Espace scientifique > Societe > Lucien Vogel, éditeur patriotique de journaux de mode

Lucien Vogel, éditeur patriotique de journaux de mode

« Les dernières créations de la mode », Les Elégances parisiennes, N°7, novembre 1916, p.105
© Gallica
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

En marge de l'exposition "Mode et Femmes 14/18", à voir jusqu'au 18 juin 2017 à la Bibliothèque Forney, les commissaires de l'exposition Maude Bass-Krueger et Sophie Kurkdjian s'intéressent dans l'article ci-dessous à la presse de mode française - très engagée pendant la Grande Guerre - et en particulier à l'éditeur Lucien Vogel.

Publiant La Gazette du bon ton dès l’avant-guerre, Lucien Vogel s’impose pendant le conflit comme un éditeur engagé qui crée des journaux de mode pour protéger les intérêts économiques des couturiers parisiens, et pour lutter contre les journaux de mode allemands et autrichiens contrefaits [1] qui ont envahi le marché de la presse de mode française depuis la fin du XIXe siècle. Son parcours pendant la guerre illustre plus généralement comment couturiers, éditeurs et syndicats se sont mobilisés dès août 1914 pour défendre l’industrie de la mode française.

« Nous avons pensé qu’il était de notre devoir de remplacer ces journaux par une nouvelle Revue qui serait le véritable organe de la grande couture parisienne et des industries de la mode », Le Style Parisien, juillet 1915, n°1, p.1

Fils du dessinateur satirique Hermann Vogel, et époux de Cosette de Brunhoff, soeur du créateur de Babar, Jean de Brunhoff, Lucien Vogel se forme chez Hachette puis au sein de la Librairie des Beaux-arts où il devient rédacteur en chef d’Art et Décoration en 1908. Il y publie, en avril 1911, les premières photographies de mode d’Edward Steichen. En 1912, il lance La Gazette du bon ton. Revue luxueuse destinée à l’aristocratie, ornée d'illustrations réalisées au pochoir, elle est la vitrine des couturiers parisiens.

Pendant la guerre, Lucien Vogel ne publie qu’un seul numéro de La Gazette du bon ton, au moment de l'Exposition internationale de San Francisco en 1915, à l’occasion de laquelle les couturiers parisiens exposent soixante modèles pour prouver aux acheteurs et clients du monde entier que leur talent et leur productivité sont restés intacts malgré le conflit. Les gravures de mode d’Etienne Drian, ornées des symboles nationaux et des couleurs patriotiques, font la renommée de ce numéro de La Gazette, en véhiculant un message clair aux lectrices : consommer relève d’un devoir patriotique et permettra de sauver la France. La mode (couture et confection réunies), qui est alors la deuxième industrie française, devient ainsi très rapidement partie intégrante de l’effort de guerre français. Sauver la France passe par sauver la mode parisienne !

A gauche: La Gazette du Bon Ton, été 1915 (source: Smithonian Institute)
A droite: Les Elégances Parisiennes
, n°4, juillet 1916 (source: BNF)

Ce numéro de La Gazette fait aussi l’objet d’une édition américaine co-publiée avec l’éditeur américain Condé Nast : The 1915 Mode As Shown by Paris. Traduit en anglais à partir de la version française, ce numéro propose des photographies en noir et blanc que l’on ne trouve pas dans le numéro français.

La même année, Lucien Vogel crée Le Style Parisien, puis Les Élégances parisiennes en 1916, deux journaux à vocation professionnelle, destinés à défendre les intérêts des couturiers parisiens contre la concurrence étrangère. Ces journaux, qui ne présentent que des tenues des couturiers parisiens, soutiennent l’action de la Chambre syndicale de la couture mais aussi du Syndicat de Défense de la Grande couture parisienne fondée en 1913 dans leur effort de défense de la couture parisienne à l’étranger contre la concurrence américaine. Parallèlement, ces journaux entendent remplacer toutes les copies allemandes et autrichiennes de journaux de mode français qui avaient envahi le marché de la presse depuis le début du siècle. Lucien Vogel crée ainsi ces deux journaux de mode comme un devoir patriotique, en les publiant comme des outils de propagande où il mélange descriptions de mode, gravures colorées, textes de défense de l’importance de Paris sur la scène internationale de la mode, et nouvelles syndicales.

Cette dimension politique est tangible, et est même relevée par Julie Résal qui écrit à son fils Salem Résal (58ème régiment d’artillerie) le 19 avril 1916 :

Voilà les maisons de couture de Paris qui se réunissent pour fonder un journal appelé « Les élégances parisiennes » qui sera le journal officiel de la mode de Paris. Il est édité chez Hachette et paraîtra tous les mois. Ceci pour lutter contre les Allemands et les Autrichiens qui s’étaient emparés petit à petit de tous les journaux de mode et modifiaient suivant leurs idées et surtout leur industrie en tâchant de passer leur marchandise.” (collection Jacques Résal)

A gauche: « Costumes et manteaux », Le Style parisien, N°6, novembre 1915 ( source: BNF)
A droite: « Lettre d’une Parisienne, », Le Style parisien, N°6, novembre 1915 (source:BNF)

 

A gauche: « Lettre d’une Parisienne, », Le Style parisien, N°6, novembre 1915 (source: BNF)
A droite: « Les dernières créations de la mode », Les Elégances parisiennes, N°7, novembre 1916 (source: BNF)

 

 

En 1917, laissant Les Elégances parisiennes aux mains de Camille Duguet, Lucien Vogel rejoint le Maroc au sein de l’armée active où il travaille auprès du général Lyautey. Après la guerre, il reprend la publication de La Gazette jusqu’en 1923. Le 15 juin 1920, avec sa femme, il contribue au lancement de l’édition française de Vogue sous l’égide de Condé Nast (après avoir lancé avec lui une édition américaine de La Gazette du Bon Ton au Etats-Unis sous le titre Gazette du Bon Genre), avant de lancer en octobre de la même année un magazine moins luxueux accessible à la classe moyenne supérieure, Le Jardin des modes.

 

[1] Voir Sophie Kurkdjian, Lucien Vogel et Michel de Brunhoff, parcours croisés de deux éditeurs de presse illustrée au XXe siècle, Institut Universitaire Varenne, 2014, pp.940.