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Portrait des poilus dans les lettres de l’intellectuel Robert Hertz

Robert Hertz
© Coll. Société des Amis du Centre d’études sociologiques
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La correspondance de Robert Hertz, publiée en 2002 aux éditions du CNRS, couvre une période de neuf mois – du 4 août 1914 au 12 avril 1915 –, et comporte 112 lettres adressées à son épouse, Alice1. Elles sont à la fois témoignages, messages et réflexions sur la Grande Guerre, mais aussi sur ceux qui l'ont faite.

Sa formation universitaire d’ethnologue, d’anthropologue et de sociologue lui confère une capacité exceptionnelle d’observation et de description. Très attentif à ce qui se passe autour de lui, il observe, décrit, mais aussi découvre et commente. Il va même jusqu'à entamer une étude sur « le poilu ». Il fait connaissance avec le peuple de France, la classe rurale et ouvrière, un monde, selon ses dires, jusqu'alors inconnu de lui. Il y trouvera respectivement matière à observation, à appréciation mais aussi à adhésion. Dans cette perspective, et au fil de sa correspondance, il nous fait entrer dans le monde des poilus dont il dresse un portrait. C’est ce portrait que cet article propose de reconstituer.

Robert Hertz

Élève d’Émile Durkheim2 et de Marcel Mauss3 à la Sorbonne, ses travaux portaient principalement sur les structures de la religion et de la morale, et sur l'étude des ethnies et de leur évolution. Né en France en juin 1881, de père allemand naturalisé français en 1880, et de mère juive américaine, il était marié et père d'un jeune enfant lorsque la guerre éclate. Il fut mobilisé le 4 août 1914, et enrôlé dans une unité de réserve de la territoriale4 (le 44e). Il se porta volontaire pour aller au front et, le 21 octobre 1914, rejoignit sa nouvelle unité, le 330e régiment d’infanterie5. Dès le 25 octobre, il se trouvait dans le secteur de Braquis, un petit village à une vingtaine de kilomètres à l’Est de Verdun, et au nord de la crête des Éparges[6]. Il y restera avec son régiment qui appartenait à la division de marche de Verdun. La division tentera à plusieurs reprises de s’emparer de la cote 233, à côté de Marcheville, dans la plaine de la Woëvre, mais en vain. Après plusieurs tentatives et échecs, le 330e RI lance un nouvel assaut, le 13 avril 1915, contre l'artillerie allemande. C’est ce jour-là que Hertz, ainsi que quatre autres officiers de la compagnie de tête, tombe au combat, dès le début de l’attaque. Nommé sous-lieutenant depuis dix jours, il avait trente-trois ans.

La découverte de Hertz : le monde des poilus

Mobilisé depuis environ un mois et demi, Hertz est dans la territoriale. Il lui aura fallu très peu de temps pour apprécier et adopter la communauté des poilus dans laquelle il va évoluer, jusqu’à son décès. Dès les tous premiers échanges, l’on ressent qu’il s’agit pour lui d’une véritable découverte :

« Plus je vois des hommes ici et plus je me convaincs que la  campagne est indispensable pour régler et calmer les hommes, et je crois que la chasse pratiquée avec des hommes du terroir, un tantinet braconniers, doit être une école merveilleuse. Ce que je souhaite le plus à nos petits, c’est de ne pas être prisonniers de la tradition citadine, livresque et bourgeoise, c’est d’être des hommes frais en contact direct avec la nature, capable de créer. »  (Hertz 2002 : 68, lettre du 3 octobre 1914).

