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Quentin Roosevelt, la Grande Guerre et l'amitié franco-américaine

Quentin Roosevelt et son avion de chasse, 1917-1918
© Sagamore Hill National Historic Site
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

La déclaration de guerre des États-Unis à l'Allemagne, le 6 avril 1917, renouvelle la nature des relations entre la France et les États-Unis. La guerre amène quelque deux millions d'Américains en France, à un rythme de 250 000 hommes par mois dans les derniers mois de la guerre. Cette armée immense ne forme pas une entité coupée de la société française. Les soldats américains se déplacent depuis les ports de l'Atlantique sur tout le territoire français, dans les centres ferroviaires, les camps d'entraînement du centre de la France, les dépôts militaires de Bourges, Nevers et Is-sur-Tille. Partout les soldats échangent avec la population française, les militaires, les marchands de vin et de tabac, et souvent ils nouent des liens d'amitié. Ces amitiés entre Américains et Français fondent une expérience exceptionnelle de l'étranger, loin des relations diplomatiques, économiques ou artistiques. L'importance de ces relations perdure longtemps après la guerre et les liens d'amitié se refondent dans les liens mémoriels.

Le 27 mars 1919, Edith Normant, française issue de la bourgeoisie industrielle du Loir et Cher, rassemble les photos de guerre d'un soldat américain, Quentin Roosevelt, abattu le 14 juillet 1918 aux commandes de son avion dans la région de Château-Thierry. L'album photographique est adressé à sa fiancée restée aux États-Unis, Flora Withney Vanderbilt[1]. Flora appartient à une des familles les plus riches de l'Amérique, les Vanderbilt. Dans le colis qu'elle reçoit de France, une lettre et cet album photographique partagent sa peine pour son amant mort un an auparavant dans la guerre. Edithe Normant y écrit :

« J'ai essayé de retrouver toutes les photos que nous avons prises l'an passé […] Je les ai assemblées et vous les envoie, car je devine que les cœurs américains et français se ressemblent et souhaitent garder même les petites choses qui peuvent parler de ceux qui ne reviendront pas. »[2]

L'album gris, relié par un ruban de soie, contient 31 photographies prises par la famille Normant durant les deux dernières années de la guerre. L'album est plus qu'une simple collection d'époque. Il raconte l'amitié personnelle de Quentin Roosevelt avec la famille Normant durant la guerre. Quentin Roosevelt est le fils du célèbre président américain Théodore Roosevelt. En avril 1917, il s'engage, ainsi que ses frères et sœur, lors de la déclaration de guerre américaine à l'Allemagne, dans l'American Expeditionary Force. Son ambition dans l'armée américaine est de combattre dans le corps d'élite des pilotes de chasse.

Au début du mois d'août 1917, il débarque en France. Mais aucune escadrille d'aviation américaine n'est encore constituée. Les avions manquent, les officiers pilotes doivent être formés selon des protocoles entièrement différents de l'entraînement aux États-Unis, les baraques de campement et les pistes ne sont pas mêmes construites en France. Tout est à faire pour l'U.S. Air Service comme pour le reste du corps expéditionnaire américain dirigé par le général Pershing.

Avant l'expérience de la guerre, une expérience du voyage

Le jeune Quentin, 20 ans, accompagne l'intendance de son service à la base américaine d'entraînement aérien d'Issoudun, dans le Loir et Cher. C'est là qu'il rencontre la famille Normant, au détour d'une panne mécanique sur le bord d'un chemin. Sur les photographies, on aperçoit un groupe de soldats penchés sur le moteur d'une voiture arrêtée. Dans l’album, Quentin Roosevelt dîne au domaine de la famille Normant, visite un autre jour les châteaux de Chambord, de Trécy, se baigne dans la Sauldre ou pique-nique avec la famille. Jusqu'à sa mort, le 14 juillet 1918, il manifeste une profonde amitié envers la famille Normant.

Pour les soldats du corps expéditionnaire américain, l'expérience de la guerre en France n'est pas seulement une expérience de la mort, elle est d'abord une expérience du voyage. Parce que l'armée n'est engagée sur le front que tardivement - en juin 1918 commencent les premiers affrontements sanglants - les soldats découvrent en premier lieu une nouvelle géographie et culture. En fonction des classes sociales, des discriminations raciales, du genre de la personne, les expériences divergent. Quentin Roosevelt est un acteur privilégié de ces échanges socio-culturels avec la France. Membre d'une des familles les plus influentes des États-Unis, il a voyagé en France durant son enfance et appris le français à équivalence avec l'allemand, le latin et le grec ancien.

