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Paris 1916

1916, la neige à Paris (photographie de presse / Agence Rol).
© Gallica/BnF
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

La correspondance échangée en 1915-1916 entre le soldat Jules Puech et son épouse Marie-Louise, récemment publiée, au-delà des informations sur les horreurs de la guerre, les destructions, l’angoisse des contemporains, peut être lue, aussi, comme un panorama de la vie à Paris1.

Tous deux issus de la bourgeoisie industrielle protestante du sud du Tarn, ils vivaient ensemble à Paris depuis leur mariage en 1908. Jules y avait obtenu le doctorat en droit ; Marie-Louise avait étudié en Sorbonne avant de passer huit années à Montréal comme enseignante de français et d’allemand à l’université anglophone McGill. Le couple habitait au siège du bureau européen de la Dotation Carnegie pour la paix internationale, dont Jules était le salarié. Marie-Louise le remplaça dans ses fonctions lorsqu’il fut mobilisé en mars 1915 et elle lui adressa tous les jours une longue lettre manuscrite ou dactylographiée décrivant avec précision ses multiples activités parisiennes, ses contacts avec des institutions et des personnalités françaises et étrangères.

À partir de ce courrier, on présentera d’abord le Quartier latin où se trouvait son domicile, qui était en même temps le « quartier général » de son action. Marie-Louise nous fait découvrir ensuite la floraison des œuvres sociales, pour beaucoup nées de la guerre. Elle fréquente aussi divers lieux de pouvoir et de contre-pouvoir. Certaines activités, enfin, peuvent être rangées dans la rubrique des loisirs, même si la guerre n’est jamais loin.

Le « toit commun » au Quartier latin

L’expression « le toit commun » est utilisée par Marie-Louise Puech elle-même pour désigner l’immeuble du 24 rue Pierre Curie qui abrite les trois institutions, le bureau européen de la Dotation Carnegie, la Société française pour l’arbitrage entre les nations et la rédaction de la revue La Paix par le Droit. La Dotation avait été fondée par le célèbre milliardaire américain ; le professeur Butler, président de l’université Columbia, la dirigeait depuis les États-Unis ; le sénateur de la Sarthe Paul d’Estournelles de Constant, prix Nobel de la Paix 1909, présidait le bureau parisien2. La Société pour l’arbitrage avait été fondée par Frédéric Passy, premier prix Nobel de la Paix en 1901 ; le professeur Charles Richet, prix Nobel de médecine, présidait en 1914 son conseil d’administration qui comprenait professeurs, avocats, députés et sénateurs, écrivains de renom comme Anatole France, de l’Académie française. Les mêmes milieux fournissaient les piliers de La Paix par le Droit, revue dont le titre résume bien le programme. Avant sa mobilisation, Jules Puech était le permanent, gérant l’ensemble de ces organisations aux objectifs proches. Marie-Louise l’aidait, particulièrement utile par sa parfaite connaissance de l’anglais et de l’allemand. Elle put facilement lui succéder dans une tâche qui n’était pas sans problème. Cette femme de caractère savait toujours trouver les solutions, mais cela exigeait beaucoup de temps et d’énergie3.

Aux scènes de guerre que décrit son mari, Marie-Louise opposait le calme de la rue Pierre Curie (1/9/15) : « Il fait beau et frais ; les maçons, qui construisent vis-à-vis et qui sont maintenant à la hauteur de notre étage, devisent entre eux ; les bruits de la truelle et le boulonnage des poutres de fer sont des bruits de paix ; la cloche d’un des couvents voisins, celle qui a un son si "province", sonne depuis un instant ; les marchandes des quatre saisons crient leur marchandise dans la rue et je suis tranquillement assise à ma machine. »

Les jardins du Luxembourg sont tout proches. Il ferait bon s’y promener ou s’asseoir sur un banc pour lire comme le font les étudiants à la belle saison (23/5/16). Auparavant (16/11/15), elle avait précisé : « J’ai eu ce soir  une conversation avec l’aveugle du Luxembourg. Comme je lui disais en passant le bonjour habituel, il m’a arrêtée et m’a demandé si je ne connaissais pas quelqu’un qui pourrait lui donner une paire de draps de lit. Il m’a dit que je lui inspirais confiance. » Confiance justifiée. Il n’y a pas de petit problème que Marie-Louise laisserait sans solution : l’aveugle reçut le cadeau à son domicile, 107 rue Mouffetard.

