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Officier et socialiste : l’instituteur Louis Cren dans la Grande Guerre

Une de L'Ecole de la fédération des syndicats d'instituteurs et d'institutrices publics, n°14, 7e année (1916-1917), 30 décembre 1916.
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Dans le numéro de juillet 1916 de la Revue des deux mondes, le recteur de l’académie de Bordeaux, Raymond Thamin, étudie la participation des enseignants dans la Grande Guerre.

Il souhaite ainsi démontrer le rôle positif que jouent les instituteurs au combat :  « À quelques-uns, qui connaissaient mal nos instituteurs, leurs vertus militaires ont causé une agréable surprise. On les jugeait d’après des manifestations tapageuses qui n’engageaient que ceux qui s’y livraient, et qui, eux-mêmes, étaient le plus souvent des esprits généreux grisés par le vin des idées.1» Il ajoute quelques lignes plus loin : « Les chefs de ceux qu’on appelait les syndicalistes sont morts les premiers : c’est Chalopin, secrétaire du syndicat des instituteurs de la Seine et de la Fédération nationale, c’est Berry, trésorier du même syndicat, c’est Cren, qui présida le Congrès autrefois fameux (mais combien cela nous paraît lointain !) de Chambéry.2 »

Si André Chalopin et Paul Berry3 meurent effectivement au combat dans les premières semaines de la guerre, ce n’est pas le cas de Louis Cren qui est en réalité prisonnier en Allemagne depuis septembre 19154 : officier unanimement reconnu par ses supérieurs, il est également un des responsables de la fédération socialiste du Morbihan et du syndicat des instituteurs du même département. À ce titre, il a participé aux grandes mobilisations pacifistes d’avant 1914, ce qui lui vaut, dans un premier temps, la méfiance des autorités militaires lorsque la mobilisation est déclarée. Cependant, Louis Cren participe aux combats sans rien renier de ses engagements précédents. Il n’a apparemment aucune difficulté à concilier son rôle d’officier, son identité socialiste et sa posture d’instituteur syndiqué. La reconstitution de son  parcours entre 1914 et 1918 peut aider à redessiner les contours de l’histoire du socialisme et du syndicalisme enseignant durant la Première Guerre mondiale5.

L’instituteur Cren : symbole de l’antimilitarisme d’avant-guerre

Louis Cren est né dans le Morbihan le 15 juillet 1881 et, dès sa sortie de l’École normale, il milite au sein de la jeune fédération socialiste du département. Il en devient rapidement un des chefs de file à Lorient, où les sympathisants du mouvement ouvrier sont nombreux en raison de la présence de l’arsenal militaire. On constate dans ces fédérations de l’Ouest de la France une présence très forte des enseignants, principalement des instituteurs ; ces derniers sont très souvent responsables fédéraux, comme c’est le cas de Cren. Toute une jeune génération d’instituteurs participe au développement du socialisme en Bretagne, en s’appuyant sur les idées laïques. Ils se retrouvent également à l’initiative des regroupements corporatistes, qui, de l’amicale au groupe syndical, s’enracinent dans les départements bretons avant 1914.

Ces instituteurs, à la fois militants politiques et syndicaux, donnent une coloration particulière aux jeunes fédérations bretonnes de la Sfio. Influencés par le syndicalisme révolutionnaire de la Cgt, ils se reconnaissent volontiers dans les idées défendues par la revue L’école émancipée6. La défense de la paix et l’hostilité au nationalisme deviennent des idées fédératrices, et Louis Cren intervient à plusieurs reprises dans des réunions à ce sujet. C’est surtout pour sa participation au congrès de la fédération nationale des syndicats d’institutrices et d’instituteurs à Chambéry en août 1912 que Louis Cren devient le symbole en France de l’antimilitarisme supposé de cette profession. Président les séances du congrès, il fait l’objet d’attaques de la presse conservatrice et nationaliste dans les jours qui suivent. Les instituteurs syndiqués avaient en effet affirmé leur soutien aux idées de la Cgt, et surtout avaient décidé la création d’une structure de soutien de leurs militants placés sous les drapeaux, le Sou du Soldat. Cette dernière initiative, pour une partie de la presse mais aussi pour le gouvernement, était perçue comme contraire aux lois à cause de son caractère antimilitariste7.Pour beaucoup, Cren est devenu un des chefs des « antipatriotes de Chambéry » et une telle étiquette lui est encore attribuée au moment du déclenchement de la guerre.

