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Lucien Hubert et la résistance civile ardennaise en 14-18

Marguerite Aline Mennessier, entourée de sa famille. Elle a aidé à cacher des soldats alliés. Elle fut arrêtée à Fraillicourt le 13 juin 1915.
© Collection particulière
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Le résistant Lucien Hubert meurt d'épuisement le 3 avril 1918 à 22 ans, au camp de discipline de Sedan. Il fut arrêté le 26 novembre 1915 avec un agent de l'armée française, déposé en pays occupé par avion, qu'il tentait de ramener en Hollande. Le centenaire de sa mort est l'occasion pour Jean-Louis Michelet*, membre de la Société d'Histoire  et d'Archéologie du Sedanais, de présenter plus en détail l'organisation de la résistance des civils ardennais, un aspect peu étudié de la Grande Guerre. 

Lors de l’envahissement des Ardennes par les troupes allemandes, au début de la guerre, les terribles combats laissent sur le terrain des milliers, probablement des dizaines de milliers de soldats ayant perdu leur unité, parfois blessés.

À Givet, l’imprimeur Émile Goetz commence dès les premiers jours à secourir ces soldats, à les soigner et à les cacher. Devant l’ampleur de la tâche, il constitue un groupe avec l'aide de quelques jeunes non mobilisés, dont Georges Kugler, 17 ans, et Lucien Hubert. Mi-septembre 1914, l’occupant s’installe et commence à organiser le contrôle de la population.

Les soldats et ceux qui les aident sont recherchés par les Allemands. L'objectif des résistants est d'essayer de les exfiltrer vers la Hollande neutre, pour qu’ils puissent rejoindre le front et éviter qu’ils soient envoyés au travail forcé en Allemagne. Pour cela il faut une organisation sophistiquée : habiller les soldats en civil, les doter de faux papiers d’identité, trouver de l’argent pour payer le voyage et surtout trouver les guides qui feront franchir la frontière belgo-hollandaise qui est bien gardée et qui sera vite électrifiée. 

Lucien Hubert devient le meilleur guide de l’équipe. Il profite de ses voyages pour emmener du courrier vers la France libre, et en ramener pour la France occupée, mais surtout pour transmettre aux armées alliées des renseignements sur les actions de l’occupant de l’autre côté du front : déplacements de l’armée allemande, construction de routes, de ponts, de voies ferrées, emplacement des dépôts de munitions, des terrains d’aviation, des batteries antiaériennes, etc.

Toute l’équipe de Goetz récolte et achemine des renseignements de cette sorte. « A recueilli les renseignements demandés et y ajoutait ceux qui était le fruit de son initiative »[1]. Elle élargit son organisation, avec notamment Marie Hélène, sœur de Goetz à Donchery, Jules Fuzelier observateur à Mohon et André Dulauroy, passeur entre Mohon et Givet.

Le 23 septembre, le général Joffre fait déposer derrière les lignes, par avion, 12 agents chargés de missions de destructions et de renseignement pour préparer l’offensive de Champagne qu’il veut décisive. L’un de ces agents est le capitaine Évrard de Fumay qui, avec son ordonnance Karl Schwenck a pour objectif principal la destruction du pont Saint Joseph, à Fumay. Les deux agents ne se retrouvent pas ; Schwenck est arrêté et fusillé et Évrard, n'ayant pas réussi à faire sauter le pont, erre dans la région. Vers le 20 octobre, Désiré Lambert, maire de Chooz demande à Goetz de le prendre en charge. Goetz refuse de le loger, car le capitaine voulait rester en militaire de crainte d’être fusillé s’il était pris, mais il accepte de le faire passer en Hollande.

C’est Lucien Hubert, son meilleur guide, qu’il charge de cette mission. Mais dès le deuxième jour, ils sont dénoncés. Ils se cachent alors dans les bois, avant de finalement réussir à rejoindre Liège où ils logent à l’hôtel des Ardennes. Mais il manque un cachet sur les papiers du capitaine. 10 jours après être parti, Hubert revient le demander à Goetz, qui utilise un sceau que lui avait fabriqué un certain M. Ledent. De retour à Liège, Hubert cherche à organiser le passage de la frontière. L’histoire se complique et les témoignages ne concordent pas toujours. Il semble bien que plusieurs solutions soient envisagées, que le capitaine pressé d’en finir choisit de se joindre à un groupe de 40 personnes, emmené par un guide inconnu. Le groupe est dénoncé et arrêté le 26 novembre 1915, à la frontière, près d’Eben-Emael.