Au moment de l’attaque allemande sur Verdun, voici les Parisiens avides de nouvelles (27/2/16) : « J’ai porté hier après-midi ta lettre à la poste de la rue Danton où j’espérais voir le communiqué de 3 heures, mais il n’y était pas. En remontant le boulevard St Michel, j’ai vu que La Liberté avait paru ; il y avait foule autour des kiosques et tous les gens descendant le boulevard étaient plongés dans leur journal. […] On s’arrachait les journaux aux deux ou trois kiosques du boulevard. À l’un d’eux, j’ai pu avoir une Gazette de Lausanne, mais plus un autre journal suisse. » La crainte des raids aériens impose la suppression de l’éclairage public. Sur le même boulevard St Michel, la nuit du 18 juin 1916, au retour d’une conférence de Victor Bérard, il fait « noir comme dans un four ». « Il faut tâter quand on monte et qu’on descend du trottoir ; rue Garancière et le long du Sénat, c’est le noir absolu. »

Rue Le Goff, presque sous le « toit commun », se trouve la bibliothèque Frédéric Passy, créée par les efforts de Jules Puech et que Marie-Louise continue à alimenter en livres, brochures, coupures de presse et autres documents. D’Estournelles ne l’apprécie pas ; il pense qu’on y gaspille du temps et de l’argent car il y vient peu de monde. Marie-Louise n’est pas de son avis. Elle réussit à abonner la bibliothèque à des journaux allemands, comme le Berliner Tageblatt (par le libraire Le Soudier4 et la Suisse), et à augmenter le nombre de lecteurs en faisant venir les étudiants du germaniste Charles Andler et de l’économiste Charles Gide. La bibliothèque Frédéric Passy est ainsi devenue un « coin nouveau de Quartier latin » (3/1/16). Des projets de coopération sont esquissés avec le groupe espérantiste du général Sébert, avec l’association des Amis de Jaurès, avec la Ligue républicaine d’Alsace-Lorraine créée par Charles Andler, professeur à la Sorbonne.

Cœur du Quartier latin, la Sorbonne est fréquemment citée. Le 7 décembre 1915, retardée du côté de la place Vendôme par une de ses bonnes œuvres, Marie-Louise a « couru au métro sous une pluie battante pour ne pas être en retard » au cours d’Andler sur l’histoire de la pensée allemande. Le 9 avril 1916, elle assiste, toujours à la Sorbonne, à une séance solennelle en l’honneur de l’Arménie, présidée par Anatole France. Le 19 juillet, elle se rend à la Sorbonne le jour de l’écrit du bachot, et son amie canadienne Miss Cameron remarque que les étudiants de tous pays se ressemblent beaucoup quand ils passent des examens.

Enfin, c’est aussi à proximité, au 195 de la rue St Jacques, que se trouve le siège de la Sauvegarde des enfants dont s’occupent Marie-Louise, le sénateur Strauss et Mme Deschanel, épouse du président de la Chambre des députés. Cette association prend en charge des enfants réfugiés des régions envahies par les Allemands pour les convoyer vers le sud de la France, leur fournir chaussures et vêtements. Afin de stocker ces fournitures, on cherche des locaux à l’Institut océanographique et dans les établissements scolaires proches (lycée Henri IV, lycée Montaigne). L’évocation de cette « bonne œuvre » ouvre notre deuxième rubrique.

Les œuvres de guerre

Certaines institutions, certains établissements existaient avant la guerre, et d’abord la Croix Rouge dont le grand bureau est « établi dans cet immeuble nouvellement construit à l’angle de la rue Pierre Charron et des Champs Élysées » (18/7/15). Et, le 4 septembre : « La descente des Champs Élysées en ce moment est vraiment bizarre : il y a tant d’hôpitaux, d’œuvres de soldats que l’atmosphère y est plus de guerre que dans d’autres quartiers. » Détail amusant : « Il est bien plus agréable de marcher en ce moment à Paris qu’en temps normal. Traverser la place de l’Étoile et la place de la Concorde sans risquer à chaque pas de se faire écraser est une de ces compensations qu’il faut apprécier. » Des blessés sont soignés aussi au Val de Grâce, et Marie-Louise obtient l’autorisation d’aller y visiter un prisonnier allemand recommandé par le Bureau international de la paix de Berne (19/6/15). Au Bureau des enfants assistés de la rue Denfert-Rochereau, elle s’occupe d’un gamin amputé d’une jambe, elle le conduit chez le docteur Jalaguier (« qui a été très bien, il est toujours très bien, du reste, c’est un homme en même temps qu’une sommité ») ; celui-ci va lui faire obtenir une jambe artificielle par la fondation Montyon et le bureau de bienfaisance du Ve arrondissement (22/3/16).