La mobilisation et l’entrée en guerre

Lorsqu’il est mobilisé en tant que lieutenant le 2 août, son action militante l’amène à être affecté dans un bataillon disciplinaire, le 11e groupe spécial des bataillons d’Afrique. Le chef de bataillon de Montigny le convoque dès les premiers jours : la réputation de Cren explique cette convocation : « Son nom et son ancien emploi m’ont rappelé les polémiques qui se sont produites dans les journaux et les interpellations venues à la chambre des députés »8. Son supérieur l’interroge sur sa capacité à remplir son rôle :

« Comment pouvez-vous concilier les tendances ouvertement antimilitaristes de toutes ces associations avec votre situation actuelle d’officier de réserve ? »

Cette question suppose que le chef du bataillon a une bonne connaissance du dossier de Cren : en plus de son rôle au sein de la fédération socialiste du Morbihan et du syndicat des instituteurs, ce dernier préside, en effet, la section de la Ligue des droits de l’homme de Lorient, et il est membre d’une loge maçonnique, autant d’engagements qui ne pouvait que susciter la méfiance de son supérieur. De Montigny poursuit :

« Comment pouvez-vous réprimer un acte de rébellion comme il y a lieu d’en prévoir dans la catégorie des antimilitaristes et repris de justice qui vous sont confiés ? »

Les réponses de Louis Cren nous permettent de mieux comprendre comment les socialistes ont accepté de participer à l’effort de guerre. En effet, quelques jours auparavant, le 28 juin 1914, Cren participe à un meeting organisé par la Cgt et la Sfio rassemblant environ 500 personnes9. Il y intervient pour défendre la paix, en droite ligne de l’action que Jaurès mène au même moment entre Paris et Bruxelles afin de rendre la guerre impossible. Mais dès l’instant où il est mobilisé, il met de côté son engagement pacifiste. Il faut dire que l’assassinat de Jean Jaurès le 31 juillet 1914, puis la mobilisation presque concomitante de l’armée française ont bouleversé la vision du monde des socialistes10. Le courrier de son chef de bataillon donne des détails sur son état d’esprit : 

« Il me donna bien sa parole d’honneur, et je veux y croire, qu’il ne ferait aucune politique et se conduirait en bon et loyal officier, mais il lui faudra 10 fois plus d’énergie qu’à un autre pour se faire obéir d’hommes tarés qui connaissant sûrement son passé politique [...] Il m’a dit avoir été reconnu par plusieurs hommes suspects de Lorient, tutoyé par eux et qu’il craignait réellement de ne pouvoir exercer son commandement de lieutenant de peloton avec toute l’autorité nécessaire. »

En conséquence, à sa demande, Cren est muté au 5e régiment d’infanterie à Falaise où il est chargé de l’instruction des insoumis et des antimilitaristes. Il demande ensuite à rejoindre le front et à partir du 19 septembre 1914, il est envoyé dans le secteur de la Marne.

Un instituteur socialiste au combat

Durant plusieurs mois, Louis Cren participe activement aux combats sur le front : il est rapidement promu au grade de capitaine et entreprend de passer dans l’armée d’active. Ses supérieurs soulignent son énergie, sa volonté de fer, sa connaissance des règlements militaires qu’il apprend dans les tranchées. Il est décrit comme le meilleur commandant de compagnie du régiment, sachant donner des ordres tout en montrant l’exemple au combat. On loue également ses qualités humaines et l’attachement qu’il a pour ses hommes. En août 1915,  le général Jacquot, commandant la 6e DI donne un avis très favorable pour une intégration dans l’armée d’active, mais quelques jours plus tard, le capitaine Cren est fait prisonnier, ce qui a pour effet d’arrêter la procédure. On valorise dorénavant son expérience professionnelle qui lui permet de bien commander aux hommes placés sous ses ordres11. Roger Thamin, déjà mentionné plus haut, résume parfaitement les qualités militaires des enseignants qui participent à la Première Guerre mondiale :

« L’habitude de diriger des enfants l’a préparé à diriger des hommes, « ces potaches barbus » nom qu’un professeur donne aux poilus. La discipline, l’entraînement font partie de ses qualités professionnelles. Puis il sait qu’avec des enfants, moins respectueux que les hommes, l’exemple seul compte, et c’est cette méthode de commandement qu’il applique à ses nouvelles fonctions d’hier et de demain [...] Il sait chanter et conduire un chœur où tous se retrempent et communient. Par profession enfin, il est bon. Il lit les lettres de ceux qui ne savent pas lire, il fait leur correspondance [...] Il sait les paroles qui remontent ; et les plus belles classes qu’il fit jamais, c’est en face d’hommes dont la volonté faiblissait et qu’il a su rendre au devoir.12 »