Progressivement, le nouveau monde auquel il s’ouvre, au contact des poilus, aiguise sa curiosité et éveille ses sens ; ils font son éducation : « Mes amis expliquent à mon ignorance citadine les merveilles des bois. » (Ibid : 70)  ; « Ils connaissent tout des bois : ils m’ont montré les trous de renards avec auprès la place où ils mangent et l’arbre où leurs petits s’amusent. » (Ibid : 71, lettre du 6 octobre 1914)

Pour le novice citadin qu’il est, leurs conversations sont également très édifiantes :

« Et leurs propos sont toujours savoureux et instructifs – ils parlent de leurs affaires, de leur travail. On voit combien le type campagnard a changé : c’est un commerçant - quand il a de l’argent, il ne s’achète pas de la terre7, mais des valeurs et il est remarquablement au courant. » (Ibid : 71, souligné par Hertz)

Puis, tout en décrivant leurs mœurs, leur côté débrouillard et bricoleur pour améliorer - autant que possible - le quotidien des tranchées, l’épistolier ne manque pas non plus de leur attribuer un trait de caractère – le courage8 – sur lequel il reviendra par la suite et très souvent, dans sa correspondance :

« Comme lampe, nous avons une boîte de conserve où l’on a creusé un bec, et où l’on fait fondre de la graisse à chaussures ; pour mèche, nous prenons la houppette de nos bonnets de coton ; un instrument dont, tu le penses bien, je ne me sers jamais, mais qu’affectionnent beaucoup la plupart de nos vaillants guerriers. » (Hertz 2002 : 76, lettre du 13 octobre 1914)

La bravoure des poilus n’est pas un thème nouveau dans les lettres de Hertz, elle force son admiration. Et, il l’associe souvent à des attributs physiques non moins complimenteurs :  

« Sais–tu que la guerre m’aura converti plus que jamais au jardin d’enfants tel que tu le comprends et le pratiques ? Plus que jamais je vois que l’hypertrophie de l’intelligence abstraite et discourante est un mal, qu’elle fait des hommes déséquilibrés, incomplets, et inaptes à la vie. Plus que jamais j’apprécie ce qui me manque tant à moi-même : des sens aiguisés par une longue habitude de l’observation, l’initiative fertile en ressources et habile à tirer parti de tous les matériaux qu’offre le milieu, les muscles résistants et souples au service d’une volonté brave et virile. » (Ibid : 92, lettre du 1er novembre 1914)

Se considérant comme leur « élève » et « sous leurs ordres » (alors qu’il a le grade de sergent), il n’a de cesse de tracer un portrait élogieux pour sa destinataire, tout en prenant soin de modifier l’image préalable qu’on leur avait attribuée, et qui circule comme un stéréotype9 qu’il condamne et rejette :

« C’est une joie pour moi de les découvrir et de me mettre à leur école et sous leurs ordres - quel contraste avec la race d’abrutis et d’écrasés que nous a dépeinte Pierre Hamp10. Ceux-ci aiment leur travail, aiment la vie, marchent droit, sont francs et fiers et n’ont peur de personne. » (Ibid : 92-93)

Son discours épistolaire, de nature épidictique11 – selon la terminologie d'Aristote12 – s'emploie définitivement à faire les louanges de la communauté combattante. Les observations qu’il rapporte permettent d'esquisser progressivement un portrait du poilu avec ses valeurs morales et des attributs physiques. Nous en ferons une synthèse à la fin de cet article.

Portrait d’un poilu issu de la classe ouvrière

Hertz ne se contente pas de décrire des ruraux, il s’intéresse aussi à la classe ouvrière. Le portrait qu’il trace de l’un de ses meilleurs compagnons d’armes, nous permet aujourd’hui de l’imaginer, peut-être même de le « voir » :

« Ici, mon meilleur compagnon c’est cet ouvrier Charoy dont je t’ai parlé. Avec ses gros sourcils, sa grosse moustache, sa forte impériale, le tout châtain, un peu roux, traits réguliers mais rudes, beau regard franc. C’est le type du soldat français des images d’Épinal ou du bon ouvrier des romans de Pouget.13 » (Ibid : 102, lettre du 7 novembre 1914)

Et, à la caricature, il ajoute des traits de caractère :