Mais c’est la guerre qui a fait naître une véritable floraison d’œuvres nouvelles, et Marie-Louise s’y trouve largement mêlée. Elle se rend fréquemment au Comité des prisonniers de guerre de l’avenue des Champs Élysées, par exemple pour faire abonner des PG français à des colis de pain distribués par un organisme helvétique. Le dépôt centralisant les « successions » des soldats décédés (leurs petits objets personnels qu’on a pu récupérer) est établi rue Lacretelle, près de la porte de Versailles ; elle y va pour s’occuper du cas d’un camarade de son mari (1/8/16). Madame Alcan, la femme de l’éditeur de la thèse de droit de Jules Puech5, s’est investie dans l’Office des familles dispersées, avenue de l’Opéra, à l’ancienne école Berlitz. Marie-Louise et Mme Alcan croisent leurs renseignements pour plus d’efficacité. Son amie Dick May « a organisé un magasin de vente permanent au profit des œuvres de guerre » au 3 rue de la Paix, maison Paquin, à côté de la place Vendôme. La sœur de Romain Rolland s’occupe de l’ouvroir du Moulin Vert, mais l’abbé qui le dirige l’a priée de donner sa démission comme son nom a été mêlé à de la propagande pacifiste (15/1/16). Jeanne Mélin, militante de La Paix par le Droit, « s’occupe à Paris d’une entreprise montée par Mme Brunschvicg pour loger des réfugiés ; c’est un hôtel, je pense appartenant à des Allemands, au coin de la rue des Petites Écuries et de la rue Hautefeuille, dans lequel on a logé des femmes de mobilisés des régions envahies et aussi quelques vieux ménages. Ces gens ont ainsi le loyer gratis ; on va organiser maintenant une sorte de restaurant coopératif où ils prendront leurs repas s’ils veulent » (19/4/16).

L’ancien siège des automobiles Mercedes, sur les Champs Élysées, a été récupéré (4/9/15) : « Il y a une sorte de cercle salle de lecture et de réception où les soldats convalescents peuvent aller passer le temps et vendre les objets qu’ils ont confectionnés ; ces objets sont exposés en vitrine à la place des autos ; il y a beaucoup de bibelots en raphia, des jouets, des vanneries, des broderies faites par les Hindous et les Algériens. » Le Comité des amitiés musulmanes dont s’occupe Charles Gide, entre autres activités en faveur des soldats d’Afrique du Nord, « a ouvert à Paris dans un local de grand café une sorte de cercle où ils peuvent aller manger du couscous, boire du café et se retrouver entre eux » (15/3/16).

Sur le nombre, certaines œuvres comme celle de l’hôtel Continental ont pu donner à Marie-Louise et à sa sœur « l’impression d’assister à la comédie » (30/12/15). « Les dames ont passé l’après-midi à discuter sur des rangements d’armoire. Mme de V… a cependant fait quelques coutures à la machine, mais les autres n’ont pas touché une aiguille. On a dit à Val [sa sœur Valentine] qu’elle devait se mettre en costume d’infirmière si elle y allait régulièrement6. »

Les gares et les magasins sont à prendre en considération dans cette étude des bonnes œuvres. Les gares (du Nord, de l’Est, de Lyon, Montparnasse, Austerlitz) parce que c’est là qu’arrivent les réfugiés ou que reviennent des enfants placés dans le sud et dans l’ouest. Ainsi, entre autres cas, le 7 mai 1915, Marie-Louise doit-elle aller gare du Nord attendre des enfants de Beauvais ; le 24 novembre, à la gare de l’Est pour des enfants venant de Reims. Et elle fréquente les magasins pour acheter de quoi vêtir ces enfants ou des produits à envoyer dans des colis à son mari, à d’autres soldats dont elle est comme la marraine de guerre, à des prisonniers7. Elle fréquente ainsi l’épicerie Félix Potin (vraisemblablement le magasin situé à l’angle du boulevard de Sébastopol et de la rue Réaumur), la Belle Jardinière (achat d’une pèlerine imperméable pour son mari), le Louvre (de la laine pour faire des mitaines et des chaussettes de soldats), la Samaritaine (provision de conserves pour envoyer aux prisonniers), le Bon Marché (où elle obtient une réduction de 5 % sur une importante commande de tissu parce que le fabricant, à Mazamet, est un cousin de son mari). Pour lutter contre les poux, Jules Puech demande de la benzine : « J’ai acheté ta benzine dans une pharmacie qui se trouve près du Théâtre français, entre l’avenue de l’Opéra et la rue Richelieu. Elle pourrait être ainsi au fond de la province la plus reculée : rien n’y a changé, bien sûr, depuis qu’Alfred de Musset fréquentait ce quartier » (24/3/16).