Le cas de l’instituteur Cren devenu capitaine n’est donc pas exceptionnel. Plusieurs autres instituteurs socialistes originaires de la même région sont également durant la Grande Guerre des officiers aux états de service irréprochables13. Si l’historiographie de l’engagement des socialistes dans cette période a eu tendance à privilégier celles et ceux qui s’opposent à la guerre, l’étude du parcours de Louis Cren souligne la nécessité de porter un regard plus large sur l’ensemble de militants mobilisés. On peut même considérer, dans le sillage des travaux de la micro-histoire sur la représentativité de l’exceptionnel14, que la biographie du capitaine Cren dévoile un point de vue plus juste sur le militantisme socialiste en temps de guerre. Celui-ci ne se réduit à une opposition entre majoritaires et minoritaires ou à un affrontement entre pacifistes et partisans de l’Union sacrée, mais implique une configuration plus large dont il importe de restituer la complexité. Régulièrement, l’hebdomadaire socialiste du Finistère, Le Cri du peuple met en valeur le comportement héroïque des militants. Le capitaine Cren, qui est porté disparu à la fin du mois de septembre 1915 après une attaque des lignes ennemies, est évoqué régulièrement. Lorsque les autorités militaires apprennent avec certitude qu’il a été fait prisonnier, le journal socialiste publie un article à son propos. On y trouve une lettre envoyée à sa femme par son officier supérieur :

« 10 octobre 1915. Madame, votre mari s’est conduit héroïquement comme à son habitude ; il s’est porté, dans la nuit du 25 au 26 septembre, à l’attaque des tranchées ennemies, à la tête de sa compagnie. Cette première attaque n’ayant pas réussi, nous dûmes revenir dans nos tranchées pour préparer une nouvelle attaque qui, cette fois, devait réussir. Malheureusement, le brave capitaine Cren ne put se replier avec ses hommes ; il avait sans doute été blessé et resta près des tranchées ennemies où il dût être fait prisonnier. Il est certain qu’il n’a pas été tué car nous aurions retrouvé son corps quelques heures plus tard quand nous arrivâmes aux lignes ennemies.15 »

L’article qui accompagne cette lettre construit l’image d’un héros soldat et socialiste ; on insiste sur le fait qu’il est parti au front à sa demande, sur sa citation en février 1915 et se termine ainsi :

« Tous les camarades éprouveront un véritable soulagement en apprenant que la Fédération du Morbihan conserve le meilleur de ses militants.16 »

Fait prisonnier, le capitaine Cren ne retrouve la France qu’en février 1919 après un difficile périple : passé deux fois en conseil de guerre pour « révolte militaire », emprisonné dans la forteresse du Kavalier Scharnhorst, il est libéré en novembre 1918 à la faveur de la révolution allemande. Mais il reste dans ce pays pour s’occuper du rapatriement des prisonniers français, frappés par une épidémie de grippe espagnole, ce qui explique son retour tardif à Lorient. Démobilisé, il bénéficie d’un congé en raison de son état de santé : mal soigné après son arrestation, il souffre de surdité à l’oreille gauche et ses mains, brûlées par des grenades nécessitent encore un traitement. À peine rentré, il apparait à nouveau dans des meetings socialistes.

Une posture difficile à tenir ?

La démobilisation du capitaine Cren est intéressante à plus d’un titre : prisonnier durant une bonne partie de la guerre, il n’a pas pu prendre part aux débats concernant le progressif rejet de l’Union sacrée par les socialistes et l’attraction grandissante de l’expérience révolutionnaire russe sur des militants marqués par la dureté de la guerre. Si l’historien peut suivre les étapes de sa participation aux combats puis celles de son incarcération, on dispose de peu de faits concernant sa propre vision des choses au sujet de l’évolution du socialisme durant la Grande Guerre. A-t-il toujours appartenu au courant majoritaire ? Fut-il gagné par la lassitude de la guerre et le pacifisme révolutionnaire ? La première conséquence évidente de son incarcération est qu’il a abandonné l’idée d’être officier d’active puisqu’il a souhaité retrouvé son emploi d’instituteur. Son dossier professionnel et son dossier militaire sont d’une grande utilité pour connaître les effets de la démobilisation sur le parcours du socialiste.