« Il est franc, loyal, décidé, n’a presque pas été à l’école – les mots, ce n’est pas son affaire - « Tu sais, moi, je sais pas causer, je vois le but (à atteindre) et puis les moyens, et puis en route » […] Il dit qu’il s’instruit avec moi, mais combien c’est plus vrai de moi. Chez des ouvriers comme lui, il y a une chaleur de cœur, une spontanéité, une aptitude à s’oublier et à se donner simplement, sans phrase, toutes chose que j’aime par-dessus tout et qui sont rares, vraiment, chez les bourgeois. » (Ibid : 103)

Même la différence dans le langage n’était pas un obstacle à la doxa14 qu’ils partageaient, nous dit l’auteur :

« …je retournerai aussi bien que je suis parti - même mieux – vois-tu, dans le civil – j’étais en train de m’accagniarder (= ? encroûter), je ne pensais pu à rien. Je serai pu intéressé, je comprendrai pu de choses dans la vie. » Mais on ne peut pas reproduire ces propos avec leur candeur et leur accent. Je m’étonne de voir combien nous sommes d’accord malgré la différence des langages (et le sien est bien plus énergique) (Ibid : 103).  

Tout en rapportant ce qu’il voit et entend, l’épistolier offre également un tableau de ce qu’était, à cette époque, la vie de ceux restés à l’arrière, dans un foyer très simple dont le père de famille était au front :

« Sa vie de famille est une idylle. Il vient de me montrer une lettre de sa femme qui m’a ému. Elle touche 1fr.75 par jour de la commune, pour elle et ses trois enfants - et trouve le moyen, non seulement de faire vivre la maisonnée, mais encore d’aider les vieux parents. Si tu savais avec quelle intelligence et quel sérieux et quel cœur elle parle des enfants, promettant de tout faire pour que le père n’ait pas de reproche à lui faire et pour qu’ils continuent à être bien élevés. » (Ibid : 102)

Une rapide analyse montre que le foyer se caractérisait par un sens profond de la famille et une entraide entre proches – on veillait, à la fois, sur les plus jeunes mais aussi sur les plus âgés -. De plus, une ferme mais bienveillante éducation pour leurs enfants était de rigueur. On remarquera également l’importance que la femme restée au foyer, accorde à l’opinion et au jugement du chef de famille, son époux, alors qu’elle doit endosser le rôle15 et les fonctions de l’homme. On retrouve dans ce discours, l’esquisse d’une modeste famille française de l’époque, de classe ouvrière, financièrement défavorisée, mais riche de ses valeurs et de ses croyances.

Les gars de la Mayenne

Pour revenir sur le front, Charoy faisait partie de ceux que Hertz appelait « les gars de la Mayenne » (Ibid : 81, lettre du 23 octobre 1914). Ils formaient la nouvelle compagnie qu’il avait rejointe sur sa demande le 21 octobre, le 330e RI (Verdun, Meuse). L’épistolier donne certains traits de leur caractère :

« De jour en jour je m’attache davantage aux gars de la Mayenne. Ils ne crânent pas, ils ne cherchent pas à se distinguer – ils ne le font pas aux héros, mais ils ne se plaignent pas, ils acceptent tout – même mieux que les Meusiens – et je crois qu’ils ne se déroberont pas – doux, solides, joviaux. Les hommes sont faciles à vivre par ici.  » (Ibid : 119, lettre du 24 novembre 1914)

Leurs perceptions de la guerre et de l’ennemi

Ensuite, son discours autorise une incursion dans leurs perceptions de la guerre et de l’ennemi :

« Extérieurement, je suis comme tous mes camarades, gai, insouciant, cherchant à vivre avec le plus de confort possible. Depuis quelque temps, comme je te l’ai dit, notre vie a été particulièrement tranquille. Les soldats apprécient cette tranquillité. Ils n’aiment pas qu’on les oblige à tirer des tirs (peu efficaces) sur les Allemands émergeant d’une tranchée distant d’environ un kilomètre – ni qu’une pièce d’artillerie de chez nous vienne s’installer dans notre voisinage immédiat : « On était bien tranquilles – les Boches étaient bien sages et voilà qu’on va les réveiller pour rien – et qu’ils vont nous envoyer des shrapnells16 – on s’entendait pourtant bien. Vois-tu que les généraux nous auraient trouvé en train de se serrer la louche17 avec les Boches ou de faire une manille18 près du ruisseau » (qui coule au milieu de la boue comprise entre les deux tranchées). Voilà presque littéralement un propos que j’ai entendu cette nuit et qui te changera peut-être un peu de ce qu’on lit dans les journaux. » (Ibid : 125, lettre du 28 novembre 1914)

