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L'histoire d'Emmanuel Pairault, Poilu fusillé le 9 octobre 1915

Extraits de la fiche de décès d'Emmanuel Pairault
© Ministère des Armées - Mémoire des hommes
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

Mobilisé dès l'éclatement de la guerre, le sapeur-mineur Emmanuel Pairault fut fusillé le 9 octobre 1915, accusé d'abandon de poste. Une culpabilité pourtant loin d'être évidente, à en croire les lettres de ses camarades de tranchée, et la persistence de sa famille pour demander sa réhabilitation après la guerre. Des éléments inédits retrouvés un peu par hasard dans un grenier par Bernard Briais, chercheur et écrivain, ancien professeur certifié, et qui lui ont servi de matière pour lécriture d'une pièce de théâtre.

Né à Loudun, le 17 février 1892, Emmanuel Pairault est mobilisé dès la déclaration de guerre. Il rejoint alors à Angers le 6e régiment du génie (1ère compagnie). Monté au front dès le début du mois d’août, il participe aux opérations en Argonne, puis en Belgique et ensuite en Champagne. En décembre 1914, Emmanuel Pairault s’illustre devant Suippes, dans la Marne, en se portant volontaire pour s’introduire de nuit dans les lignes allemandes afin de faire sauter une portion de barbelés ennemis.

Février 1915, il perd son frère Marcel tué au cours d’un combat près d’Ypres en Belgique. En juillet de la même année, son régiment part pour le Pas-de-Calais et établit son cantonnement à Anzin.

Le 25 septembre1915, un peloton du 6e régiment du génie est désigné pour accompagner le 107e régiment d’infanterie qui prépare, sous les ordres du lieutenant Deydier de Pierrefeu, une attaque au lieu-dit le « Labyrinthe » sur la commune d’Ecurie, dans le Pas-de-Calais. Emmanuel Pairault fait partie de ce peloton.

Au moment de l’assaut, prévu à 12h30 précises, une pluie d’obus s’abat sur les soldats français. L'accalmie revenue, les hommes partent à l’assaut. Ils prennent  la tranchée ennemie et, quand le lieutenant de Pierrefeu fait l’appel de ses hommes, il constate l’absence du sapeur Pairault. Interrogés, ses camarades ne donnent aucune explication, certains pensent qu’il a probablement été tué par les obus allemands.

Trois jours plus tard, le 28 septembre, de retour au cantonnement à Anzin, le lieutenant retrouve Pairault rentré lui aussi au cantonnement depuis quelques heures. Sommé de s’expliquer, le sapeur affirme que, lors du bombardement allemand, il a été commotionné par l’explosion d’un obus et qu’il a même perdu un moment connaissance. Il ajoute qu’il a aussi été blessé au genou, (la jambe de son pantalon est en effet déchirée) sans doute par la projection d’une pierre et qu’ensuite, il a erré dans les tranchées avant de rejoindre avec difficulté Anzin.

Peu convaincu par ses explications, le lieutenant de Pierrefeu l’envoie consulter le médecin-major qui constate, dans son rapport, que sa blessure au genou est superficielle et ne pouvait en aucun cas l’empêcher de marcher. Mais il ne tient nullement compte de la commotion subie par l’explosion de l’obus...

Le lieutenant de Pierrefeu demande donc la comparution de Pairault devant le Conseil de Guerre de la 23e division active du 12e corps d’armée.

Ce conseil se réunit le 8 octobre 1915, sous la présidence du lieutenant-colonel Dessigny, commandant le 138e régiment d’infanterie. Il entend l’accusé et trois soldats présents au moment de l’attaque, mais la déposition de ces derniers n’apporte aucun élément en faveur ou en défaveur de l’accusé.

Après délibération, Pairault est reconnu coupable, à l’unanimité, d’abandon de poste devant l’ennemi et condamné à mort.

Son exécution a lieu le lendemain matin, 9 octobre 1915 à Duisans (6 km d’Arras).

Extraits de lettres des camarades de guerre d'Emmanuel Pairault

René Charroux (témoin au procès)
3 décembre 1915
Lettre envoyée à la sœur d’E. Pairault

« …il me dit être blessé au genou. Je  regarde. C’est bien vrai, il avait une petite déchirure mais malheureusement notre salaud de major ne le reconnait pas, ce qui l’a tué…
Il existe deux grands lâches sur la mort d’Emmanuel, le lieutenant et le major ; mais surtout ne dites rien car le même sort nous attend tous si l’on dit un mot. C’est triste mais c’est comme ça. Nous devons nous occuper de lui payer une couronne… »

Raymond Geoffrois
21 juin 1916

« Maintenant, je puis vous donner quelques renseignements que j’aimerais vous dire de vive voix. Il est mort vous savez déjà comment mais il ne l’a pas mérité ou, S’il l’a mérité, nous le méritons tous. Pendant un terrible bombardement nous nous sommes retrouvés dispersés par les obus tous à moitié fous et il s’est perdu dans les boyaux …Mais,  croyez-moi bien, ceci arrive à tout le monde mais ce qui aurait dû être une toute petite punition lui a coûté cher, personne n’y a jamais rien compris mais moi j’ai compris et je puis vous dire que c’est une simple question de rancune  de la part de quelqu’un que je ne vous nommerai pas, à quoi bon …il est bien mort innocemment le malheureux. »