On dispose en effet d’une copieuse documentation dans son dossier d’officier, suite à une demande d’obtention de la légion d’honneur. Des écrits personnels, datant de 1920, reprenant toutes les étapes de sa participation à la guerre, aident à comprendre son évolution personnelle. Lorsqu’il intervient dans les meetings socialistes en 1919 et 1920, c’est, d’une part, pour souligner l’importance de la pensée de Jaurès dans le domaine militaire à partir de L’Armée nouvelle et d’autre part pour vilipender, comme avant guerre, les autorités en dénonçant les injustices faites aux ouvriers et aux anciens combattants. Louis Cren n’a rien perdu de sa combativité militante, tout en conservant un attrait particulier pour l’armée. La guerre l’a cependant affaibli, puisque plusieurs rapports de l’inspection académique relatent par la suite que l’instituteur Cren souffre des séquelles de sa participation aux combats. Son engagement au sein de la Sfio l’amène à se présenter plusieurs fois à des élections dans le Morbihan et il écrit régulièrement dans l’hebdomadaire socialiste, en particulier sur son expérience de guerre. Profondément pacifiste, il demande cependant à la déclaration de guerre en 1939 à être réintégré dans l’armée, puis participe à la résistance. Marqué durablement par son expérience de la Grande Guerre, il a été durant toute sa vie – il meurt en 1962 -  un des principaux chefs de file du socialisme en Bretagne.

 

Notes

1 Roger Thamin, «  L’Université de France et la Guerre », Revue des deux mondes, juillet 1916, p. 301 (en ligne : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k4318657.image).

2 op.cit., p.302.

3 Voir la notice biographique qui leur est consacrée dans le Maitron, dictionnaire biographique du mouvement ouvrier et du mouvement social (en ligne http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/).

4 Les principales sources à ce sujet sont d’une part son dossier personnel d’officier conservé au Service historique de la défense de Vincennes (7 ye 3982) et, d’autre part, son dossier personnel de l’Inspection académique, conservé aux archives départementales du Morbihan (889 W2063).

5 La présente étude s’insère dans une recherche de doctorat en cours d’achèvement : B.Kermoal, Les socialistes au combat. Guerre, violences et pratiques militantes (Bretagne, 1914-1940), Ehess, sous la direction de Christophe Prochasson.

6 Thierry Flammant, L’école émancipée. Une contre-culture de la belle époque, Treignac, éditions Les Monédières, 1982.

7 Voir à ce sujet Marie et François Mayoux, Instituteurs pacifistes et syndicalistes, introduction Daniel Guérin, postface de Madeleine Rebérioux, Chamalières, éditions Canope, 1992. Ce témoignage rétrospectif se montre hostile à Cren car il a accepté la dissolution des groupes syndicaux à cause de la pression du gouvernement. Les époux Mayoux  anticipent avec exagération la séparation durant la guerre entre ceux qui participent à l’Union sacrée et les minoritaires qui continuent à être pacifistes.

8 Lettre du chef de bataillon de Montigny au ministre de la guerre, sous couvert du général de division commandant la 11e région territoriale, 7 août 1914,  SHD, dossier Cren, 7 ye 3982. Ce courrier relate l’entretien entre les deux hommes dans ses grandes lignes. Après le conflit, Louis Cren reprend lui-même dans différents courriers ou articles les paroles indiquées dans ce courrier. Cela permet de considérer que les propos du socialiste sont fidèlement retranscrits. Les citations suivantes sont issues du même document.

9 Jean-Jacques Becker, 1914 : Comment les Français sont entrés dans la guerre, Paris, Presses de la fondation nationale des sciences politiques, 1977, p.160-161.

10 L’historiographie du socialisme français durant le conflit est aujourd’hui renouvelée. Voir  par exemple Vincent Chambarlhac et Romain Ducoulombier (dir.), Les socialistes français et la Grande Guerre. Ministres, militants, combattants  de la majorité (1914-1918), Dijon, éditions universitaires de Dijon, coll. « Sociétés », 2008 et « La guerre de 14 des socialistes : combattre et débattre », Recherche socialiste, publication de l’Office universitaire de recherche socialiste, n°62-63, janvier-juin 2013.

11 Emmanuel Saint-Fuscien, À vos ordres ? La relation d’autorité dans l’armée française de la Grande Guerre, Paris, éditions EHESS, coll. « En temps & lieux », 2011.

12 Roger Thamin, op.cit., p.305.

13 Dans notre thèse, nous avons étudié le parcours d’une dizaine d’instituteurs  devenus officiers et ayant eu, avant 1914, des responsabilités au sein des fédérations socialistes de Bretagne. Leur aptitude à commander est souvent mentionnée et l’étude croisée de leur engagement professionnel, politique et militaire permet de mieux comprendre comment des militants socialistes aguerris ont participé directement aux combats entre 1914 et 1918.

14 Voir Carlo Ginsburg, Le Fromage et les vers. L’univers d’un meunier du XVIe siècle, Paris, Flammarion, Aubier-Histoire, 1980.

15 « Les socialistes à la guerre », Le Cri du peuple, 20 novembre 1915.

16 op.cit.