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Transmettre l’expérience combattante dans l’immédiat après-guerre : l’exemple de Marcel Déat

Carte postale. Reims en 1919, vue d'ensemble de la Place Drouet d'Erlon.
© D.R.
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

Collaborateur convaincu, ministre du régime de Vichy en mars 1944, Marcel Déat intéresse a priori davantage les historiens de la Seconde Guerre mondiale que ceux de 14-18. Il présente pourtant un triple intérêt pour l’étude de la Grande Guerre. Déat est d’abord un ancien combattant. Il est ensuite un témoin de la reconstruction de Reims, la ville-martyre. Ses Mémoires politiques1 offrent d’ailleurs un témoignage intéressant pour en saisir l’ambiance. Il est enfin un enseignant soucieux du travail de mémoire, désireux de transmettre sa propre expérience combattante.

Fraîchement agrégé en philosophie, Marcel Déat est nommé au lycée des garçons de la ville de Reims. Le 13 juillet 1922, plus jeune agrégé de l’équipe pédagogique, en vertu d’une tradition bien instituée, il doit prononcer un discours pour la distribution des prix qui ponctue l’année scolaire. Dans une intervention consacrée aux vertus didactiques de la bicyclette2, vecteur moderne de la méthode péripatéticienne, Marcel Déat évoque aussi, de manière fort originale, les modalités possibles d’une transmission de l’expérience combattante aux générations qui ne l’ont pas connue. Pour le professeur, dans un pays marnais largement marqué par la guerre, la bicyclette permet de se confronter de visu aux horreurs passées : « Vous avez cette fortune, si c’en est une, de ne pouvoir sortir de Reims sans rencontrer les traces toutes fraîches de la guerre ». Cette confrontation est également possible dans la ville même. Reims, fortement détruite, sans doute aux deux tiers, n’est encore qu’un « immense chantier ». Ces paysages, tant urbains que ruraux, toujours bouleversés, offrent un véritable terrain propice pour un étonnement tant vélocipédique que philosophique. Par le contact de ces lieux de mémoire, le lycéen, peut et va faire l’expérience de la guerre. C’est toute la guerre, dans toute sa modernité, qui s’offre à lui. Si l’Argonne offre la « terreur des mines », les Monts de Champagne rappellent « le pilonnage » de l’artillerie, tandis que les fonds de vallées, fallacieusement anodins, se dévoilent comme ce qu’ils furent : des lieux propices à la concentration « des gaz mortels ». Ces paysages sont donc de véritables révélateurs, au sens chimique du terme, non seulement de l’atrocité de la Grande Guerre, mais aussi de son caractère industriel.

Pour le philosophe, seul le vélocipède autorise cette confrontation directe. Car les « livres » ne suffisent pas, les « survivants n’ont point eu l’expérience de la mort ». Marcel Déat ne précise pas, en outre, que les historiens ne s’intéressent pas alors à l’expérience des combattants3. La transmission de l’expérience combattante ne peut donc se faire selon l’auteur que par l’expérience sensorielle des réalités plurielles du conflit. Il ne s’agit pas cependant de se plonger dans un culte de l’héroïsme guerrier, ni même de communier dans le souvenir d’un haut fait national. Parcourir ces territoires dévastés, en effet, ne doit pas « être un spectacle, une tragédie seulement grandiose et poignante ». Marcel Déat pense ce parcours de mémoire comme une véritable préparation militaire « à l’envers », qui doit donner le dégoût de la guerre et forger son refus futur. Cette pratique de la guerre, par l’effort physique et la réflexion intellectuelle, est à même de rappeler qu’elle est « possible toujours » mais « toujours évitable ».

Semblable à tant de combattants de 14-18, Marcel Déat est revenu du conflit profondément pacifiste. Son originalité réside dans sa manière d’enseigner le « plus jamais ça ». Elle provient essentiellement de la promotion d’une démarche centrée autour de l’apprentissage de l’expérience combattante, qui doit conduire au refus de la guerre, dans ce qui relève déjà d’un tourisme de mémoire... à bicyclette.

 

Pour aller plus loin

CHANOIR, Yohann, « Marcel Déat et Reims », in : BECKER, Jean-Jacques (dir.), Abécédaire de la Grande Guerre, Historiens et Géographes, n° 427, juillet-août 2014, p. 109.

 

Notes

1 DEAT, Marcel, Mémoires politiques, Paris, Denoël, 1989.                                                                                                

2 CHANOIR, Yohann, « La pédagogie par la bicyclette. Marcel Déat sur l’ancienne ligne de front », in : BOULANGER, Jean-François et alii, Reims 14-18. De la guerre à la paix, Strasbourg, La Nuée Bleue, 2013, p. 127.

3 LOEZ, André, La Grande Guerre, Paris, La Découverte, 2014, p. 45.