Gilbert Nourins
18 octobre 1919

« Emmanuel Pairault, qui était aimé de tous ses camarades, était détesté par le chef de la compagnie, l’aspirant officier de Pierrefeu. Aussi, avec la loi martiale de l’époque, son affaire fut vite réglée… Je possède des preuves de l’assassinat mais ne puis m’en dessaisir…. »

Mazouer
Sans date

« Dix fois, vingt fois il fit bravement son devoir en héros modeste sans en tirer honneur…Il fut lâchement fusillé en octobre 1915. »

Victor Rouger
8 juin 1928

« il n’y a qu’en descendant de l’attaque que j’ai appris l’accusation dont il était l’objet de la part du lieutenant Deydier de Pierrefeu. D’après ses camarades, il aurait été à moitié recouvert de terre par un obus et sérieusement commotionné. C’est la seule chose qui aurait empêché votre frère de suivre la colonne, mais le motif de sa punition était autrement rédigé par son lieutenant.
Je sais qu’à plusieurs reprises le commandant Grocrossy, chef de notre bataillon, a fait plusieurs démarches auprès du lieutenant pour que la plainte au conseil  de  guerre soit retirée, chose que M. le lieutenant Deydier de Pierrefeu n’a jamais  acceptée. »

Robin
6 juin 1928

« Je ne m’attendais pas au châtiment injustifié et immérité dont on l’a frappé. Ce n’est pas au moment où l’on a besoin de combattants que, par une gloriole ou une bêtise, on en fait fusiller, et surtout un innocent. 
C’est peut-être la seule action d’éclat que le lieutenant de Pierrefeu possède à son actif.
Enfin, j’ai tenu à vous écrire cette lettre pour vous dire que votre frère est resté dans mon estime et ma conviction est qu’il est mort innocent d’une faute dont on l’a accusé. »

J. Ségurel
9 juin 1928

« Tant qu’à porter un motif de désertion en présence de l’ennemi, il y avait un abime et ce ne fut d’ailleurs qu’un cri de protestation de la compagnie où Pairault était estimé de tous. »

Marcel Point, témoin au conseil de guerre
27 octobre 1933

« En tout cas, ce que je puis vous affirmer, c’est que notre déposition, à moi et à Charroux qui m’accompagnait au conseil de guerre,  nous en avons eu l’un et l’autre l’impression très nette : on nous questionnait et n’avions qu’à répondre « amen ». Sa tête était demandée par un gradé dont vous connaissez bien le nom et c’est tout ce qui comptait… »

Marcel Point
16 décembre 1933

« Comme tant de pauvres bougres, il a payé de sa tête les imbécilités de « certain » qui pour se faire mousser demandait un exemple pour la section. Le sort est tombé sur lui, mais il aurait tout aussi bien pu tomber sur n’importe lequel d’entre nous. »

Historique des demandes de réhabilitation

Novembre 1920

Lettre écrite par Germain (son frère) au Président de la République.
Transmise au Garde des Sceaux
Demande rejetée par le Garde des Sceaux le 25 février 1921

23 octobre 1922

Demande en révision faite par le président de la Ligue des Droits de l’Homme 
Rejetée par le garde des Sceaux le 8 avril 1924

3 mars 1932 : loi créant une cour spéciale de justice militaire chargée de la révision des jugements rendus par les Conseils de guerre

Courant 1933

Demande en révision envoyée par la Ligue des Droits de l’homme, réception enregistrée le 7 octobre 1933.
Demande considérée comme « recevable »
Examinée par la cour spéciale le 6 janvier 1934 à  13h30 : requête rejetée.

"Emmanuel P. Fusillé pour l'exemple",  une pièce de théâtre labellisée par la Mission du Centenaire

Produite par la Compagnie du Rêve à l'Envers, la pièce "Emmanuel P" est écrite par Bernard Briais et mise en scène par Pascale Sueur. Elle met en scène le procès d'Emmanuel Pairault, fusillé le 9 octobre 1915, en s'appuyant sur les lettres de ses camarades de tranchée et le procès-verbal de son jugement. En portant à la connaissance du public la douloureuse histoire de ce Poilu qui, comme d'autres, fut fusillé pour l'exemple dans des circonstances difficilement vérifiables, l'équipe porteuse du projet espère contribuer à une possible réhabilitation posthume du soldat, dont le nom sera peut-être, un jour inscrit à côté des camarades de régiment sur le monument aux morts de Loudun, sa ville natale, située dans la Vienne. 

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Pour aller plus loin

Consulter les archives militaires concernant le procès d'Emmanuel Pairault sur le site Mémoire des Hommes.