L’allusion au rejet du discours charrié par la presse rejoint la notion du « bourrage de crâne » qu’il mentionnera littéralement quelques mois plus tard dans ses lettres. Pour l’instant, nous ne sommes qu’en novembre 1914 et Hertz est encore prudent dans ses propos.

Par ailleurs, s’il ne fait aucun doute que ces hommes, comme beaucoup d’autres d’ailleurs, n’aimaient pas la guerre - mais qui l’aime ? –, ce point ne remet cependant absolument pas leur patriotisme en cause :

Ces mêmes hommes iraient bravement au combat, sans doute, mais en attendant, ils aiment à manger leur soupe tranquilles, ils disent souvent « les Boches sont comme nous, ils aimeraient mieux être chez eux », et en attendant un bon règlement de comptes, en valant la peine, ils concluraient bien un bon armistice pendant lequel on dormirait tout son saoul, on n’aurait jamais d’alertes de nuit, et on mangerait et digérerait en paix» (Ibid : 126)

Toujours aussi habilement, Hertz suggère que les poilus commencent en avoir assez de la guerre et de leurs piètres conditions. Pour traduire ce sentiment, il introduit une comparaison19 « les Boches sont comme nous » qui présente l’ennemi semblable aux troupes françaises dans leur désir de retourner dans leurs foyers « ils aimeraient mieux être chez eux ». On notera également que l’épistolier utilise le procédé du discours rapporté20, qui consiste à « faire dire à l’autre » ce que l’on ne fait que rapporter. Ce procédé lui permet de transmettre une opinion, un jugement ou autre, sans se compromettre directement, notamment face à la censure.

Nous sommes à moins d’un mois des fêtes de Noël, début décembre 1914, et tout juste quatre mois se sont écoulés depuis le début du conflit. Pourtant, et malgré le secteur, tout semble calme dans leur « coin », et les hommes satisfaits de cette situation : 

« …le hasard veut que dans notre coin ce soit le calme plat. Les Boches ne nous font même plus l’honneur de nous adresser de temps à autre, comme ils le faisaient auparavant, les expéditions de balles ou de shrapnells d’ailleurs anodines (en ce qui concerne notre compagnie). Les officiers en sont à se demander ce que signifie cette mansuétude et pourquoi ils ne nous tirent pas dessus, même quand ils nous voient en paquet, en plein jour et en terrain découvert. Les hommes s’accommodent très bien de ce mystère, expliquent que ceux qui sont en face de nous sont « de bons bougres de Boches », bien gentils, « des pères de famille comme nous qui ne nous veulent pas de mal et à qui il n’en faut point faire » (moitié blaguant, moitié sérieux). Et pendant ce temps à peu de kilomètres d’ici, les marmites pleuvent et peut-être Charoy et les autres sont-ils en train d’écoper. Toujours la loterie ! » (Ibid : 132, lettre du 1e décembre 1914)

Le terme de « loterie », suivi d’une interjection (le point d’exclamation), introduit la  notion de chance ou de malchance, c’est-à-dire présente la situation des combattants comme entièrement aléatoire, dont le sort dépend purement du fait d’être au mauvais endroit au mauvais moment, ou l’inverse. L’interjection21 transmet le sentiment de complète absurdité que l’épistolier ressent par rapport à cette situation. De même, la totale incompréhension et ignorance - dans le sens où les soldats ne sont pas informés du pourquoi, ni du comment des évènements - dans lesquelles ils se trouvent, sont perceptibles par l’emploi du terme « mystère » ; ce dernier signifiant, par définition, ce qui est obscur, caché, inconnu, inexplicable ou incompréhensible (Larousse, 1914).