En août 1915 arrive à Givet Auguste Van Malderen, artiste bruxellois. Bien que gravement malade, dès septembre 1914 il avait aidé des prisonniers français venant de Maubeuge à s’évader d’un train, et en mai 1915, il a mis en place un système de recrutement et de passage dans le cadre du service de renseignement français. Hébergé par Goetz, il prépare des attentats et organise une filière de renseignements. Il empoisonne un dépôt d’avoine à la scierie de Givet avec du cyanure et de la strychnine. Goetz, se son côté, récupére 50 kg d’explosifs laissés par Évrard, et tous deux préparent l’incendie d’un magasin de Givet contenant 50 000 tonnes de fourrage, puis la destruction de la ligne de chemin de fer Givet-Mézières ainsi que celle du pont de bateau de Givet, avec le batelier Roland. Ils décident d’effectuer ces actes dans la dernière semaine de l’année.

Van Malderen veut retourner à Bruxelles, mais après trois tentatives manquées pour passer la frontière, il accepte de se faire aider par le guide Georges Kugler. Ils passent par Signy-le-Petit où ils installent un poste de renseignements qui seront acheminés en Belgique par Léon Taymond[4].

Mais à Givet, rien ne va plus. Les Allemands, qui ont interrogé sans relâche des résistants arrêtés à la frontière hollandaise, connaissent désormais le service de Goetz et arrêtent la plupart de ses membres (dont Goetz et Kugler) entre le 11 et le 18 décembre. Les attentats préparés n’auront donc pas lieu.

Il y aura deux procès concernant l’assistance au Capitaine Évrard[5], le 12 février et le 14 mars 1916, lors lesquels 44 accusés seront condamnés, dont 9 lourdement. Lucien Hubert, condamné à 9 ans de travaux forcés, est interné d’abord à Rheinbach puis au camp disciplinaire de Sedan où les mauvais traitements et l’épuisement dû aux travaux forcés auront raison de lui[6].

Georges Kugler, son ami pendant la quinzaine de mois de résistance, écrit en 1919, à la mère de Lucien : « Votre fils me connaissait car j’étais son meilleur camarade… condamnés ensemble nous avons été séparés pendant un petit temps puis au mois d’août 1917, j’ai été le retrouver à Rheinbach d’où nous sommes partis deux mois après pour Sedan. Oh ! Là c’était le martyre et seuls ceux qui y ont passé savent ce que l’on y endurait. Nombreux sont ceux qui y sont morts… ».

D'autres illustres résistants ardennais

Mme Papier

Marie Catherine Philippe, veuve début 1914 à 26 ans, est modiste à Charleville. Dès le début de la guerre, elle s’occupe des soldats prisonniers, puis convainc la municipalité de créer ouvertement l’œuvre des prisonniers de guerre. En 1917-1918, elle aide 25 prisonniers à s’évader, les conduit dans les bois au Nord de Charleville où Paul Martin[7], de Château Regnault, les conduit à Bruxelles.

Mme Verza

Boulangère à Écordal, âgée de 56 ans, Marie Jeanne Célestine Poussart épouse Verza est arrêtée fin décembre 1915 pour avoir donné du pain à des soldats cachés depuis l’invasion. Interrogée sans relâche, menacée d’être fusillée, elle se pend le 6 janvier 1916, craignant probablement de dénoncer d’autres habitants.

Mme Mennessier

Marguerite Aline Martin, épouse Mennessier, 29 ans, mari mobilisé, quatre enfants, est au cœur d’une affaire, dite affaire du Radois, très importante par le nombre de soldats cachés et par le nombre d’habitants de la région concernés. Elle est arrêtée à Fraillicourt, le 13 juin 1915. Sachant qu’à cette date, les Allemands hésitent à exécuter les femmes, à cause du retentissement provoqué par l’exécution d’Édith Cavell, elle est condamnée à 10 ans de prison. Cinq autres sont condamnés à la peine de mort, mais grâce à elle, la peine des condamnés à mort est commuée et notamment celle du maire de Wadimont Henry Herbert.

Ulysse George

Agent d’assurance, ancien professeur du lycée de Mézières, il est un auxiliaire de Paulin Jacquemin. Il réussit à trouver de la presse française, et en diffuse le contenu autour de lui. L’objectif est que la population ne désespère pas de la victoire alliée, en contrant la propagande qui annonce la victoire allemande et favorise la collaboration. Condamné à 12 ans de travaux forcés, il meurt d’épuisement le 7 novembre 1918. Sa femme écrira : « Dès le début de l’occupation, tout son temps et tous ses efforts furent tournés vers un seul but : aider la France ».

