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Loin des tranchées, la plage (2/3)

Le Grand Hôtel de Carnac-Plage avant la guerre. Sans date.
© Archives départementales du Morbihan, 9 Fi 034.
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

La Grande Guerre n'a pas été une parenthèse au développement du tourisme, bien au contraire. C'est ce qui ressort, à travers l'exemple du tourisme balnéaire dans le Morbihan, d'une étude publiée dans l'ouvrage collectif Les Morbihannais à l'épreuve de la Grande Guerre. Chaque semaine au cours du mois d'août, retrouvez sur Centenaire.org un nouvel extrait de ces travaux menés par Yves-Marie Evanno et Johan Vincent.  

La perspective de nouveaux débouchés grâce à la guerre ?

S’il y a bien des touristes, la fréquentation reste malgré tout plus faible que celle d’avant la guerre, mettant de facto l’industrie touristique en péril. Pour survivre, les professionnels doivent être pragmatiques et s’adapter pour s’ouvrir de nouveaux débouchés.

Une clientèle providentielle pour l’économie balnéaire

Les réfugiés, les conscrits, les militaires repliés, les convalescents et même les internés constituent une clientèle providentielle pour le commerce local. De nombreuses communes souhaitent bénéficier de ces clients potentiels et sollicitent avec opiniâtreté la bienveillance de la préfecture et de l’Armée pour obtenir au début du conflit la venue de détachements de soldats. Les commerçants (hôteliers, débitants…) de La Trinité-sur-Mer signent en ce sens, le 5 juin 1915, une pétition au motif d’être « gravement lésés dans leurs intérêts par l’arrêt complet des affaires »42. L’initiative n’est pas unique puisque le préfet reçoit des demandes similaires en provenance des communes de Quiberon, d’Elven… Celle de Quiberon ne prend pas la forme d’une pétition mais d’une demande décidée en conseil municipal. Le maire déplore que :

« le commerce depuis le début de la Guerre laisse beaucoup à désirer, et la saison balnéaire de 1915, comme l’a été celle de 1914, s’annonce comme nulle. […] Nous n’avons comme industrie, en ce moment, que la pêche sardinière, dont bénéficient seuls quelques débitants, et cette pêche est assez limitée puisque la grande partie des marins pêcheurs ont été mobilisés »43.

Il compare alors la situation de sa commune avec celles de Carnac, Plouharnel, Étel, Belz, Ploemel, Locoal-Mendon, et Erdeven qui, elles, « ont bénéficié à différentes reprises des militaires ». Il faut dire que ces localités profitent de la présence de plusieurs dizaines de conscrits. Lors du premier semestre de l’année 1915, Carnac accueille ainsi entre 600 et 800 hommes44. Ces données sont relativement stables durant le conflit en raison de l’établissement du dépôt du 411e régiment d’infanterie. Les commerçants s’y retrouvent alors largement pour compenser la diminution du nombre de touristes. De ce fait, on comprend mieux pourquoi les mouvements des troupes provoquent autant de tensions entre les élus locaux et l’administration. Ainsi, l’annonce du départ des garnisons des 45e et 245e régiments d’infanterie, en septembre 1916 provoque l’ire du conseil municipal de Lorient, au prétexte qu’un tel mouvement « serait extrêmement préjudiciable aux intérêts du commerce local »45.

De la même manière, des commerçants de Carnac-Plage profitent de la présence d’un « camp de concentration » installé au Grand Hôtel pour réaliser « de bonnes affaires »46. Réservé aux plus riches, le camp permet à ses hôtes de sortir librement déambuler dans les rues de la cité balnéaire. Les conséquences sont immédiates sur l’économie locale. Le propriétaire d’une agence de locations, rue des Druides, transforme sa boutique en commerce (« papeterie, confiserie… ») avec les internés comme clientèle « exclusive »47. Quelques centaines de mètres plus loin, le « débit-buvette » de Port-en-Drou, peu fréquenté habituellement en « saison d’hiver », rempli régulièrement son commerce, comme le 10 mai 1915, lorsque 25 « indésirables » profitent allègrement de la terrasse48. Cette clientèle riche et souvent cultivée optimise les longs moments d’inactivité pour visiter des vestiges historiques, dont le musée d’archéologie administré par Zacharie Le Rouzic49. Cette vie paisible, « la vie des bains de mer sans les excursions » comme le déplore – excessivement – le journal satirique parisien Le Cri de Paris, exaspère de nombreux riverains50. À tel point que les sorties sont interdites dès la fin du printemps 1915. Ce manque à gagner est néanmoins très vite compensé par le retour inattendu des estivants.