Au camp d'Issoudun, en août 1917, il est l'un des deux seuls officiers qui puissent parler français couramment[3]. Il est détaché du service et chargé de réclamer à Paris et dans les ports de l'Atlantique le matériel dont le camp manque cruellement. Quentin multiplie les contacts avec divers acteurs et institutions françaises. Cependant, la première réaction est souvent la même parmi les militaires qui arrivent en France. Quentin raconte le choc, la découverte d'une France en guerre loin des images d'art et du luxe.

« Paris montre cela, parce que ce n'est plus le Paris que nous aimions, il n'est plus le Paris d'il y a cinq ans. Les rues sont là, mais les gens sont différents. Il n'y a plus de jeunes hommes dans les foules, seulement en uniformes. Partout tu vois des femmes vêtues de noir, et il n'y a plus de joyeux chahut ni de rires. Beaucoup, beaucoup de femmes gardent un regard hanté, comme si elles avaient vu quelque chose de trop terrible pour être oublié. »[4]

Des échanges culturels encouragés par l'armée américaine

Par-delà les politiques gouvernementales, les négociations interétatiques et les actions des grandes organisations humanitaires, la Première Guerre mondiale est un facteur de rencontre et de rapprochement des individus à l'échelle transnationale. Par les rencontres, les échanges ou les conflits entre les individus ou les groupes, la guerre provoque une interaction entre des modèles culturels divers. André Kaspi décrit les perceptions françaises sur cette nouvelle armée américaine. La pratique de sports inconnus, le base-ball et la boxe, étonne. Des rixes interviennent régulièrement dans les bars, témoignages de la consommation de vins, spiritueux et de tabac[5]. Un nouvel archétype de l'homme américain se dessine dans la population française, curieuse des traits physiques, des caractéristiques intellectuelles, des mœurs et comportements de ces jeunes hommes américains.

Les échanges culturels ne sont pas une conséquence indirecte de la guerre. Ils sont une politique menée par l'armée américaine. La Commission on Training Camp Activities est créée dans l'armée afin de diriger le temps de loisir des combattants[6]. Cette organisation, lancée par le secrétaire à la guerre Baker vise à la fois à contrôler les excès des soldats - bagarres, ivresse, incidents avec des Français - qu'à former les hommes aux valeurs morales. La commission poursuit un modèle universitaire qui intègre les loisirs dans un cadre éducationnel. Les hommes doivent apprendre la culture du pays pour lequel ils se battent afin d'être de meilleurs combattants. Ils lisent, apprennent l'histoire de la France et visitent le pays.

Le premier plan de permissions militaires est ardemment débattu. Accorder des temps de loisirs aux soldats suppose que ceux-ci utilisent les mêmes transports qui sont nécessaires à l'effort de guerre. Malgré l'utilisation intensive des transports de guerre, ce plan est adopté le 6 janvier 1918. Des permissions de sept jours sont accordées tous les quatre mois. Elles sont concentrées sur une région autour d'une ville principale. Entre janvier 1918 et mai 1919, 113 000 soldats américains effectuent un séjour à la station thermale d'Aix les Bains[7].

Pour Quentin Roosevelt, la découverte du pays se déroule au cours des visites à Paris et des voyages dans le pays, à Marseille, Bourges ou en Bretagne. Il en retire un sens aigu de la culture française, de ses paysages, de son histoire, et construit une nouvelle perspective sur le pays.   « Aujourd'hui, j'étais à Bourges et j'ai déjeuné dans une étrange petite taverne, de l'époque des forges. Elle est installée dans l'angle d'une vieille muraille de château. Au-dessus de la porte, un panneau délavé indique ''aux trois raisins noirs '', et près du mur il y a une petite allée tortueuse, oscillant entre la pierre et des lanières, elle s'appelle ''Rue Cassecou''. Je suis sûr que tu aurais adoré. »[8]

Les échanges culturels passent aussi par les savoirs militaires. Les rencontres avec les officiers français ou portugais qui lui enseignent, à l'école militaire de Cazaux ou dans les dîners mondains[9], les arts militaires perfectionnés sous la contrainte du feu par les militaires européens au front. Les milieux de sociabilité et d'échanges internationaux ne sont pas seulement des espaces mondains, ils transforment concrètement les savoirs et conduites militaires.

