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Regards critiques sur la Grande Guerre en 1916

Revue La Paix par le Droit, septembre 1934.
© D.R.
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Rémy Cazals analyse le « compte rendu de la réunion constitutive de la Société d’études documentaires et critiques sur la guerre de 1914 du 23 janvier 1916 ». Ce document est extrait de la correspondance entre Marie-Louise Puech-Milhau, à Paris, et son mari Jules Puech, sur le front, simple soldat dans un régiment d’infanterie.

Ce document, « Un compte-rendu de la réunion constitutive de la Société d’études documentaires et critiques sur la guerre de 1914 du 23 janvier 1916 », est extrait de la correspondance entre Marie-Louise Puech-Milhau, à Paris, et son mari, Jules Puech, sur le front, simple soldat dans un régiment d’infanterie. Les deux époux appartiennent au même milieu de bourgeoisie protestante du sud du Tarn (région de Castres). Marie-Louise a une licence d’allemand et elle a enseigné le français dans une université canadienne de 1900 à 1908. Jules est docteur en droit et s’intéresse aux pionniers du socialisme français, les saint-simoniens, Flora Tristan, Proudhon. Lorsque la guerre éclate en 1914, ils habitent à Paris, rue Pierre Curie, et Jules s’occupe d’organisations pacifistes, la Société pour l’Arbitrage entre Nations, la Dotation Carnegie, la revue La Paix par le Droit, la bibliothèque Frédéric Passy. Jules Puech a été dreyfusard ; il est membre de la Ligue des Droits de l’Homme.

Bien que réformé, Jules Puech a voulu faire la guerre pour établir la paix par le droit en écrasant le militarisme allemand. Sa femme lui succède dans toutes les fonctions indiquées ci-dessus. Elle est très critique pour le bourrage de crâne et la censure ; elle aurait souhaité aller au Congrès international des femmes pour la paix, tenu à La Haye en avril 1915. Elle a fait partie du premier comité pour la création d’une section française de la Ligue internationale des Femmes pour une Paix permanente, avec Mme Duchêne et le groupe des « dames de la rue Fondary ». Mais, d’une part, elle ne veut pas compromettre les organisations dont elle fait partie ; d’autre part, elle désapprouve les positions jugées irresponsables (lancer une pétition pour la paix) et elle n’admet pas qu’un jeune professeur de philosophie, un homme, Michel Alexandre, vienne faire la loi dans une organisation de femmes. Elle démissionne du comité, mais elle ne cessera de défendre les dames de la rue Fondary contre les dénigrements et les persécutions dont elles sont victimes.

Parmi les personnes citées dans le document, certaines sont bien connues. Il est bon cependant de préciser que Gide est l’économiste Charles Gide, et non son neveu, le romancier ; que le général Percin, un général marqué à gauche, est apparenté à la famille maternelle de Marie-Louise ; que l’historien Charles Seignobos, très en pointe le jour de la réunion, va se retirer de la Société peu après ; que le M. Richet, membre de la Société, se prénomme Étienne et qu’il ne s’agit pas du professeur de médecine Charles Richet, prix Nobel de médecine en 1913, président de la Société pour l’Arbitrage et du comité de rédaction de La Paix par le Droit. Marie-Louise Puech-Milhau cite la bibliothèque qui porte le nom de Frédéric Passy, prix Nobel de la Paix en 1901, mort en 1912. Jules Puech tient beaucoup au développement de cette bibliothèque. En son absence, c’est Marie-Louise qui complète les collections, qui fait venir par la Suisse le Berliner Tageblatt, qui cherche à attirer de nouveaux lecteurs, en particulier parmi les étudiants. On retrouve dans le document la volonté du gouvernement français de ne pas divulguer les chiffres de pertes. Celui qui est donné au cours de la réunion de janvier 1916, 700 mille morts depuis le début de la guerre, est, dans son ordre de grandeur, validé par la mise au point d’Antoine Prost (« Compter les vivants et les morts : l’évaluation des pertes françaises de 1914-1918 », dans Le Mouvement social, janvier-mars 2008, n° 222, p. 44).

Bibliographie

Sur les Puech

Rémy Cazals, « L’intellectuel protestant était un couple : Jules et Marie-Louise Puech », dans le Bulletin de la Société de l’Histoire du Protestantisme français, 2003, p. 591-610

Rémy Cazals, « Faire la guerre pour établir la Paix par le Droit : Jules Puech (1915-1916) », dans le Bulletin de la Société de l’Histoire du Protestantisme français, à paraître en 2014

Nicolas Mariot, Tous unis dans la tranchée ? 1914-1918, les intellectuels rencontrent le peuple, Paris, Seuil, 2013.

Sur les organisations pacifistes

Rémi Fabre, « Un exemple de pacifisme juridique : Théodore Ruyssen et le mouvement La Paix par le Droit (1884-1950) », dans Vingtième siècle, n° 39, juillet-septembre 1993, p. 38-54

Norman Ingram, « Pacifisme ancien style, ou le pacifisme de l’Association de la paix par le droit », Matériaux pour l’histoire de notre temps, janvier-mars 1993, p. 2-5

Emmanuel Naquet, « La Société d’études documentaires et critiques sur la guerre, ou la naissance d’une minorité pacifiste au sein de la Ligue des Droits de l’Homme », Matériaux pour l’histoire de notre temps, p. 6-10 

Christine Bard, Les filles de Marianne : Histoire des féminismes 1914-1940, Paris, Fayard, 1998