Espace scientifique > Societe > Photographier Athènes pendant la Première Guerre mondiale : un panorama de la ville sous le regard de l’Armée d’Orient

Photographier Athènes pendant la Première Guerre mondiale : un panorama de la ville sous le regard de l’Armée d’Orient

Animal de portage amaigri, rue Didotou vue de la rue Asklipiou vers la rue Zoodohou Pigis
© Ministère de la Culture (France), Médiathèque de l'architecture et du patrimoine, diffusion RMN
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

A l’heure du centenaire de l’entrée officielle de la Grèce dans la Grande Guerre, l’Ecole Française d’Athènes, soutenue par la Mission du Centenaire de la Première Guerre Mondiale en France et en collaboration avec le musée Benaki, ont réalisé l’exposition Athènes 1917 : sous le regard de l’Armée d’Orient, visant en premier lieu à donner en images une série des événements cruciaux dans l’histoire contemporaine du pays et en deuxième lieu de dessiner le portrait d’une période encore mal connue dans son ensemble du grand public. Redécouvertes dans les collections des archives photographiques de l’Etablissement de Communication et de Production Audiovisuelle de la Défense (E.C.P.A.D.) et de la Médiathèque de l’Architecture et du Patrimoine (M.A.P.) et exploitées pour la première fois  cent ans après leur prise, ces rares et inédites photographies nous offrent aussi un moyen de comprendre la complexité sociale et politique de la réalité athénienne tout au long du conflit, et révèlent plusieurs aspects exceptionnels d’une ville à la fois classique et provinciale. Les athéniens et les soldats de l’Armée Française capturés dans leur quotidien sont les acteurs principaux de cette narration photographique.

L’exposition est le fruit d’un travail de recherche important, mené au sein d’un programme ambitieux intitulé « Entre global et local. L’Histoire civile d’une armée oubliée: L’Armée d’Orient, 1915-1919 ».  Le but de ce projet qui a vu le jour en pleine célébration du centenaire du premier conflit mondial, s’inscrit dans une volonté de mettre en lumière les traces de l’histoire sociale de l’Armée, en focalisant aux acteurs de ce «front oublié»[1].

Sans ignorer que les photographies exposées étaient destinées à répondre à la propagande des ennemis, nous ne pouvons que remarquer le regard ethnographique des opérateurs, surpris de l’authenticité de paysages urbains. L’exposition est structurée en trois parties thématiques, témoignant de la vie quotidienne d'Athènes dans les premières décennies du XXe siècle, de l'entrée progressive du pays dans la guerre et présentant enfin des aspects architecturaux et des paysages à travers la vision touristique des soldats-photographes étrangers. L’exposition contient au total 110 images (choisies parmi un corpus de 505 clichés[2]) tirées par les photographes militaires de la Section Photographique de l’Armée (SPA). La propagande à travers l'image photographique est une pratique répandue à cette époque[3]. Voulant mémoriser la guerre et raconter «son Histoire», l'Armée Française organisa dès les premières années de la guerre ce service (SPA), qui laissera derrière lui de riches archives, toujours ouvertes à l'exploration et à l'étude des chercheurs contemporains. La plupart de leurs noms restent inconnus[4].  Mais certains cependant se sont fait connaitre, comme l’opérateur C, Pierre Machard, photographe du plus grand nombre de clichés du reportage à Athènes[5].

En suivant la structure de l’exposition et le «voyage» des visiteurs dans le temps, on va essayer de présenter les trois parties thématiques principales en insistant sur les aspects particuliers de cette histoire d’une ville en guerre par rapport aux grandes métropoles occidentales.

1/ Moments de la vie quotidienne athénienne – Aspects d’une rencontre «précoce» des Grecs avec la photographie de rue               

Instantanés, portraits et scènes de rue forment la première grande partie qui nous offre un panorama intéressant de la vie de tous les jours en 1917 se déroulant autour des places et des quartiers pittoresques de la ville antique (l’Acropole et Lycabette). Les rues Aiolou, Athinas, Ermou, le Monastiraki, les cordonniers de la rue Pandrossos et le marché central Varvakeion représentent le centre de l’activité commerciale sédentaire de l’époque. 