La nouvelle famille de Hertz

Au fur et à mesure que nous avançons dans la correspondance, Hertz s’identifie aux poilus dont il se sent de plus en plus proche. À tel point qu’il va même jusqu’à emprunter leur langage pour l’utiliser dans son échange : « Le soleil, comme disent les « poilus », a déjà pris de la force - et quand il paraît, il se fait vite sentir et nous fait du bien. » (Ibid : 203, lettre du 7 février 1915)

Il les considère à présent comme sa nouvelle famille, et les hommes sous son commandement qu’il nomme « mes grands enfants », ne cessent de l’éduquer aux merveilles de la nature. Il apprend à écouter chanter les oiseaux, à discerner leurs sons, à apprécier les fleurs :

« Tu te rappelles, une fois je t’ai rapporté de la Bibliothèque quelques notes sur le chant des oiseaux, extraites du livre de Rolland sur la Faune populaire de la France. Mais comme c’est différent de les recueillir de la bouche même des campagnards, de cueillir les fleurs toutes fraîches au lieu de les extraire, pâlies et séchées, d’un herbier poudreux. […] Tous ces discours viennent des vieux, c’est une science traditionnelle qui malheureusement ne se transmet plus. […] Même mes grands enfants d’ici prennent un plaisir très vif à se rappeler ces « discours »… » (Ibid : 225, lettre du 7 mars 1915, souligné par Hertz).

Revendiquant définitivement son appartenance à la communauté des poilus, ces hommes représentent pour lui, le peuple français auquel il est fier d’appartenir :

« …C’est vrai qu’il y a quelque chose d’admirable dans cette tranquille et gaie acceptation du plus grand risque par nos petits troupiers. C’est une armée de gens qui y voient clair, qui ne se laissent pas "bourrer le crâne" et qui acceptent tout résolument sans faire usage de leur raison si éveillée et si vive, parce qu’il le faut. C’est une bénédiction de vivre parmi eux, surtout pour un juif. Aussi, suis-je plein de gratitude et d’amour pour la douce patrie si accueillante, jusqu’à l’excès. » (Ibid : 240, lettre du 22 mars 1915, souligné par Hertz)

Si les poilus se sont battus, précise Hertz, ce n’est pas d’une façon aveugle, ni irréfléchie « sans faire usage de leur raison si éveillée et si vive », mais par devoir et par patriotisme « parce qu’il le faut ». Loin de croire à tout ce qui se dit ou s’écrit, ils « y voient clair », et « ne se laissent pas "bourrer le crâne" ».

Fier d’appartenir à la nation française, le « vieux peuple glorieux, le peuple élu »

La complexe question de sa judéité, qu’il soulève dans cet échange du mois de mars 1915, et quelques semaines seulement avant son décès, n’est pas un sujet nouveau. Elle est l’argument qui, tout au long de sa correspondance, va servir à justifier son volontariat au combat auprès de son épouse. Elle est aussi la raison qui conditionne son ardent désir de s’identifier, et d’appartenir à la communauté des poilus qui, pour lui, représentent le peuple de France. Ainsi, considère-t-il son volontariat comme une opportunité de payer au « peuple élu »22 ce qu’il nomme « une dette envers la France »23 :

«…comme juif, je sens l’heure venue de donner un peu plus que mon dû – parce qu’il y en a beaucoup qui ont donné ou qui donnent beaucoup moins qu’ils n’ont reçu. Il n’y aura jamais assez de dévouement juif dans cette guerre, jamais trop de sang juif versé sur la terre de France. Si je puis  procurer à mon fils de bonnes et vraies lettres de grande naturalisation, il me  semble que c’est le plus beau cadeau que je puisse lui faire. » (Ibid : 98. Lettre du 3 novembre 1914, souligné par Hertz)