Enfin, diverses démarches la conduisent à travers la ville, soit pour rendre visite à la famille d’un camarade de son mari, tenant un petit magasin d’antiquités rue de Rennes, soit pour annoncer avec toutes les précautions nécessaires la mort d’un autre camarade à Mme Villemain, rue du faubourg St Antoine, soit encore, rue des Mathurins, pour essayer de convaincre les patrons de l’entreprise métallurgique Cail de rappeler du front leur ouvrier Émile Baudens, père de quatre enfants et séparé de sa famille restée en pays envahi8.

Le 1er janvier 1916, Marie-Louise réceptionne quatre enfants de retour de Toulon dans leurs familles parisiennes qui n’ont envoyé personne à la gare. Elle frète une auto ; deux enfants connaissent leur adresse et sont conduits chez eux. Les autres ne la savent pas bien. « Nous avons fini par trouver, au fond de Grenelle, dans une vieille bicoque au fond d’une cour. Quelles réflexions on fait, pendant qu’on dépense deux millions par mois en fumée et en œuvres de mort, voilà que des milliers et des millions d’êtres se traînent dans la misère sans pouvoir jamais espérer en sortir. J’ai passé mon après-midi à écrire des lettres de remerciements aux amies canadiennes qui m’ont envoyé de l’argent pour des œuvres ou des soldats. » Ici perce une critique des dirigeants des peuples, avec lesquels Marie-Louise Puech entretient aussi des contacts.

Lieux de pouvoir

À tout seigneur, tout honneur : il faut commencer par la présidence de la République. Marie-Louise n’aime pas Poincaré, pensant qu’il porte une part de responsabilité dans le déclenchement de la guerre. Elle ne le fréquente pas directement, mais elle rencontre des gens qui le connaissent bien, par exemple le professeur Charles Richet. Celui-ci a fait un voyage en Russie et en Scandinavie et, après son retour, le 18 janvier 1916, il cherche quelqu’un pour dactylographier son rapport destiné à la lecture présidentielle. C’est Marie-Louise qui s’en charge, écrivant à son mari : « Je ne te dirai naturellement pas ce qu’il y a sur ce document puisqu’il doit être secret, mais je puis te dire qu’il n’y a rien que je ne sache ou dont je me sois doutée depuis longtemps à propos de la Russie. »

Même si Marie-Louise connait quelques élus, la Chambre des députés est peu citée. Le Sénat l’est bien davantage car d’Estournelles de Constant invite toutes ses relations chaque fois qu’il y prononce un discours. C’est « par manie d’avoir beaucoup de monde autour de lui », estime-t-elle le 15 décembre 1915. Et, le 10 mars 1916 : « Nous rentrons à l’instant du Sénat où d’Estournelles nous avait conviées pour l’entendre. » Marie-Louise et sa mère qui lui a rendu visite à Paris ont pu, le même jour, écouter « un long discours de Viviani sur les pupilles de la nation ». Quant au sénateur Clemenceau : « En mettant ta lettre à la boîte, je me suis presque heurtée à Clemenceau dont l’auto attendait à côté et qui cherchait le coin des pneumatiques. Il m’a paru en très bonne santé, pas du tout aussi "tête de mort" qu’on le représente, plutôt gras » (15/6/16).

