits sous-officiers, caporaux et sergents. À pied, à cheval ou à bicyclette, ils s’occupent du courrier expédiés et reçus par les soldats, au plus près des secondes lignes, exceptionnellement en première, et des cantonnements éloignés. Ils font aussi le service du quartier général pour la correspondance de l’Etat-major. À raison d’au moins un agent par régiment, celui-ci pouvant être secondé par un auxiliaire militaire, ils sont au moins 1 500 au début du conflit. Fin 1917, 1 989 hommes sont à l’œuvre sur les fronts nord-est et d’Europe centrale, des payeurs généraux aux sous-agents. Ils se répartissent entre 70 % de fonctionnaires des Finances et de la Guerre, et seulement 30 % des Postes. Par rapport à la situation de l’été 1914 dénoncée par les parlementaires et l’opinion publique, que le journal Le Temps du 7 novembre reprend ainsi « [...] Il semble bien que le service du Trésor et des Postes, où les spécialistes des PTT ne sont qu’une faible minorité par rapport aux agents de l’administration des Finances, se montre aussi peu apte que possible à assurer la besogne postale dont il est chargé. [...] », cette situation décrite à la fin de 1917 s’était donc largement améliorée.

Un arsenal de mesures tarifaires

Si la Poste aux armées porte en son sein les germes de la désorganisation en matière d’acheminement, sa réactivation en août 1914 impose également des mesures stables régissant la circulation des correspondances, dont la principale a trait aux conditions tarifaires du courrier dit « militaire ».

Dès le 3 août, par le décret n°4735, la France prescrit le premier des assouplissements liés au tarif des correspondances. Celles échangées entre les soldats et leurs familles se verront bénéficier de la franchise postale, c'est-à-dire de l’exemption d’affranchissement. Afin de faciliter le temps de l’écrit pour les soldats, des cartes postales pré-imprimées, non illustrées portant mention de message brefs et informatifs comme « suis en bonne santé », « écrirai bientôt », « reçu votre lettre », sont massivement distribuées dans les cantonnements. Cette correspondance rapide et simple, devant traiter de l’essentiel, porte en germe matériel les origines du texto, banalisé un siècle plus tard. Mais cette pratique n’eut le succès escompté et ces cartes disparurent vite : les poilus avaient besoin d’écrire, beaucoup, de mettre des mots sur le trauma. L’idée est reprise en avril 1918 avec des cartes « priorité » de couleur bleu pâle, avec des mentions préinscrites sur lesquelles est interdite toute mention manuscrite. Mais elles sont vite détournées de leur usage sous l’aval du haut commandement qui laisse finalement faire au profit du maintien du moral.

Le 14 août 1914, une décision ministérielle permet la création et la vente de cartes postales par les éditeurs privés ; elle est complétée par le décret du 19 août autorisant la fabrication par l’imprimerie nationale et la vente par l’administration des Postes. Celles-ci sont destinées à la correspondance en provenance ou à destination des militaires et marins. Deux modèles sont disponibles, le modèle A pour la correspondance expédiée, et le B pour celle reçue. Ces cartes portent à l’angle droit supérieur, un faisceau colorié de drapeaux alliés. Au début, le premier modèle, A, est livré sur le front à raison de 450 000 exemplaires par jour, répartis entre les vaguemestres, au prorata des hommes sous leur juridiction. Le tiers à peine a réellement servi à l’écriture, le gaspillage atteignant le reste malgré des instructions sévères. Manifestement, les soldats n’aimaient pas correspondre avec leur famille par carte ouverte. Il n’en usait que pour les échanges banals, pour faire patienter, en attendant la possibilité plus intime décrire une lettre envoyée sous enveloppe. Le second modèle, le B, était vendu à l’arrière, au public, par les bureaux de poste, les recettes et les bureaux de tabacs au prix de 25 centimes le paquet de 10, puis 15 centimes à partir de décembre 1915. Au global, toutes ces cartes ne connurent pas le même succès que celui des cartes postales illustrées, qui firent la fortune des grands éditeurs.

