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Se mobiliser pendant la Grande Guerre. Trois aspects de l’espionnage dans l’Armée d’Orient, 1915-1918

Salonique, le Général Sarrail regarde défiler ses poilus
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Dans le cadre du programme de l’École française d’Athènes, intitulé « Entre global et local. L’histoire civile d’une armée oubliée : l’Armée d’Orient, 1915-1919 », soutenu par la Mission du Centenaire, des archives, provenant de diverses institutions publiques et privées, tant en France qu’en Grèce, sont en cours d’étude. Ces vestiges documentaires et matériels mettent en lumière les aspects multiformes de la présence des Armées alliées sur le Front d’Orient. Elles nous donnent aussi la possibilité d’approcher une question précise de plusieurs angles, de les croiser et de les compléter, afin d’avoir, dans la mesure du possible, une image plus fidèle à la réalité. Les documents qui suivent constituent un exemple indicatif par rapport au vaste sujet de l’espionnage pendant la Grande Guerre1 et plus précisément dans l’Armée d’Orient.

Espionnage et… illetrisme

Le 13 avril 1916, Stéphanos Skouloudis, Premier ministre de Grèce à l’époque, envoie à la Légation de France d’Athènes ce télégramme :

« [..] Je viens d’être informé par les autorités de Macédoine que les sujets hellènes Démétre Balkanis2 et J. Petsouli arrêtés à Goumenitsa par les autorités militaires françaises ont été condamnés à mort et exécutés. Suivant nos renseignements les susdits avaient été trouvés en possession de proclamations allemandes lancées par des avions ce qui ne constitue évidemment pas une raison suffisante pour que des sujets d’un pays neutre et ami soient jugés et mis à mort dans leur propre patrie par une justice autre que celle de laquelle ils ressortent. Je dois formuler les plus vives protestations, M. le Ministre, pour cet acte des autorités Militaires françaises de Macédoine et vous prier de me faire communiquer le dossier sur lequel a été basée la condamnation de Balkani et Petsouli. Skouloudis3 »

Tout d’abord, ce télégramme, un de ceux qui sont actuellement conservés dans les archives du ministère des Affaires étrangères de Grèce, témoigne de la situation politique de la société grecque pendant cette période. La Grèce était divisée entre ceux qui soutenaient É. Venizélos et l’entrée du pays dans le conflit mondial aux côtés de l’Entente et ceux qui soutenaient le Roi Constantin et la neutralité4. Suite à l’arrivée des troupes alliées à Thessalonique (octobre 1915) après la défaite de l’expédition des Dardanelles, Venizélos était forcé de démissionner. Quelques mois plus tard, il prend la tête du Mouvement de la Défense nationale et crée le Gouvernement Provisoire à Thessalonique (septembre 1916). La Grèce se trouve divisée en deux camps politiques et c’est l’époque de la « Discorde nationale » pour le pays5.

Dans ce télégramme, Skouloudis, en tant que représentant du gouvernement royal d’Athènes, prend ses distances, mais d’une façon diplomatique, par rapport à la position des Alliés et il proteste contre l’application dans « un pays neutre et ami […d’] une justice autre que celle de laquelle ils ressortent ». De plus, en évoquant dans son raisonnement que les « proclamations allemandes lancées par des avions [ne constituent pas] évidemment une raison suffisante… », il se réfère à une autre réalité de la société grecque. Celle de l’illettrisme. Que la condamnation de ces deux personnes soit juste ou non, la possession de tracts allemands ne signifie absolument pas qu’elles aient été de vrais espions. D’après les données dont nous disposons aujourd’hui, beaucoup de gens ramassaient les tracts jetés par les avions de l’ennemi seulement par curiosité et ils étaient incapables de les lire et, surtout, de les comprendre en raison de l’analphabétisme, dont les taux étaient très élevés pendant cette période. Dans ce même contexte de la recherche sans fin d’espions, des moines ont été fusillés par les Français, un dépôt d’armes ayant été trouvé dans leur monastère6.