Un ami des Puech, Justin Godart, devenu sous-secrétaire d’État au ministère de la Guerre, y réorganise le service de santé. Une connaissance, Albert Thomas, dirige le sous-secrétariat à l’armement : « Il n’est plus logé dans la grange ou l’atelier qui l’avait abrité au début ; il est maintenant avenue des Champs Élysées dans un hôtel tout flambant neuf » (16/9/15). Quant au siège principal du ministère, dont une façade donne sur le boulevard St Germain, voici un instantané : « Nous regardions [aux] fenêtres du ministère tout un tas de jeunes ou moitié jeunes militaires employés qui ne faisaient rien que fumer et parler. Prudhommeaux, à qui je les ai montrés ensuite, m’a dit que ce n’étaient pas des gens de son bureau. Quelque patron à poigne pour rappeler à ces individus pourquoi ils sont là ne leur ferait pas de mal9. »

Enfin, les bureaux de la censure de la presse sont installés au ministère de l’Instruction publique, 110 rue de Grenelle. Quand on sait qu’il est interdit d’écrire sur la paix et que la revue que défend Marie-Louise a pour titre La Paix par le Droit, c’est une véritable épreuve à affronter devant de vieux messieurs décorés et obtus, mais c’est aussi pour eux un moment difficile quand ils sont en face de Marie-Louise Puech10 !

Dans cette situation exceptionnelle de censure et de « bourrage de crâne », il est difficile de considérer encore la presse comme un contre-pouvoir, mais il faut en parler tout de même. Pour la documentation de  la bibliothèque Frédéric Passy, Marie-Louise achète et lit de nombreux titres de la presse parisienne. Elle constate leur manque d’originalité. Le Temps reste encore le mieux renseigné, mais son conservatisme est insupportable ; L’Humanité livre peut-être les analyses les plus intéressantes et Marie-Louise en envoie à son mari sur le front des exemplaires cachés dans des feuilles bien-pensantes11. Marie-Louise et son mari figurent parmi les lecteurs des premiers numéros du Canard enchaîné qui les font bien rire. Et ils détestent L’Écho de Paris, journal réactionnaire de Barrès et de la Ligue des patriotes ; Marie-Louise jubile lorsqu’elle apprend, par la personne chargée du courrier de Barrès, qu’il reçoit des lettres d’injures envoyées par les poilus, dont l’une contenait même « quelques gros poux » (7/1/16).

Depuis l’affaire Dreyfus, l’opinion de la Ligue des droits de l’homme et du citoyen compte car ses dirigeants sont des personnalités reconnues des mondes intellectuel et politique. Jules Puech en était membre. Il demande à sa femme d’aller aux réunions, rue Jacob, à sa place. Elle est d’abord « un peu gênée, seule femme au milieu de ces hommes plus ou moins connus » (20/4/15). Son mari insiste : « Peu importe que tu sois la seule à n’être pas manitou ; Séailles, Gide et Cie ne sont pas des gens présomptueux. » Elle rend des services de secrétariat et de traduction et, finalement, ces hommes éminents « pour lesquels je suis un vieux copain, me serrent la main et me considèrent comme de la famille » (19/12/15). Elle assiste à la fracture entre Séailles et Guernut, d’une part, qui ne tiennent pas à critiquer le gouvernement, et le groupe Demartial, Morhardt, Gide, à l’origine, justement, d’un Comité d’études critiques avec d’autres personnalités comme Séverine, Marcelle Capy, le général Percin et des amis et amies du philosophe Alain.

Ces dernières ont fondé la section française de la Ligue féminine internationale pour une paix durable, issue du congrès de La Haye d’avril 1915, et se réunissent 32 rue Fondary, « au fond du XVe », à la permanence de la section du Travail des femmes du Conseil national des femmes. Marie-Louise participe à des réunions mais, agacée par la présence d’un homme qui monopolise la parole et dont elle n’apprécie pas les initiatives, elle ne s’engage pas à fond, tout en prenant la défense des « dames de la rue Fondary » contre les journalistes qui les traitent de vendues à l’Allemagne et contre diverses organisations féminines qui les réprouvent. Par exemple, Mlle Duchêne contrainte à la démission par l’Association des anciennes élèves du lycée Molière.

La fréquentation de ces dames avait conduit Marie-Louise à rendre visite à Mme Duchêne, 10 quai Debilly, dans le XVIe arrondissement12. Consultant le Tout Paris, elle avait noté la légion d’honneur du mari, architecte-paysagiste, et la propriété de la Villa des Pins à Cap Martin (17/7/15). « Le chalet suisse, en plus de ce qui précède, semble évidemment indiquer qu’il ne s’agit pas d’aventuriers : tu sais combien je suis toujours défiante. Je dois dire du reste que cette mère et cette fille font la meilleure impression, la jeune fille qui a le profil de Flora semble passionnée par toutes les œuvres13. » Plus tard, après avoir fait plus ample connaissance, Marie-Louise pourra tenir une longue conversation agréable avec Mme Duchêne en son logement « dans ce joli salon du quai Debilly où l’on voit la Seine sous les arbres » (30/6/16). Peut-on déjà parler de loisirs à propos de cet épisode ? Marie-Louise Puech avait-elle du temps pour des loisirs ?