Au travers de ces échanges socio-culturels, émerge la mémoire américaine de la guerre. Elle se fonde sur l'espace géographique français et sur la mémoire émotionnelle des combattants. Les monuments aux morts sont érigés à la mémoire des soldats américains dans les lieux où l’expérience la plus violente de la guerre fut vécue par les soldats[10]. De même les pèlerinages sur les lieux de mémoire s'organisent. Les liens se prolongent après-guerre dans la reconstruction des territoires français détruits. Anne Morgan, fille du banquier J.P Morgan, crée au cours même de la guerre le comité américain pour les régions dévastées qui soutient la reconstruction des villages détruits. Sur une échelle plus locale, Ethel Roosevelt, sœur du défunt Quentin, finance la reconstruction d'une école primaire, dans le village où son mari s'est engagé comme chirurgien au cours de la guerre. Durant quatre années, l’instituteur échange avec le couple américain et les invite à visiter le village qui fut le théâtre de l’expérience de guerre de ce couple et cicatrise lentement ses plaies[11].

Soldats français et américains restaurent la tombe de Quentin Roosevelt et y ajoutent la stèle funéraire, "Lieutenant Quentin Roosevelt Escadrille 95 Tombé glorieusement En combat aérien Le 14 Juillet 1918 Pour le droit Et la liberté.", décembre 1918. Source: Sagamore Hill National Historic Site

 

[1]Carnet photographique, 1917-1918, boite 5 MS Am 2925, dossier 99, Theodore Roosevelt Collection, Houghton Library, Harvard.
[2]« I have been trying to find all the pictures we took last year […] I have put them together and am sending them to you, because I guess that American and French hearts are alike, and wish to keep even the small things that can tell of those who are not coming back. », lettre d'Edithe Normant à Flora Whitney, 27 mars 1919, boite 2 MS Am 2925, dossier 45, TRC, Houghton Library, Harvard.
[3]Lettre écrite entre le 25 et le 31 août 1917 adressée à Flora Withney, MS Am 2925, boite 3, dossier 68, TRC, Houhgton Library, Harvard.
[4]« Paris shows that, for it is not the Paris that we used to love, the Paris of five years past. The streets are there, but the crowds are different. There are no younger men in the crowds unless in uniforms. Everywhere you see women in black, and there is no more cheerful shouting and laughing. Many, many of the women have a haunted look in their eyes, as if they had seen something too terrible for forgetfulness. » Lettre du 18 août 1917 adressé à Flora Withney, MS Am 2925, boite 3, dossier 68, TRC, Houghton Library, Harvard.
[5]André Kaspi, Le temps des Américains: le concours américain à la France en 1917-1918, Paris, Institut d’histoire des relations internationales contemporaines, 1976, pp. 293-297
[6]Mark Meigs, Optimism at Armageddon: Voices of American Participants in the First World War, Basingstoke, Royaume-Uni, 1997, p. 73
[7]Mark Meigs,, Ibid,  p. 84
[8]« Today I was at Bourges and had my lunch at a queer little tavern, blacksmith age. That lies in the corner of an old castle wall. Over the doorway  hangs a faded sign, « aux trois raisins noirs », and up by the wall runs a little, crooked alley, half wobble stone, half strips, that is called « Rue Cassecou ». I know you would have loved it. » Lettre du 25 août 1917, MS Am 2925, boite 3, dossier 68, TR, Houghton Library, Harvard.
[9]Lettre du 31 août 1917 adressée à Flora Withney, MS Am 2925, boite 3, dossier 68, TRC, Houghton Library, Harvard. Lettre du 2 mars 1917 adressée à Flora Withney, MS Am 2925, boite 3, dossier 74, TRC, Houghton Library, Harvard.
[10]   Gena Rollins, «    In the Steps of the Roosevelt Brothers    », Theodore Roosevelt Association Journal n°29 (2),   Printemps 2008, pp.    4‑    20.
11]Correspondances entre Ethel Derby et Mr Paton, instituteur à Bézu le Guéry, MS Am 2835, boite 31, dossier 624, TRC, Houghton Library, Harvard.