Lettres et cartes constituent une large partie de ce qui est appelé « objets de la correspondance » concernés par les mesures tarifaires. Mais pas la seule, puisque l’Etat réglemente également le tarif des contenants et volumes, et en premier lieu ceux du paquet-poste, à différencier du colis postal3. Ces objets ne sont pas mentionnés dans le décret d’aout 1914ouvrant la franchise. Parce que la guerre durant plus que prévue, que l’éloignement des familles devant plus pesant, l’Etat comprend que la circulation d’autres choses que les mots devient nécessaire. Les besoins des soldats en campagne ont mis en vogue une autre catégorie de correspondance, que la clientèle a désignée sous l’expression « paquet du poilu ». Dans ce paquet, le combattant pouvait recevoir, avec autant de rapidité et de sureté qu’une lettre, des vêtements, des vivres, du tabac, etc… toutes choses qui prolongeaient la douceur des attentions familiales jusqu’aux tranchées. Le « paquet du poilu » a donc rendu de précieuses attentions, ce qui explique son expansion massive.

C’est à partir de la seconde moitié de 1915 que se nouent les grandes décisions concernant les tarifs. Une première loi du 22 juin, retouchée le 27 avril 1916, accorde aux familles nombreuses et bénéficiaires des allocations militaires, l’envoi mensuel d’un colis recommandé, jusqu’à 1 kg, vers le front. Une seconde loi du 15 décembre concède la gratuité du port pour un colis jusqu’à 1 kg pendant la période de fin d’année incluant et Noël 1915 et le jour de l’An 1916 à tous les militaires. Elle fut renouvelée en 1916, 1917, 1918. Enfin, autorisation est donnée aux soldats, deux fois par an, d’expédier gratuitement un paquet de linge sale à leur famille en juin et septembre.

Ces mesures phares concernant l’époque de Noël, les familles nombreuses, et le quotidien des soldats, ont eu des conséquences logistiques inimaginables... sur la Poste civile ! Les tarifs décrétés dans le cadre de la Poste aux armées, déterminants surtout pour le paquet-poste, noyèrent celle-ci sous le poids des flux : 300 à 500 000 paquets par jour passant par le BCM à Paris-Poissonnière à partir de 1916, transitent forcément, en amont ou en aval, par les canaux de la Poste civile...

Un strict cadre de contrôle de la correspondance

Si les tarifs des objets de correspondance « montant » et « descendant » sont libérés pour faciliter les échanges entre les soldats et leur famille, cet ensemble est néanmoins contrebalancé par le souci du secret, mis au fronton de la Poste aux armées : « Les emplacements et les mouvements des troupes doivent être tenus secrets ». Le déploiement de mesures de plusieurs ordres, à travers la censure engagée le 4 août 2014, doit permettre de conforter ce but.

Une censure qu’on peut d’abord qualifier de passive, par la pratique du dit « retard systématique ». Celui-ci se traduit par le stationnement en gare de ravitaillement, durant deux à cinq jours, des dépêches devant partir du front vers l’arrière. L’objectif est de désamorcé, par le temps passant, tout impact nocif d’une information stratégique qui pourrait filtrer. Plus tard, Marty fera abaisser au minimum ce délai très mal accepté par les familles à l’arrière.

Ensuite, un second niveau plus actif et répressif se déploie dans ce qu’on appelle « le contrôle postal ». Sa mission initiale est présentée par Joffre dans une note du 4 janvier 1915 qui « sert à vérifier le respect de l’interdiction faite aux militaires de nommer dans leurs lettres la localité où ils se trouvent ». Premier filtre, l’obligation faite aux soldats de remettre leurs lettres, ouvertes, non cachetées, aux vaguemestres. Elle fut maintenue jusqu’à l’été 1915, puis supprimée face à l’hostilité de la troupe.