La France qu’il présente comme terre d'accueil, force sa reconnaissance. Le mois suivant, il réitérera dans cette représentation :

« L'imbrisable volonté de vivre du vieux peuple glorieux qui a  bien voulu nous accueillir et nous donner le plus grand des bienfaits : une patrie à aimer, à révérer, à servir. Quand on me demande (…) " vous êtes  alsacien ? ", je réponds " non, je suis juif, mon père était d'origine allemande"- et cela me paraît naturel et facile et je n'ai aucune envie de cacher mon nez. Finis les doutes et les scrupules - le service, que je voudrais seulement plus actif et plus complet, justifie à mes yeux mes droits et ma qualité de Français. » (Ibid : 146. Lettre du 13 décembre 1914)

Le « vieux peuple glorieux » bienveillant, qui accueille l'égaré, le déraciné, et l’étranger, justifie sa participation active à la défense du territoire français. Et, son désir d’intégration24 totale à la nation, son rêve de procurer à son fils « de bonnes et vraies lettres de grande naturalisation » passe, pour lui, par sa décision de combattre.

Portrait des poilus 

En étudiant l'interaction qui progresse au rythme du vécu du locuteur, à travers son échange avec l'allocutaire, s’élaborent peu à peu caractères et habitudes de la communauté des poilus. Elle nous permet ainsi de saisir, puis de définir les combattants qu’ils étaient, ainsi que leurs motivations dans la persévérance au combat.

Leur première et principale caractéristique est une vertu incontestable : le courage. Ils apparaissent comme des hommes frais, en contact direct avec la nature – je reprends ici tous les termes employés pas Hertz - aux sens aiguisés par une longue habitude de l'observation, capables de créer, à l'initiative fertile, et sachant tirer parti de leur environnement. Francs et fiers, ils sont dotés de muscles résistants et souples au service d’une volonté brave et virile. Ils aiment leur travail et la vie, marchent droit, et n’ont peur de personne. Psychologiquement forts, ils ne se plaignent pas et sont solidaires de leurs camarades. Faciles à vivre, ils ont un côté « bon enfant », sont de nature gaie avec le sens de l’humour, et leurs propos sont toujours savoureux et instructifs. Très famille, ils aiment manger leur soupe tranquilles et n’aiment pas la guerre. Pourtant ce sont de vaillants guerriers, clairvoyants qui ne se laissent pas "bourrer le crâne". Et, bien que parfaitement conscients de leur terrible situation de combattants, ils sont patriotes et toujours prêts à continuer la lutte parce qu’ « il le faut ».

Tel est le portrait des poilus, de ces « gars », ces braves gens de la France profonde, relatif aux neufs premiers mois de la guerre, que l’ethnologue Robert Hertz a élaboré dans sa correspondance. Comme eux et avec eux, et comme des millions d’autres, il a payé le prix du sang, et il l’explique ainsi :

« Des forces aveugles nous mènent, nous poussent, nous emportent, mais l’homme vraiment homme, continue à marcher droit dans la tempête, heureux de servir la cité qui l’a nourri et élevé, pour qu’elle reste belle et fière parmi les autres – et quand le destin brutal le terrasse, il le domine encore par sa sérénité, par sa volonté de ne pas déchoir, par son acceptation des lois de la vie et de la société…  » (Hertz 2002 : 139, lettre du 5 décembre 1914)

 

Bibliographie

Aristote. 1997. Éthique à Nicomaque (Paris : Vrin)

Aristote. 2003. Rhétorique (Paris : Gallimard)

Ducrot, Oswald.1972. Dire et ne pas dire (Paris : Hermann)

Ducrot Oswald. & al.1980. Les mots du discours (Paris : Minuit)

Hertz, Robert. 2002. Un ethnologue dans les tranchées, août 1914-avril 1915 (Paris : CNRS), préfaces de Jean-Jacques Becker et Christophe Prochasson

Landau, Philippe-E. 1999. Les Juifs de France et la Grande Guerre (Paris : CNRS)

Platon. 2002. La République (Paris : Garnier Flammarion)

Prost, Antoine. 1979. Petite histoire de la France au XXe siècle (Paris : Colin)

 

Notes

1 Sa femme, Alice Hertz née Bauer (1977-1927), était une intellectuelle, comme son mari. Elle s'occupait de pédagogie française et joua un rôle important dans la réforme de celle-ci.