Auguste Meunier

Restaurateur à Charleville, il raconte après la guerre qu’il a occasionné du retard et de la désorganisation dans les trains. Le soir, il allait limer légèrement des pièces d’aiguillages, qui ainsi se brisaient après une ou deux manœuvres. Il revendique ainsi le tamponnement de deux trains le 24 décembre 1916, causant 15 morts et de nombreux blessés allemands. Il est recruté en octobre 1917 par le service Legrand de Seille, pour observer les trains et signaler les camps d’aviation.

Abbé Émile Gérard

Curé de Mohon, 61 ans à la déclaration de la guerre, il encourage et aide les jeunes gens à gagner la Hollande. Il aide un sergent et un soldat français à regagner la France. Il fait donc probablement partie d’une filière d’évasion. Il note les passages de troupes, le genre de matériels ainsi que la direction des trains. Pour cela il fait partie du service Biscops et ensuite du service COA pour lequel, soldat N° 647, il devait surveiller les lignes de chemin de fer Charleville-Sedan et Charleville-Paris et les routes de Mohon vers Sedan et Paris. Il a reçu la croix de guerre anglaise.          

Les résistants anonymes

Bien d'autres "patriotes", comme on les appelait alors, ont résisté à l'occupation allemande dans la région, certains connus, d'autres non. Plusieurs actes de résistance sont par ailleurs connus des historiens, sans que l'on ait pu identifier les acteurs.

On connait l’affaire du grand Douaire, du nom d’une ferme de Beaulieu où débarque le 14 septembre 1914 une compagnie de 280 hommes avec son capitaine, ses armes et ses bagages. Les hommes se cachent dans les bois jusqu’au 29 novembre lorsque le capitaine se rend pompeusement aux Allemands avec 250 hommes. Pendant ces 75 jours, les habitants de la région ont ravitaillé tous ces hommes. On ne connait que très peu de ces habitants si patriotes.

On peut citer aussi les 120 soldats du sergent Laurent qui vont errer pendant quatre mois avec le soutien de la population, les groupes dits Jacquemin, Le Leuch, du nom de leur animateur, de la vallée d’Aouste, du trou du Radois, de la forêt de Froidmont, le Comité des 16 de Sedan et d’autres, sans compter les familles ou individus isolés qui ont pris en charge les soldats ou les dizaines d’agents de l’armée envoyés en mission spéciale derrière les lignes, etc.

Proche de la ligne de front, les Ardennes ont tenté les services des armées qui depuis l’Angleterre et la Hollande ont cherché à recueillir des renseignements sur l’ennemi. Sans être exhaustifs[8], on peut citer le service Bordeaux (postes à Mézières, Liart, Sedan, Mont-Saint-Martin, Rethel, Carignan), Biscops (Mézières, Maubert-Fontaine, Donchéry, Fépin, Liart, Sedan), Baudet (Auvilliers-les-Forges), Van Malderen, Beljean (Charleville), M.S. (Charleville), Legrand, Legrand de Seille (Charleville), COA (Charleville, Sedan, Nouzon).

[1] Dossier constitué en vue de l’attribution de récompenses à 9 membres de l’équipe Goetz. SHD 7 NN 2473.
[2] Louis Depaix et Cyrille Pilardeau échappés du fort de Charlemont en août 14 et cachés depuis. Ils ont réussi, étant sur place à renseigner le capitaine Muller de la Vème armée.
[3] Là il fonde un service de renseignements et de destructions qui dépend du ministère de la guerre français installé en Hollande. Fin 1915, à plusieurs reprises, il fait entrer et achemine des explosifs de Hollande vers Bruxelles et prépare plusieurs opérations, l’incendie d’un immense dépôt de fourrage, des attentats contre les chemins de fer.
[4] Peu après Auguste Van Malderen réussit à Ruysbroeck le 4 décembre 1915 la destruction de trains de marchandises et la désorganisation du service ferroviaire. Dénoncé, il est arrêté le 15 décembre, mais il utilise sa maladie pour obtenir un non-lieu et se met à l’abri en Hollande. Il sera plusieurs fois condamné à mort par contumace.
[5] De son côté le capitaine sera condamné le 16 février 1916 à 12 ans de travaux forcés et sera envoyé en Allemagne dans des camps pour officiers. Il réussit à s’évader au début de l’année 1917. Sous le pseudonyme de Draver, il publiera une autobiographie en forme d’autodéfense : « Au mépris du danger ».
[6] Émile Goetz sera aussi condamné dans deux autres procès en août 1916 et en août 1917. Dans le dernier ce sera les travaux forcés à perpétuité pour « observation de trains et complicité d’installation de postes ».
[7] A l’état civil il semble avoir Jean Baptiste pour prénoms.
[8] Noter également que quelques informations données ici n’ont pu être recoupées.

* Jean-Louis Michelet est aussi le petit-fils de Louis Busson, fusillé à Sedan en 1916 pour espionnage.