Quelle clientèle pour l’hôtellerie ?

Si la réquisition de logements civils – manoirs, hôtels… – semble être une solution toute désignée pour loger les réfugiés et les militaires repliés, ce n’est en réalité qu’une décision ultime. Conscients qu’il n’y a pas de réquisitions sans indemnisations, l’Armée et l’État privilégient la solution moins onéreuse d’occuper des bâtiments publics. Pourtant, un tel revenu de substitution aurait certainement profité aux hôteliers51. Ces derniers doivent donc se montrer pragmatiques pour trouver de nouveaux débouchés et maintenir un chiffre d’affaires qui ne mette pas en péril leurs établissements. Dans son étude sur les permissionnaires, E. Cronier montre comment, dans certains arrondissements parisiens, l’hôtellerie a su justement tirer profit de la prostitution pour générer des bénéfices52. Dans le Morbihan, nous n’avons pas d’éléments fiables permettant de confirmer si des cas similaires existent.

En revanche, cet exemple démontre bien la nécessité de s’adapter à de nouvelles clientèles. Le gérant du Grand Hôtel de Carnac-Plage sort particulièrement bien son épingle du jeu. Il profite des évènements pour s’assurer une clientèle durable en accueillant des internés de luxe. Chambres confortables, couvert de qualité, accès à la plage, ce luxe est coûteux : entre 6 et 8 francs par jour et par personne, naturellement pris en charge par l’interné53. L’hôtelier reverse une redevance de 0,50 franc par pensionnaire à l’État (pour permettre de payer les huit sentinelles du 85e régiment d’infanterie territoriale qui se relayent54 et plus généralement les coûts de l’administration)55. L’occasion est belle pour assurer la survie de l’activité, et même plus. Contrairement au temps de paix, l’hôtel affiche complet lors de la saison morte pendant près de quatre ans, puis, faute de clients – le dépôt n’est plus rentable pour l’hôtelier –, il ferme ses portes (15 juin 1918).

De telles ressources de substitution suscitent naturellement les convoitises de ses confrères. Trois hôteliers font une demande de prise en charge similaire. Dès le mois d’octobre 1914, les propriétaires de l’Hôtel de la Gare et de la Plage, à Étel, et de l’Hôtel de la Marine, à Carnac, sollicitent le préfet pour accueillir des « convalescents » et des « indésirables » et ce, « comme à Carnac-Plage, comme notre saison n’a pas été propice cette année »56. Quelques mois plus tard, en septembre 1915, le propriétaire du Grand Hôtel de Penthièvre à Quiberon adresse une demande du même type :

« J’ai l’honneur de solliciter votre bienveillance afin que j’aie (sic) en mon hôtel des otages. […] Étant obligé de garder ma maison ouverte pendant la saison d’hiver et la saison d’été ayant été nulle, je serai très heureux d’avoir en compensation, un peu de clientèle cet hiver »57.

Tout porte à croire que l’hôtelier force le trait de sa condition en qualifiant de « nulle » la saison qui vient de se passer. En effet, si elle n’est certainement pas à la hauteur de ses attentes, il faut toutefois rappeler qu’il peut se permettre d’attirer une clientèle aisée (Eva Grippon), ce qui n’est sûrement pas le cas de tous ses homologues. Chacune de ces demandes est, en outre, incitée et appuyée par un notable qui a connaissance de l’intérêt d’une telle activité : le conseiller général Jean-Marie Le Lamer, le député-maire de Carnac Joseph Le Rouzic et le journaliste parisien George Grippon. Malgré leur appui, les besoins de l’administration militaire n’autorisent pas l’élargissement d’une telle mesure.