Mais Athènes vit aussi au rythme de ses marchands ambulants. Certaines scènes figurant dans les reportages, présentent la vente de raisins et de limonade fraîche[6] par les marchands ambulants de la ville. Les photographes rencontrent souvent aussi des brocantes en pleine air. Ce type de marchés, bien répandus en Grèce, constitue un point de rencontre entre les laboureurs. Ainsi, on peut voir les échanges entre les clients et les marchands, surtout capturés durant la semaine sainte, lors des préparations pour les fêtes de Pâques en avril. 

Les célébrations religieuses et les différentes coutumes et traditions grecques  pendant les jours de Pâques attirent immédiatement l’intérêt des reporters de la SPA. Partout dans la ville, les célébrations s'organisent autour des églises catholiques et orthodoxes, où des soldats grecs tiennent des veillées funèbres en hommage à leur camarades tombés au front. Pour les Grecs, Pâques est la fête religieuse la plus importante. Samedi saint, les bourgeois cherchent à acheter leur agneau pascal et font la queue devant les boucheries et les restaurants. 

En même temps, dans un autre cliché de cette partie, on distingue un jeune garcon pieds nus qui pose avec son agneau pascal sur la colline de Lycabette. Nous pourrions supposer que le cadrage dans cet exemple, ​ dont les deux éléments constructifs de l’image – l’agneau et l’enfant - représentant l’innocence, revèle les intentions esthétiques et le regard critique des photographes-reporters sur les coutumes grecques. 

Parfois, les scènes de rue mettent - sans que cela soit l’intention principale du photographe -  aussi en lumière les contrastes sociaux du réseau athénien : par exemple la photo de cette jeune femme bourgeoise se heurte à celle d'un enfant pieds nus serrant son doigt. En regardant l’ensemble des photographies, il est clair que les reporters de la SPA n’ont pas voulu capturé les riches bourgeois de l’époque mais leur objectif a été surtout de montrer des gens rencontrés tous les jours, des enfants qui jouent dans les rues, des jeunes filles croisées dans les quartiers antiques ou des personnes âgées. La poussière, la boue et la présence de vaches, de veaux ou d’ânes, au cœur des rues centrales, constituent des éléments caractéristiques d’une ville, au caractère « authentiquement » provincial. D’autres photographies de cette partie nous montrent une série des métiers autrefois répandus mais n’existant plus aujourd’hui. Ainsi,  les images des jeunes ferblantiers au travail[7] et des cireurs de chaussures au repos devant la Mairie d’Athènes[8],  font référence à des années passées, inconnues du jeune public.

En focalisant sur la façon dont les personnes photographiées regardent l’objectif et sur le cadrage des images, nous pouvons supposer l'embarras et la curiosité de ceux-ci devant le développement du medium. Il est à noter qu'en Grèce en 1917 la photo de rue n’est pas autant répandue qu’en Europe. En plus, étant donné que le photojournalisme n’avait pas encore réussi à s’établir dans la société grecque, l’image analogique ne connaissait pas alors à l’époque la même diffusion qu’en France. Par contre, il n’y avait qu’une minorité des photographes grecs qui travaillaient en dehors de leurs studios[9]. Nous pourrions constater alors  l’importance et la rareté de ces clichés prises par les soldats français. 

2/ Signes de guerre – Aspects des relations diplomatiques entre la France et la Grèce

Dans la deuxième partie, on est confrontés aux visages sombres des athéniens, respirant une atmosphère différente, plus inquiétante cette fois-ci. Les photographes dans ce cas deviennent témoins d'événements importants de la période. Le blocus[10] imposé du 25 Novembre 1916 imposé par les alliés de l’Entente a provoqué la privation de nourriture et d'eau, et a conduit inévitablement le pays dans la famine et le mécontentement. La violence qui a marqué la période des combats du Novembre en 1916 (Noemvriana) - suscitant le Schisme National entre les partisans de la neutralité du pays et ceux qui optaient pour son entrée en guerre pour soutenir l’Entente - a laissé un traumatisme profond et indélébile à Athènes. Les opérateurs de la Section Photographique de l’Armée parcourant les rues de la ville découvrent et capturent l’Anathème contre Eleftherios Venizelos (au Champ de Mars, Pedion Areos) [11], des bâtiments endommagés et des images rares des premières victimes des émeutes[12].