2 Émile Durkeim (1858-1917) enseignait à la Sorbonne en 1902. Ses travaux en sociologie portaient sur des questions d’épistémologie et de morale qu’il reliait à des phénomènes collectifs. À l’encontre d’autres sociologues pour qui la société est dirigée par des forces économiques et matérielles, il considèrait la religion comme un facteur prédominant dans les façons de penser, à travers lesquelles les hommes élaborent un système complexe de croyances et de connaissances.

3 Marcel Mauss (1872-1950) était un anthropologue pour qui un fait social est intrinsèquement pluridimensionel, c’est-à-dire qu’il comporte plusieurs dimensions telles que culturelles, religieuses, juridiques ou encore économiques, et ne peut être réduit à un seul de ces aspects. Cette théorie donna naissance à ce qu’il nomma le “fait social total”, qui est aujourd’hui un outil méthodologique et un concept des sciences humaines, principalement en anthropologie et en sociologie.

4 Les unités de l’armée territoriale étaient, en principe, destinées à rester à l’arrière des troupes de l’active. Elles se livraient à maintes occupations, mais n’étaient pas censées combattre.

5 Le 330e régiment d’infanterie était un régiment de réserve d’active, correspondant au 130e d’active, originaire de la Mayenne.

6 Aux Éparges et dans la région de la Woëvre, sont tombés de trop nombreux soldats parmi lesquels, Louis Pergaud, disparu en avril 1915, et Alain Fournier, tué en septembre 1914. Maurice Genevoix y fut grièvement blessé en avril 1915.

7 Socialement et politiquement parlant, les ruraux dominent par le nombre. “En 1900, 60% des Français vivent à la campagne et 40% à la ville. 58% des actifs sont des agriculteurs”(Prost 1979 : 10). Dans son ouvrage, Antoine Prost précise également que si les communautés villageoises sont soudées par des coutumes locales et des valeurs communes, ainsi que par une uniformité du genre de vie, les hiérarchies villageoises sont cependant très fortes et très présentes, et varient selon les régions. Les inégalités sont donc très grandes. On trouve le domestique salarié, le gros cultivateur (terre de 30 ou 40 hectares), le gros fermier, le petit et le moyen propriétaire. Le plus petit (moins de 5 hectares) a peine à se nourrir.

8 Pour le philosophe grec Platon (427-348 av. J.C.), le courage fait partie de ce qu’il nomma les “ quatre vertus cardinales” dans le livre IV (441c- 443d)) de la République. Aristote (384-322 av.J.C.) reprendra longuement la notion de courage dans Éthique à Nicomaque (1115a-1117b), la mettant en première place parmi ce qu’il nomma les “vertus spéciales”. 

9 Un stéréotype est une représentation culturelle figée.

10 La théorie de Pierre Hamp, militant et créateur d’un nouveau réalisme socialiste, était basée sur la grandeur du travail et les conditions pénibles dans lesquelles l’homme travaille. Hertz critique dans cette citation l’image que Hamp a donné du travailleur

11 Le genre épidictique se réfère à un discours faisant généralement l’éloge de quelqu’un ou de quelque chose. On utilise aussi parfois ce genre, mais beaucoup plus rarement, pour blâmer. Hertz se sert ici du genre pour faire l’éloge des poilus.

12 Pour Aristote, dans son ouvrage Rhétorique, Livre I, 1358b, l’épidictique fait partie des trois genres de l’éloquence (avec le délibératif et le judiciaire). Dans la partie qui s’intéresse au genre épidictique (1366b), Aristote précise : “ la vertu est la faculté d’être bienfaisant. Aussi honore-t-on surtout les hommes justes et courageux ; le courage est utile à autrui pendant la guerre. […] Le courage est la vertu qui rend capable des belles actions dans les dangers, comme l’ordonne la loi, et qui nous incline à servir la loi ; la lâcheté est le contraire”.