De la même manière, l’indemnisation engendrée par la transformation de certains hôtels en structures sanitaires peut constituer un revenu salvateur pour les propriétaires. Mais, à notre connaissance, aucun établissement n’est concerné dans le Morbihan. La différence avec les Côtes-du-Nord est alors frappante. En prenant le cas – certes exceptionnel – de Perros-Guirec, on remarque que, dès les premiers mois du conflit, six hôtels sont aménagés en hôpitaux auxiliaires ou complémentaires (Hôtel Tresginel, Hôtel des Bains, Hôtel de France, Hôtel de la Plage, Hôtel de Ploumanach, Hôtel Trestignel)58. Dans le Morbihan, il faut en réalité attendre l’arrivée de soldats américains pour voir émerger ce genre de structures lors des dernières semaines de la guerre. Le curé de Quiberon prévient, à l’été 1918, que presque tous les hôtels sont loués par les Américains pour leurs blessés et qu’il est donc prudent de s’assurer à l’avance un logement avant de venir59. Ce sont en effet douze hôtels et de nombreuses résidences saisonnières qui forment l’US Base Hospital 236 au moins jusqu’au 18 janvier 191960. À quelques kilomètres de là, à Carnac, le Grand Hôtel, la villa Les Peupliers, la villa Les Genêts et la villa Les Troènes accueillent une annexe de l’US Camp Hospital 9261. Les derniers occupants quittent les lieux à l’entame de la saison 1919.

L’absence de sources ne permet pas de connaître la raison pour laquelle les services américains adoptent une solution négligée par leurs homologues français. Il semble que l’occupation de ces établissements ne coïncide pas non plus avec des réquisitions faites par l’administration française. En effet, une furtive réclamation de la Société de Carnac-Plage, à la suite de loyers impayés en juin 1919, nous confirme que des contrats de location sont engagés entre loueurs locaux et locataires américains62. Quels sont les profits engendrés par les hôteliers ? Cette situation leur estelle favorable ? En l’état, rien ne nous permet de l’affirmer.

1917-1918 : les troupes américaines, nouveau marché, nouvelle concurrence

En 1917, les premiers soldats américains arrivent dans le Morbihan. Pendant plus d’un an, ils viennent s’y former (camps de Coëtquidan et de Meucon) ou y être soignés. Leur présence présage une nouvelle source de revenus. S’ils sont d’excellents clients pour les fermes et pour les débits de boissons, ils apparaissent également comme de potentiels acheteurs de souvenirs63. Certains l’ont vite compris et une activité se développe autour des camps. À Meucon, « dès l’arrivée des Américains, les marchands de journaux seuls venaient au camp pour la vente des feuilles anglaises ; puis peu à peu, on vit surgir de tous côtés des marchands de jumelles (algériens), des marchands de mouchoirs-souvenirs »64.

Le constat est similaire à Coëtquidan où apparaissent également « toute une série d’établissements : débits de boissons, pensions de famille (!), maisons de thé, restaurants, bazars, hôtels, magasins de souvenirs avec vente de chocolats, confiseries, vins fins, etc. »65 Si les rapports de police doutent de la moralité des vendeurs, force est de constater que la présence des sammies ouvre un nouveau marché pour un commerce durement touché par la guerre. Conscients de l’importance du marché de la correspondance, les éditeurs ne manquent pas l’occasion de proposer des séries de cartes postales souvenirs.

Les infrastructures touristiques profitent également de cette aubaine financière. Aux 1 400 lits loués par les autorités médicales, viennent s’ajouter des locations à Quiberon et à La Trinité-sur-Mer indispensables au logement des troupes intervenant dans le cadre de la lutte anti-sous-marine66.

L’utilisation du temps libre par le soldat américain au cours de ses permissions reste mal connue, sauf à donner trop d’importance aux excès décriés (fréquentation des filles de petite vertu, ivrognerie). Pourtant les permissions sont souvent l’occasion de découvrir la région. Débarqué de Brest et prenant le commandement à Coëtquidan de la batterie D du 129th Field Artillery Regiment du 11 juillet au 10 août 1918, Harry Truman, dans la correspondance avec sa fiancée, Bess Wallace, décrit de nombreux loisirs offerts aux soldats67. Comme lui, l’Américain Alexandre (sic) Anthony profite de la présence de l’Océan pour se baigner en juin 1918 à la Perrière (Lorient) lorsqu’il aperçoit un autre nageur en difficulté, qu’il sauve de la noyade68.

42 Arch. dép. du Morbihan, R 1282, pétition des commerçants et du maire à l’attention du préfet. 5 juin 1915.

43 Arch. dép. du Morbihan, R 1282, lettre du maire au préfet. 11 juillet 1915. 

44 « Le recteur à ses paroissiens », Bulletin de Saint Cornely, paroisse de Carnac, août 1915, p. 4-5. 

45 Arch. dép. du Morbihan, R 1449, le maire de Lorient au préfet, le 20 septembre 1916 (suite aux délibérations du conseil municipal du 19 septembre 1916). 