Cultes, visites, spectacles : des loisirs ?

Lorsqu’elle est seule à Paris, Marie-Louise ne se rend pas au culte protestant. Le 20 juin 1915, elle écrit à son mari : « Valentine est partie pour les saintes assemblées où je ne l’ai pas suivie car je lui ai dit que je n’éprouvais aucun besoin d’entendre parler de religion et de christianisme si, au bout de 2000 ans, cette religion n’était pas capable de produire d’autres résultats que ceux de cette guerre. » Mais quand elle héberge sa mère ou sa nièce Andrée, aller au temple devient un devoir familial, qui débouche régulièrement sur la critique des sermons entendus. Le temple le plus souvent cité est l’Oratoire. Ainsi le 30 avril 1916 : « Ce matin, j’ai accompagné Maman jusqu’à l’Oratoire pour profiter du temps merveilleux et j’avais l’intention de passer l’heure du culte au Louvre où je croyais la sculpture ouverte, mais il n’en était rien. Je suis donc allée m’asseoir au Palais Royal avec un illustré anglais acheté à cause du tricentenaire de Shakespeare. »

Sauf dans le cas d’un service religieux à la Madeleine, le 23 juin 1915, en l’honneur des soldats canadiens tués (dont certains étaient de ses anciens élèves de McGill), Marie-Louise n’entre dans les églises catholiques que pour des motifs esthétiques ou par hasard. Ainsi, elle conduit sa nièce à St Paul et St Louis, à St Gervais, à Notre-Dame. Au Sacré-Cœur de Montmartre (12/9/15), elle note un cantique entendu dont le refrain est d’une grande pauvreté, puis elle jubile en contemplant la statue du chevalier de la Barre : « Je me souviens du plaisir que j’ai eu la première fois que je l’ai vue ; je suis vraiment anticléricale. » Elle entre à Notre-Dame de Lorette pour se protéger de la pluie à la sortie du métro (16/2/16) et elle assiste à l’offrande d’un cierge par une dame et un officier, occasion pour elle de railler les superstitions.

Il y a aussi de vrais spectacles, au Trocadéro où elle assiste à « La damnation de Faust » dirigée par Charpentier (17/4/15) et au tour de chant de Madeleine Roch qu’elle voudrait tuer « quand elle glapit et fait son cabotinage autour du drapeau » (18/6/15). À propos d’une exposition au Petit-Palais (5/9/15), elle note : « La raison pour laquelle nous avons pu admirer de belles vieilles choses est la même qui te retient loin de nous. » Il s’agit de la guerre car sont exposées des œuvres d’art de Belgique sauvées des désastres de la guerre. La guerre, toujours là, au milieu des « loisirs ». De même au cinéma Gaumont (11/7/15), où l’on peut voir quelques images du front, « mais cela venait après tant d’imbécilités que j’en étais excédée, des drames avec un patriotisme d’un genre stupide et de basse littérature. » « Résumé : je n’y reviendrai pas », écrit-elle, et il est vrai que les autres spectacles qu’elle évoque sont assez particuliers.

C’est le Guignol aux Champs Élysées, pour amuser sa nièce (4/9/15). C’est le cortège des obsèques du général Gallieni (1/6/16), qui n’intéresse pas Marie-Louise, mais elle doit en tenir compte parce que la « foule des jours de fête » bloque la marche des tramways. C’est encore le passage des Zeppelins, considérés comme un spectacle malgré le danger qu’ils représentent et les dégâts réels qu’ils provoquent14. Le 21 mars 1915, elle écrit : « Le public n’est pas plus ému que l’été dernier au moment du premier Taube. J’ai assisté à cette "première impression" ce matin en allant à la gare d’Austerlitz chercher les enfants de Carcassonne : les concierges et autres gens tôt levés se racontaient la chose et achetaient les journaux, mais les plaisanteries allaient leur train. […] Je ne savais même pas qu’il fallût se réfugier dans les caves au premier son du buccin ; le savais-tu ? Dans tous les cas, le seul résultat que l’on ait atteint par cette mesure fut de faire mettre tous les gens aux fenêtres quand ils n’ont pas été trop paresseux, comme moi, pour se lever. »