Cette période se caractérise également par la forte présence militaire dans les rues et autour des monuments historiques emblématiques. Les images de l’occupation de l’Acropole et du théâtre d'Hérode Atticus par les troupes française et une série d'événements politiques majeurs tels que le retour de Eleftherios Venizelos à Athènes, l'arrivée des officiels  français reflètent l'entrée officielle de la Grèce dans la guerre. Les cérémonies politiques comme celle de la fête nationale française (l4 juillet 1917) au stade panathénaïque ainsi que divers autres événements d’ordre stratégique, comme par exemple la visite du général Maurice Sarrail, commandant en chef de l’Armée d’Orient, ont également offert un spectacle d'un intérêt particulier pour les photographes qui l’ont immortalisé avec leur objectif. Pendant ces jours de guerre, les soldats français se mêlent à la population et on voit des sites archéologiques se transformer en camps militaires. Dans ce cas, les ruines antiques forment le décor d’une série de photographies qui capturent des moments de la vie quotidienne des campements (la soupe, le diner, le sommeil et les temps du repos) et qui se différencient du regard nostalgique et touristique par rapport aux photographies des paysages classiques de la partie suivante.

Tout au long de leur séjour à Athènes, les photographes de l’Armée Française suivent et fixent les événements politiques et diplomatiques pour servir des motifs stratégiques. Les buts qui se trouvent derrière la production des clichés explorés dans cette deuxième partie, alors, sont clairement propagandistes visant à prouver les bonnes relations entre les populations civiles et les troupes militaires de l’Armée d’Orient. Sur un autre axe, les photographies insistent sur l’enthousiasme des foules athéniennes lors du retour d’Eleftherios Venizélos voulant présenter l’ambiance heureuse en Grèce face à l’entrée officielle du pays en guerre. La propagande promet une guerre victorieuse et des relations amicales entre les Grecs et leurs alliés.

3/ Découvrir une ville entre de l’esthétique classique et provinciale       

Les photos de la troisième et dernière partie maintiennent le regard touristique du voyageur et se caractérisent par un intérêt essentiellement architectural et esthétique. Ruines et monuments antiques, églises byzantines, bâtiments néo-classiques, la mosquée de Disdaraki, le palais de Zappeio, la porte d’Hadrien, Acropole enneigée tous semblent attirer le regard français. Athènes incarne le symbole de leur éducation classicissante. Toutes leurs prises sont aujourd’hui d’un intérêt particulier en révélant des aspects oubliés de la ville et témoignant des transformations persistantes du paysage historique et urbain. 

Pourtant, il faut souligner qu’à part une vision idéalisée de la ville, parfois l’objectif des photographes capture aussi les éléments qui renforcent l’image d’un paysage provincial : ​ les rues remplies de boue en hiver et de poussière en été et les scènes de pâturage sur les collines constituent le deuxième visage de cette ville moins vivante et multiethnique que Thessalonique[13] mais plus authentique dans son changement à travers le temps. 

Conclusion

L'exposition Athènes en 1917 : sous le regard de l'Armée d’Orient, a souligné la présence active de l'Ecole Française d’Athènes dans le domaine culturel du pays. 
Pourtant, il ne faut pas oublier qu’il s’agit d’une exposition historique aussi. A travers les yeux et les recherches des photographes-soldats, l’exposition a mis en évidence les points qui ont stimulé leur intérêt et leur a fourni une source essentielle d'inspiration. 
En conclusion, grâce à cette présentation du reportage photographique de la Section Photographique de l’Armée française à Athènes en 1917 à l’occasion de l’exposition organisée par l’Ecole en septembre 2017, on espère que les 
​regards sur cette collection, particulièrement riche et rare, vont bientôt se multiplier.         