Quand l’armée française défend un journal de gauche

Un autre document, provenant cette fois-ci des archives du Service historique de la Défense, décrit du point du vue français une facette différente de l’espionnage.

« Isidore Franghiskos, lieutenant d’artillerie de réserve, expulsé de Salonique par l’armée d’Orient pour y avoir pris part à l’attentat contre le journal Rizospatis qui suivait alors une politique anticonstantiniste, est devenu à la fin de 1916 un des principaux agents de liaison entre les corps d’antartes et les germano-bulgares.

Venu à Konitsa, il avait commencé par recruter et organiser des comitadjis dans ses résidences suivantes : à Grevena, où il habitait chez le tailleur Démètre Naboum et à Kypourio. Il était devenu l’intendant et le caissier général des irréguliers. On dit qu’il logeait, à Kipourio, avec un sergent français, déserteur de l’armée d’Orient qui aurait été, depuis, arrêté et fusillé ?

Pour alimenter sa caisse, Franghiskos allait lui-même chercher des subsides à l’Etat-Major allemand qui se trouvait alors dans la région de Pogradats. C’est, en général, à Matzovo qu’il rencontrait Karavitis auquel il communiquait les instructions et remettait les fonds nécessaires à l’entretien des bandes. Franghiskos venait aussi de temps en temps à Athènes apportant et emportant le courrier de Konstantin et des sujets ennemis. Ces renseignements, que nous avons recueillis où se passaient les faits qu’ils relatent nous ont été confirmés, notamment par Karavitis  lui-même. Or ; ce même Franghiskos, bien qu’il cherche à cacher son identité, est actuellement secrétaire aux écuries royales à Athènes. Il était protégé par Manos et Ypsilanti, et il serait convenable à tout le moins, qu’il suivre en disgrâce ce dernier, dont les journaux annoncent aujourd’hui le retrait d’emploi7. »

Tout d’abord, l’épisode de l’attentat contre le journal de la gauche Rizospastis mentionné plus haut est indicatif de la situation troublée qui existait à Thessalonique entre les Armées alliées et le Général Moschopoulos, gouverneur du 3e Corps d’Armée, proche du gouvernement royal. Pendant l’été 1916, un groupe de seize officiers défenseurs du Roi a attaqué le directeur du journal et ces officiers ont été emprisonnés par les Français, fait qui a créé beaucoup de tensions entre les deux partis. Une force militaire française a violé le siège de la garnison grecque et elle a arrêté les officiers. Le Général Sarrail, commandant des Armées alliées d’Orient d’octobre 1915 jusqu’à la fin de 1917, a soutenu que les officiers devaient être jugés par des tribunaux français, en raison de la politique suivie par le journal, amicale envers les Alliés. Finalement, l’histoire a pris fin après l’intervention du gouvernement royal et les officiers ont été libérés par les Français et punis par les autorités grecques8. Mais, plus généralement, Sarrail se méfiait de l’armée grecque comme il l’affirmait en direction de ses supérieurs : « La présence dans la ville de ces troupes au loyalisme douteux ou même inexistant peut cependant, au point de vue militaire, constituer un véritable danger pour les Alliés »9. Effectivement, la présence des troupes grecques royalistes n’a pas été longue à Thessalonique en raison de la création du Gouvernement Provisoire par Venizélos.