Le 14 juillet 1915, « les rues sont pleines de quêteuses de la journée de Paris, je ne crois pas avoir vu une seule personne sans insigne. Les médailles à 0,50 ont le profil de Rouget de Lisle d’après le médaillon de David d’Angers. […] Le gouvernement a décidé en fait de fête nationale de porter les cendres de Rouget de Lisle […] aux Invalides. Pourquoi les Invalides au lieu du Panthéon ? Est-ce pour satisfaire les gens qui sont plus "genre Invalides" que "genre Marseillaise" ? Rouanet, dans L’Humanité, dit qu’il aurait voulu qu’au lieu de régler un cortège protocolaire et exclusif, l’on demandât au peuple de Paris d’accompagner les cendres de Rouget de Lisle au Panthéon. » Marie-Louise poursuit : « On n’a évidemment pas une impression de 14 juillet. Les monuments publics ont mis des drapeaux, les trams, les bateaux aussi. Il y a la foire aux vieilleries sur le boulevard Sébastopol comme les autres années, mais il va sans dire qu’il n’y a ni baraques foraines, ni bals publics. À ce propos, je me demande ce que font les forains. C’est la ruine pour eux, surtout quand ils ont des ménageries ou des baraques de ce genre nécessitant des frais généraux. »

Aux Invalides, il faut cependant y aller, dans la série de visites proposées à la jeune Andrée. Le dimanche, il y a un monde fou. Ces gens-là réfléchissent-ils au fait que la France est l’alliée de l’Angleterre et de la Russie après avoir tant combattu contre ces deux pays ? Elle conduit son amie canadienne Miss Cameron à Carnavalet où, le 29 juillet 1916, il fait « bon et frais ». Il faut aussi montrer à la nièce et à l’amie les environs de Paris et y passer quelques après-midis de dimanche : St Cloud, la Malmaison, la forêt de St Germain.

La plupart des « loisirs » de Marie-Louise ont leur côté utilitaire. Ainsi, c’est un plaisir d’aller voir les livres en librairie. Mais, ce faisant, il faut penser aux cadeaux de Noël des neveux et nièces ; il faut choisir quelques dizaines de titres pour alimenter le cercle de lecture qui s’est constitué au cantonnement du régiment de son mari ; il faut alimenter la bibliothèque Frédéric Passy. Le 24 décembre 1915 : « En passant devant chez Hachette, j’ai pensé entrer pour voir les livres d’étrennes et combiner des cadeaux pour les neveux. Je suis bien restée une demi-heure à regarder au 1er étage où on vous laisse tout à fait tranquille. En descendant, j’ai rencontré Ferdinand Buisson. » C’est sur une autre discussion avec ce dernier que l’on peut conclure pour faire ressortir la multiplicité des tâches de Marie-Louise Puech à Paris en 1916.

« Hier après-midi [21 juillet], j’étais à 1h et demie au lycée Henri IV pour conférer avec la femme du proviseur, Mme Suérus, à propos de vestiaire [pour les enfants de la Sauvegarde]. Je n’étais jamais entrée dans ce lycée qui est tout vieux et tout mal disposé, mais qui a quelques jolies cours avec les bustes d’anciens élèves, Henri Regnault, Casimir Delavigne, Alfred de Musset. À 2 heures et demie, j’étais à la Sauvegarde, en conférence avec des dames d’un autre ouvroir. À 3 heures et demie, je recevais ici [rue Pierre Curie] Braemer [secrétaire de la Ligue républicaine d’Alsace-Lorraine]. À 4 heures et demie, j’allais parler chez Hachette à Ferdinand Buisson au sujet du Secours national et j’y ai récolté qu’il m’a priée, comme service personnel, de lui réviser la traduction anglaise d’un manuel qu’il va envoyer aux États-Unis. Puis je suis allée au Bon Marché acheter pour mille francs de molleton [pour confectionner des pèlerines pour les enfants réfugiés]. »