Le conflit s’engluant, les esprits devenant plus revêches, l’insubordination et le défaitisme gagnants, le contrôle postal voit ses moyens et son périmètre de censure élargis. Dans les gares de ravitaillement, des sacs de dépêches tirés aléatoirement ou sur désignation de tel ou tel régiment par le commandement militaire, et sont passés au crible par les postiers-militaires affectés dans les commissions de contrôle installées dans les juridictions des bureaux de payeur. Chaque « lecteur » -et non pas « censeur » comme insiste l’autorité militaire- est soumis à des cadences journalières de 250 lettres à traiter : il s’agit de lire, parcourir, si besoin « caviarder », c'est-à-dire raturer ou découper le passage ou les mots gênants, voire détruire la lettre en fonction du degré de gravité et d’importance des passages coupables. Il faut enfin prévenir la hiérarchie si ce qu’on y lit doit être dénoncé.

Malgré les moyens déployés, ainsi que la diffusion d’une information théorique et contraignante auprès des soldats et familles, on estime que 2 à 4 % des 2,4 milliards d’objets de correspondances échangés annuellement entre le front et l’arrière ont réellement subi une censure active. Face à la sécheresse des chiffres se dressent aussi la perception des soldats. Ceux-ci, comme leur famille, sont informés des pratiques de contrôles, des risques encourus. Mais beaucoup ne se résolvent pas à cette violation comme l’écrit le soldat Victor Rey, du 24e RA, 11 mai 1917 à ses parents « Je suis furieux que vous ne receviez pas mes lettres. Il y a là un abus et une sottise qui me font hurler. C’est à la fois de la peur et de l’inquisition ; ça sent le bourgeois et le curé. Certes, ce qui vient d’être fait est intéressant, mais il y a loin de ce résultat à celui qu’on a eu le si grand tort de nous donner à espérer, et le coût dépasse de beaucoup la valeur ». D’autres s’en accommodent en faisant contre mauvaise fortune bon cœur, comme le soldat Henri Bouvard, écrivant à son épouse le 3 décembre 1917 « La censure, tu le sais, est impitoyable ici et certains pauvres poilus ont appris à leurs dépens qu’ils ne devaient pas avoir la langue trop longue, ni même recevoir des lettres (qui sont d’ailleurs supprimées) sur lesquelles les parents ont souvent aussi la langue un peu longue. C’est révoltant mais c’est ainsi. Il semblerait qu’une lettre est une chose sacrée, il n’en est rien ! Sois donc prudente, ma chérie, et si tu veux que je reçoive toutes tes lettres, ne me parle pas de la guerre. Contente-toi de me parler de notre grand amour » (…)

Au bilan, quoi qu’ait pu être l’épaisseur du voile terne jeté par la censure sur la Poste aux armées, restera la capacité de celle-ci, après avoir digéré une réforme aussi rapide qu’efficace de son fonctionnement, à accompagner les armées jusqu’au bout du conflit, passant de la position de caillou dans la chaussure à celle d’atout technique et moral.

 

Notes

1 Au début du 20e siècle, le colis postal n’est pas assimilable au paquet-poste. Malgré son nom, le premier n’est pas pris en charge par l’administration des Postes ; celle-ci réglemente, tarifie, organise le service, mais ce sont les compagnies de chemins qui sont les seules opératrices à partir des gares. En revanche, la Poste a développé, dans ses bureaux, une offre concurrente, à savoir le paquet-poste : devant peser moins d’1 kg, au tarif moins élevé et la vitesse d’acheminement plus rapide, il est plébiscité par les Français.

2 Augustin Alphonse Marty, La Poste militaire en France (campagne 1914-1919), Paris Eyrolles, 1922, 138 p.

3 Structure administrative de l’armée qui s’occupe, à raison d’un par régiment, de l’intendance de l’armée en campagne.