En même temps, surtout au nord de la Grèce, il existait un réseau d’espionnage ennemi des alliés, qui était soumis à la propagande allemande et il renseignait aussi bien ces derniers que le gouvernement grec. D’ailleurs, il ne faut pas oublier que ces régions du Nord, les Nouvelles Terres, venaient d’être incorporées à la Grèce, à la suite des Guerres balkaniques (1912-1913) qui avaient officialisés la « guerre » larvée à laquelle se livraient guérillas bulgare et grecque pour le contrôle de la Macédoine ottomane depuis 1903. Les soldats de l’Armée d’Orient, en arrivant en Grèce seulement deux ans après les Guerres balkaniques, ne doivent pas affronter seulement l’ennemi germano-bulgare, mais aussi les comitadjis, partisans et bandits pro-bulgares qui sont restés ou reviennent dans la région profitant de la guerre et qui ont une connaissance extraordinaire et acquise de longue date de la région. D’après Max Schiavon, parmi les populations locales « il existe un mouvement terroriste, criminel, probulgare, les comitadjis, prompt à assassiner un soldat isolé ou à mener une embuscade contre un petit détachement »10. Dans ce contexte, très tôt dans le conflit, un service d’espionnage et de contre-espionnage est créé à Thessalonique et Jérôme Carcopino est nommé chef du 2e bureau de l’armée française d’Orient11. Plus généralement, comme le signale Pierre Miquel, Sarrail « en organisant son 2e Bureau, devait combattre à la fois l’administration grecque, opposée à l’occupation, et les agents bulgares et turcs hostiles à la Grèce, mais plus encore aux Alliés »12. Des personnes qui, entre autres, parlent l’allemand, le grec et les autres langues balkaniques, ainsi que des agrégés archéologues ou encore des banquiers du Levant composent le lot des agents du 2e Bureau13.

L’archéologie comme moyen de combat

L’École française d’Athènes joue naturellement pendant la Grande Guerre un rôle crucial, indépendamment de sa contribution d’anciens membres mobilisés au sein de la direction du Service Archéologique de l’Armée d’Orient14. Ce n’est pas une institution neutre et son intervention dans les affaires politiques est décisive15. Le directeur de l’EFA à l’époque, Gustave Fougères, est un des principaux organisateurs de la propagande française destinée à renforcer l’influence politique de son pays dans la vie publique grecque16. De plus, Sarrail, pour qui l’Armée d’Orient de 1915 s’inscrit « dans la tradition française, celle des expéditions de Morée et d’Égypte », montre un intérêt particulier pour l’archéologie17. L’archéologie devient donc un autre moyen de combat. Quant à la mobilisation des membres, Fougères, dans un texte de 1927 relate « On fit appel en même temps, pour leur connaissance de la langue et du milieu, à des ‘Athéniens’ mobilisés ou auxiliaires, nommés officiers-interprètes : exemple aussitôt suivi pas les autres pays belligérants, qui s’empressèrent de recruter dans leurs écoles archéologiques le personnel auxiliaire de leurs Légations »18.

Néanmoins, le rôle des « Athéniens » ne se limite pas exclusivement au Service Archéologique. Au contraire, dans le personnel du Service, mise à part la direction, on compte des soldats ou des sous-officiers, capables de mener des travaux archéologiques, mais sans être spécialistes de l’archéologie grecque. Autrement dit, certains des anciens membres de l’EFA exercèrent quelquefois leur activité professionnelle en parallèle avec d’autres missions militaires où ils furent plus utiles19. Certains d’entre eux encadrent, entre autres, le 2e bureau de l’état-major du Commandement des Armées alliées et celui de l’Armée française d’Orient, comme c’est entre autres le cas d’Auguste Jardé et de Charles Picard20.

Ce dernier cas nous montre donc que le service des renseignements, le fameux 2e Bureau, constitue une réalité exigée et imposée par les conditions de la guerre et, dans ce cadre, il doit être examiné. Mais il doit aussi, à un deuxième niveau, être étudié dans les conditions particulières de la Grèce qui conduisent un établissement scientifique étranger à jouer un rôle politique crucial. Pour conclure, il devient compréhensible que des sources issues d’institutions multiples et différentes éclairent autrement un seul cas, comme la question de l’espionnage pendant la Grande Guerre. Un sujet qui reste encore ouvert, et plusieurs de ses aspects inconnus que nous proposons d’aborder dans le cadre du programme quinquennal pourraient être traités.

 

1 Voir à titre indicatif : Olivier Lahaie, Renseignements et services de renseignements en France pendant la guerre de 1914-1918 : 2e bureau et 5e bureau de l'Etat-major de l'Armée ; 2e bureau du G.Q.G. (section de renseignement, section de centralisation des renseignements) : évolutions et adaptations, thèse de doctorat, université Paris IV-Sorbonne, 2006 ; Chantal Antier, « Espionnage et espionnes de la Grande Guerre », Revue historique des armées, 247/2007, p. 42-51. Sur cette question, un colloque a eu lieu le 24 novembre 2014 à l’École militaire de Paris, intitulé « Espionnage et renseignement dans la Première Guerre mondiale ».