13 Émile Pouget (1860-1931) était un syndicaliste révolutionnnaire. Fondateur du périodique Père Peinard en 1889, puis de La Sociale et de la Révolution, il remplit les fonctions de secrétaire à la section des fédérations de la CGT de 1902 à 1908.

14 Une doxa représente l’ensemble des opinions communes au sein d’une société ou d’un groupe, relatives à un comportement social. Dans la citation présentée, Hertz pose qu’il existe dans le groupe combattant des poilus, des opinions communes au sujet de la guerre, ainsi que dans leurs perceptions de celle-ci.

15 Les femmes ont largement contribué à l’effort de guerre. Celles des villes ont pallié au manque de main d’oeuvre, elles ont été facteurs, chauffeurs de tramways, ouvrières dans des usines d’armement (fin 1915), et autres rôles dans divers secteurs. Les femmes d’agriculteurs ont assumé les difficiles travaux des champs. Certaines ont été “marraines de guerre”, d’autres, infirmières dans des maisons de convalescence et des hôpitaux de guerre.

16 Le shrapnel est le nom d’un obus allemand.

17 L’expression “se serrer la louche” signifie “se serrer la main”.

18 L’expression “faire une manille” signifie jouer au jeu de cartes nommé la Manille. Ce jeu, d’origine espagnole, était très populaire en France jusqu’à la moitié du 20e siècle. Il sera  remplacé par la suite par la belote.

19 La comparaison, fondée sur l’analogie, a pour but principal d’éclairer, à l’intention des destinataires, un propos qui n’est pas toujours facile à appréhender. La distance spatio-temporelle, puis le décalage entre ce que l’arrière sait et ce qui se passe réellement sur le terrain, et enfin la censure militaire et l’auto-censure, expliquent l’emploi frequent de ce procédé discursif dans une correspondance de guerre.

20 Par le procédé du discours rapporté, le locuteur se présente comme n’étant pas la source première de l'assertion attribuée à l'autre. En même temps, rapporter, et, dans ce cas, reproduire le dialogue d'autrui, et choisir de rapporter ce dialogue très spécifique, présente un certain degré d'adhésion (Ducrot 1980 : 45) de la part de l'épistolier par rapport au fait rapporté.

21 Pour le linguiste Ducrot, l’interjection est “ comme une espèce de cri ” (1980 : 133), “comme une sorte de réflexe” (Ibid : 134), à travers laquelle “l’énonciateur peut adopter des attitudes et jouer des rôles” (Ibid :161). L’interjection est ainsi “le lieu privilégié où se marque l’interaction des individus” (Ibid), et permet d’exprimer sentiments et émotions (1972 : 19) .

22 “ L’histoire de France a une grandeur biblique. La France aussi est un peuple élu - l’épouse d’un dieu jaloux qui la frappe terriblement quand elle s’éloigne de lui et court après les faux dieux – mais qui l’aime et la rétablit magnifiquement et la couvre de gloire dès qu’elle revient à lui – dès qu’elle redevient fidèle à elle-même et à son destin sublime” (Hertz 2002 : 154, lettre du 18 décembre 1914).

23 " Si je tombe, je n’aurai acquitté qu’une toute petite part de ma dette envers le pays"  (Hertz 2002 : 247, lettre du 2 avril 1915).

24 Les Juifs allemands immigrés ne se considéraient pas entièrement intégrés à la société française, principalement de par l’origine du pays d’où ils venaient, comme l’Allemagne, l’Autriche ou la Hongrie. Pour plus d’informations sur le sujet, on peut consulter l’intéressant ouvrage de Philippe Landau : Les Juifs de France et la Grande Guerre, aux éditions CNRS, 1999.