 

[1] MIQUEL P., Les Poilus d’Orient, Paris, 1998, p.343.

[2] Il est à noter que les photographes ont fait à Athènes la majorité de leurs prises pour l’année 1917. Ecole Française d’Athènes, Athènes 1917 : le regard de l’Armée d’Orient, éditions MELISSA, 2017, p.11.

[3] Ibid. p. 18.

[4] Selon Hélène Guillot «entre 1915 et 1919, les reporters de la SPA ont toujours eu l’obligation d’effacer leur nom au profit de la seule mention de la section ». GUILLOT H. p.147

[5] Ibid. p. 18.

[6] Ibid. Le vendeur ambulent de limonade (faite maison) était une figure habituelle du marché, surtout durant les moins d’été. Le récipient contenait de la glace qui permettait de la conserver bien fraiche. Ecole, p. 53.

[7] Ibid. Avant la diffusion des aciers inoxydables et comme l’argenterie coutait cher, le moyen le plus courant et le moins cher de protéger de la corrosion les objets en cuivre ou en laiton était de les recouvrir d’un alliage d’étain qui contenait aussi une petite quantité de plomb. Le rétamage, qui faisait l’objet d’une grande et régulière demande, était effectué par les ganotes (du grec ancien « ganosis » qui avait un sens un peu différent «  lustrage, laquage) dans des ateliers ou parfois par des rétameurs ambulants qui transportaient avec eux l’équipement minimal nécessaire au rétamage.  La plupart des ateliers qui travaillent le fer, le cuivre, le bronze ou qui étaient spécialisés dans le placage comme celui de la photo, se trouvaient depuis des siècles rue Efaistou. p.58.

[8] Ibid. Presque tous les personnages de cette scène, hommes jeunes ou adolescents sont des cireurs de chaussures comme l’indiquent clairement leurs boites avec les outils pour cirer ou vernir les chaussures et surtout avec au centre le support de bois caractéristique sur lequel le client debout posait solidement son pied pour faire entretenir sa chaussure d’abord brossage pour enlever la poussière, puis cirage ou vernissage enfin brossage et lustrage voire un vernissage complémentaire, avec un vernis transparent. Le cirage des chaussures se développait dans toutes les grandes villes du monde, d’abord dans les échoppes dispersées dans la ville, offrant des sièges confortables pour les clients que l’on soignait, sur un stade élevé, et bientôt sur chaque trottoir devant une foule de passants. Car en ce temps-la tout le monde couvrait de grandes distances a pied le long de rues en terre pleines de boue et de poussi7re, avec des chaussures toujours en cuir, le plus  souvent fabriquées sur mesure. Cette situation était  pire à Athènes en raison du problème très sérieux de la poussière liée à la sécheresse, à la nature des terres et au manque de verdure. p.64.

[9] XANTHAKIS Alkis, L’histoire de la photographie grecque 1839-1960, éditions Kastaniotis, p. 157.

[11] Op.cit. Athènes 1917, L’anathème contre le « traitre » Venizélos, prononcé par le Saint- Synode de l’Eglise de Grèce, a été  l’aboutissement de la grande manifestation anti-Venizelos qui suivit les Noemvriana. Les manifestants jetèrent symboliquement des pierres en signe d’anathème en récitant une formule d’imprécation prononcée d’abord par un haut- gradé royaliste. p. 104.

[12] Ibid. Il est à noter un cliché caractéristique de la collection qui présente l’exhumation des victimes venizélistes des «  Noemvriana ».  Les royalistes ont considéré les partisans de Venizelos comme responsables. Les jours ont connu une chasse à l’homme et des assassinats de sympathisants ou supposés sympathisants de Venizélos par le Réservistes. p.97.

[13] MEGAS Y. Τα συμμαχικά στρατεύματα : Η Βαβέλ των φυλών, University Studio Press, Thessalonique, 2015.