2 Nous respectons dans la transcription l’orthographe du texte original.

3 Service diplomatique et historique des archives (ΥΔΙΑ), Α/4/Χ (φ), Παραβίασις της ουδετερότητας της Ελλάδος υπό των Αγγλογάλλων (Infraction de la neutralité de la Grèce par les Anglais et les Français), Légation de France, Athènes, le 13 avril 1916, n. 3751. Les archives du ministère des Affaires étrangères de cette période sont disponibles en ligne à l’adresse suivante : arxeio.mfa.gr

4 Rémy Porte, « Comment faire plier un neutre ? L’action politique et militaire de la France en Grèce (1915-1917) », Cahiers de la Méditerranée, 81/2010, p. 45-62.

5 Yiannis Mourelos, L’intervention de la Grèce dans la Grande Guerre, Athènes, Institut français d’Athènes, 1983.

6 Gérard Fassy, Le Commandement français en Orient (octobre 1915-novembre 1918), Paris, Economica, 2003, p. 129.

7 Service Historique de la Défense, 17 N 509, Espionnage, Note sur la mission militaire, Athènes, le 16 janvier 1918, R.N. 119.

8 Direction de l’Histoire de l’Armée (ΔΙΣ), 371/13/8, Επεισόδια μεταξύ Μοσχόπουλου και Σαραίγ 1916 (Incidents entre Moschopoulos et Sarrail 1916).

9 Maurice Sarrail, Mon Commandement en Orient 1916-1918, Édition annotée et commentée par Rémy Porte, Paris, Soteca, 2012, p. 195.

10 Max Schiavon, Le Front d’Orient. Du désastre des Dardanelles à la victoire finale 1915-1918, Paris, Tallandier, 2014, p. 177.

11 Jérôme Carcopino, Souvenirs de la guerre en Orient, 1915-1917, Paris, Hachette, 1970.

12 Pierre Miquel, Les Poilus d’Orient, Paris, Fayard, 1998, p. 191.

13 P. Miquel, op. cit., p. 189.

14 Matthieu René, « L’Instruction sur la conservation et la recherche des antiquités : à propos d’une instruction originale de l’état-major de l’Armée d’Orient », Revue historique des Armées, 2002/226, p. 71-80.  

15 Catherine Valenti, « L’École française d’Athènes pendant la Grande Guerre : une institution universitaire au service de l’Entente », Guerres mondiales et conflits contemporains, 2001/204, p. 5-14.

16 Miranda Stavrinou « Gustave Fougères, l’École française d’Athènes et la propagande en Grèce durant les années 1917-1918 », Bulletin de Correspondance hellénique, 1996/120, p. 83-99 ; Jean-Claude Montant, « Aspects de la propagande française en Grèce pendant la Première Guerre mondiale », La France et la Grèce dans la Grande Guerre, Actes du colloque, Thessalonique, 1992, p. 61-87.

17 M. René, art.cit., p. 78.

18 Gustave Fougères, « L’École d’Athènes », Revue des Deux Mondes, 1927 /XLI,  p. 554-555.

19 Matthieu René-Hubert, « Des hellénistes en guerre. Le parcours atypique des membres de l’École française d’Athènes durant la Première Guerre mondiale », Revue historique des Armées, 2010/261, p. 98.

20 Charles Picard, « L’École française d’Athènes de 1914 à 1919 », Bulletin de correspondance hellénique, 1920/44, p. XXIII-XXV.

Pour le rôle de Charles Picard dans l’Armée française d’Orient, voir : « L’armée française d’Orient à travers le fonds de Charles Picard. Aperçu sur les aspects scientifiques d’une mission militaire », Le dossier du mois (dernière date de consultation : 31/5/2016).