46 LE ROUZIC, Zacharie, « Carnac pendant la guerre européenne 1914-1918 », op. cit., p.105. 

47 Arch. dép. du Morbihan, 4 M 502, le directeur du dépôt de Kerlois au préfet, 11 mai 1915. 

48 Ibid. 

49 LE ROUZIC, Zacharie, « Carnac pendant la guerre européenne 1914-1918 », op. cit., p.105 : « Plusieurs voulaient visiter le musée ». 

50 Arch. dép. du Morbihan, 4 M 503, extrait du Cri de Paris, 8 août 1915. 

51 A titre de comparaison, on se permettra de renvoyer à EVANNO, Yves-Marie, « La guerre, aubaine pour le développement hôtelier dans le Morbihan (1940-1945) ? », in ANDRIEUX, Jean-Yves et HARISMENDY, Patrick (dir.), Pension complète !, Rennes, PUR, 2016, p. 147- 157. 

52 CRONIER, Emmanuelle, Permissionnaires dans la Grande Guerre, op. cit., p.148-151. 

53 Arch. dép. du Morbihan, 4 M 502, le préfet à l’administrateur de la société de Carnac- Plage, 9 avril 1919. 

54 Archives dép. du Morbihan, 4 M 502, le préfet au Colonel commandant les subdivisions à Lorient, 6 décembre 1917. 

55 Arch. dép. du Morbihan, 4 M 502, le préfet à l’administrateur de la société de Carnac- Plage, 9 avril 1919. 

56 Arch. dép. du Morbihan, 4 M 450, le propriétaire de l’Hôtel de la Gare et de la Plage au préfet, 4 octobre 1914 ; La propriétaire de l’Hôtel de la Marine au préfet, 28 octobre 1914. 

57 Arch. dép. du Morbihan, 4 M 502, lettre du propriétaire du Grand Hôtel de Penthièvre adressée par George Grippon au préfet, 28 septembre 1915. 

58 OLIER, François, QUENEC’HDU, Jean-Luc, Hôpitaux militaires dans la guerre 1914-1918, Louviers, Ysec Éditions, 2008 (tome 1), p. 211-212. 

59 « Avis à nos hôtes habituels de la saison », Bulletin paroissial de Quiberon, juillet 1918, p. 4. 

60 OLIER, François, QUENEC’HDU, Jean-Luc, Hôpitaux militaires…, op. cit., p. 284 ; « Le mot du curé », Bulletin paroissial de Quiberon, septembre 1918, p. 2. 

61 OLIER, François, QUENEC’HDU, Jean-Luc, Hôpitaux militaires…, op. cit., p. 277 

62 Arch. dép. du Morbihan, R 1464, recensement par commune des affaires en litige avec l’armée américaine qui ne sont pas encore réglées en août 1919. 

63 « Nouvelles locales », Bulletin de Saint Cornely, paroisse de Carnac, mai 1918, p. 6 : « Les Américains […] ne regardent pas au prix : ils donnent pour les denrées ce qu’on leur a demandé : c’est un abus ». Pour une synthèse plus complète se référer à « Un camp américain », in Coll., Les Morbihannais dans la guerre 14-18…, op. cit., p. 118-125. 

64 Arch. dép. du Morbihan, M 1772, rapport des inspecteurs de police spéciale auxiliaires au commissaire spécial à Vannes relatif à la surveillance du camp de Meucon, 3 septembre 1918. 

65 Arch. dép. du Morbihan, 4 M 64, le commissaire spécial de Saint-Malo-de-Beignon, 29 novembre 1917. 

66 Une escadrille côtière est installée à Quiberon et un centre de fabrication et de maintenance de ballons captifs est mis en chantier à La Trinité-sur-Mer à partir de mars 1918. Sur ce sujet voir, LE ROY, Thierry, Les Bretons et l’aéronautique des origines à 1939, Rennes, PUR, 2002. 

67 Harry S. Truman Library and Museum, Family, Business, and Personal Affairs File, Truman Papers, Letter to Bess Wallace, June 14, 1918. Pour une synthèse de ce séjour breton, voir LAGADEC, Yann, « Quand Harry (Truman) rencontre la Bretagne : un futur président américain de Brest à Coëtquidan (1918-1919) », www.enenvor.fr, en ligne. (consulté le 23 janvier 2015). 

68 « Acte de dévouement d’un Américain », L’Union morbihannaise, 8 juin 1918, p. 3.