Encore cet après-midi-là est-il presque entièrement consacré à une seule des activités de Marie-Louise ! On l’a vue aussi travailler pour La Paix par le Droit et la bibliothèque Frédéric Passy, envoyer de fréquents colis à son mari et à plusieurs autres militaires, participer aux réunions de la Ligue des droits de l’homme et du citoyen, du Comité féminin pour une paix durable, de la Ligue républicaine d’Alsace-Lorraine, du Comité d’études documentaires et critiques sur la guerre. Sans prétendre, en la suivant pas à pas, aborder tous les problèmes parisiens de la période, notons en outre qu’elle a côtoyé d’importantes personnalités politiques et qu’elle a rencontré aussi bien des familles vivant dans la misère ou atteintes directement par les malheurs de la guerre que de riches appartements sur le quai Debilly ou chez Mme Deschanel. Et elle accompagnait la narration de ces épisodes de remarques souvent acérées et parfois prémonitoires. Ainsi, le 2 juin 1916 :

« [L’impôt sur le revenu] me fait penser à tous les bourgeois qui prennent déjà leurs précautions pour ne pas être trop taxés : les P. déménagent, ils quittent le luxueux appartement du boulevard de Courcelles sur le Parc Monceau et vont habiter une maison qui leur appartient et où est leur maison de commerce quelque part derrière St Vincent de Paul ; les M. quittent l’avenue de la Grande Armée et s’en vont à Passy ; les uns et les autres avouent qu’à cause de la déclaration pour l’impôt sur le revenu et des enquêtes sur les loyers, ils préfèrent prendre des appartements moins chers. Et l’impôt sur le revenu est encore si peu de chose : je dis "encore" car je pense bien qu’on l’augmentera, mais les bourgeois sont bien toujours les mêmes. »

 

Notes

1 Marie-Louise & Jules Puech, Saleté de guerre ! correspondance 1915-1916 présentée par Rémy Cazals, Paris, Ampelos, 571 p. Pour éviter un amoncellement de notes, la référence au livre sera donnée par la date des lettres.

2 Voir Stéphane Tison (dir.), Paul d’Estournelles de Constant. Concilier les nations pour éviter la guerre (1878-1924), Presses universitaires de Rennes, 2015, 278 p.

3 Voir Rémy Cazals, « Une pacifiste au travail pendant la guerre : Marie-Louise Puech-Milhau », communication au colloque de 2014 « Les défenseurs de la paix, 1899-1917 », actes à paraître.

4 Henri Le Soudier (1850-1926), libraire et éditeur à Paris.

5 Jules L. Puech, Le proudhonisme dans l’Association Internationale des Travailleurs, préface de Charles Andler, Paris, Félix Alcan, 1907, 285  p.

6 Sur le prestige du costume d’infirmière, voir Christian Chevandier, « Dans les hôpitaux civils : anges blancs ou travailleuses ? », dans La Grande Guerre, pratiques et expériences, sous la dir. de Rémy Cazals, Emmanuelle Picard & Denis Rolland, Toulouse, Privat, 2005, p. 25-34.

7 Une partie des fonds nécessaires vient du Canada où elle a conservé un solide réseau d’amitié. La féministe et pacifiste Jane Addams lui en envoie aussi des États-Unis.

8 Elle va y réussir et Baudens lui écrira qu’il n’oublierait jamais son intervention lui ayant permis de passer de l’enfer du front au paradis d’une position d’affecté spécial dans l’industrie.

9 Jules Prudhommeaux est une personnalité de la rédaction de La Paix par le Droit.

10 Le passage doit être lu en entier et ne peut être résumé ici. Voir Saleté de guerre !, op. cit., p. 317-319.

11 L’Humanité, fondé par Jean Jaurès en 1904, n’était pas interdit, mais les autorités militaires le voyaient d’un mauvais œil.

12 Aujourd’hui avenue de New York, mais le port Debilly existe toujours.

13 Référence à Flora Tristan dont Jules Puech, avec l’aide de sa femme, était en train de préparer la biographie lorsque la guerre survint. Le livre sera publié quelques années plus tard : Jules L. Puech, La vie et l’œuvre de Flora Tristan, Paris, Marcel Rivière, 1925, 515 p. Cette biographie fait encore autorité.

14 Voir André Loez, « "Lumières suspectes" sur ciel obscur, La recherche des espions et le spectacle de la guerre dans Paris bombardé en 1914-1918 », dans Vrai et faux dans la Grande Guerre, sous la dir. de Christophe Prochasson et Anne Rasmussen, Paris, La Découverte, 2004, p. 166-188.