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L'expérience de la guerre au prisme de la folie

Hôpital temporaire établi au château de la Ferté-Vidame (Eure-et-Loir), s.d., photographie. Arch. dép. d’Eure-et-Loir, fonds Berthier, 9 J NC
© Archives départementales d'Eure-et-Loir
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

En France, l’histoire des Poilus devenus fous à la guerre a longtemps été méconnue. Pourtant, entre 1914 et 1918 puis jusqu’à la disparition des derniers anciens combattants internés, la situation des soldats atteints de troubles mentaux a soulevé des enjeux scientifiques, militaires, politiques, économiques, sociaux et culturels de première importance, comme l'explique la chercheuse Marie Derrien dans son article "Les fous de guerre, une histoire redécouverte", dont nous publions ci-dessous la première des trois parties.

Pendant longtemps, les historiens qui se sont intéressés aux troubles mentaux dont ont souffert les soldats de la Grande Guerre se sont appuyés sur les ouvrages et les articles publiés dans la presse spécialisée par des neurologues et des psychiatres. Si les apports de telles sources ne sont pas négligeables, seule l’étude des archives asilaires, en particulier des dossiers nominatifs établis dans les hôpitaux, permet de faire entendre la voix des poilus internés et de restituer leurs expériences individuelles.

Depuis une dizaine d’années, l’assouplissement des conditions d’accès à ces archives[1] a donné aux chercheurs les moyens de fonder leurs travaux sur les écrits de ces soldats ainsi que sur les témoignages qu’ils ont livrés aux médecins et aux infirmiers. Dans leur diversité, ces récits inédits racontent comment la guerre bouleverse les existences, aussi bien près de la ligne de feu que loin des combats.

En effet, si l’attention des psychiatres s’est essentiellement focalisée sur les soldats dont les troubles se sont déclarés sur le champ de bataille, les sources produites dans les hôpitaux montrent que tous les « aliénés militaires » n’ont pas fait l’expérience du front : les premiers soldats internés arrivent dans les asiles quelques jours à peine après l’entrée en guerre du pays, parfois avant même d’avoir revêtu l’uniforme. Les certificats établis par les médecins font état de l’angoisse profonde qui a saisi ces appelés dès les premiers jours d’août 1914, attestant du désespoir que suscite chez ces hommes l’annonce de la mobilisation.

Parmi eux, nombreux sont ceux qui ont tenté de trouver du réconfort et du courage dans la boisson : d’après les docteurs Georges Dumas et Henri Aimé, 31 des 131 militaires entrés au Val-de-Grâce en août 1914 sont arrivés ivres[2] tandis qu’à la Maison nationale de Charenton, 30 % des militaires internés à la même période présentent des symptômes d’intoxication alcoolique. Certains dissimulent des souffrances indicibles sous l’apparence d’un patriotisme exacerbé. L’attitude du caporal Léon O. par exemple semble à première vue accréditer le mythe du départ « la fleur au fusil » puisque lorsqu’il quitte son foyer le 4 août, après avoir cousu le portrait de Guillaume II au fond de son pantalon, il paraît plein d’enthousiasme. « Je suis parti à la guerre avec une gaieté qui a pu laisser croire à ma femme que j’étais heureux de la quitter », affirme-t-il d’ailleurs quelques semaines plus tard aux médecins du Val-de-Grâce qu’il supplie de le laisser rentrer dans sa famille.

Sous des formes diverses, le comportement de ces hommes reflète le climat général qui règne dans le pays : sous l’effet de la « décharge émotionnelle » provoquée par l’entrée en guerre, certains voient des ennemis partout, tel Prosper E. qui attaque tous ceux qui tentent de l’approcher[3], tandis que d’autres ont sombré dans une profonde mélancolie, à l’image d’Henri N., secoué par les pleurs et affirmant être « dans l’imminence d’un  danger qu’il ne peut définir »[4].

Si aucun chiffre précis ne peut être avancé à ce jour, les recherches les plus récentes ont établi que des dizaines de milliers de soldats français ont rejoint, durant le conflit, ces poilus qui, les premiers, ont pris le chemin de l’asile dès août 1914[5]. Sans avoir cherché à le quantifier précisément ce phénomène, les psychiatres ont signalé l’afflux de soldats dans les asiles. Certes, la plupart ont, dans un premier temps, minimisé le problème : « les cas de démences provoquées par la guerre, tant dans la population civile que parmi les militaires, sont jusqu’à présent très rares », déclare par exemple le professeur Gilbert Ballet dans les colonnes du Journal le 15 novembre 1914[6].

Cependant, dès le mois d’octobre 1915, le médecin-major Paul Chavigny constate que le nombre de cas d’aliénation mentale s’accroît. Plus que l’enterrement des hommes dans les tranchées, c’est selon lui « l’emploi des explosifs à forte charge » qui provoque depuis janvier 1915 l’augmentation des « accidents psychiques »[7]. En 1920, les docteurs Jacques Baruk et René Bessière affirment quant à eux que l’année 1917, marquée par l’échec de l’offensive Nivelle, a constitué le « moment critique » de la guerre. En réalité, plusieurs travaux ont montré que les pics d’entrées observés dans les asiles peuvent être mis en relation avec les grandes batailles conduites par l’armée française. Ainsi, les principaux afflux de militaires se produisent dans le sillage des batailles de Verdun, de la Somme, du Chemin des Dames puis des offensives allemandes du printemps 1918 ainsi que des contre-offensives alliées[8]. L’impact des combats sur la santé mentale des soldats est donc clairement perceptible. Les batailles qui font le plus de morts, de disparus et de prisonniers, et durant lesquelles le nombre de suicides augmente[9], sont également celles qui provoquent le plus de « blessures psychiques ».

Que racontent les hommes qui, évacués du front, finissent par être internés dans les asiles d’aliénés ? Lorsqu’ils sont interrogés par les médecins, c’est le plus souvent en s’appuyant sur leur expérience sensorielle qu’ils décrivent la guerre. L’univers sonore des combats occupe une place prépondérante dans leurs récits, tout comme dans les lettres et les témoignages des combattants en général[10]. Outre le vacarme des bombardements de masse, régulièrement évoqué, l’emploi d’armes nouvelles frappe particulièrement l’esprit de ces soldats. Maurice T., interné à l’asile Saint-Robert le 13 janvier 1917, affirme ainsi au médecin que son intestin est rempli de Boches, « groupés en lui et devenus centraux », qui vicient sa nourriture avec des gaz asphyxiants[11].

La mort, avec laquelle il faut cohabiter au front, est également omniprésente dans leurs discours. Jean T. explique qu’il a cessé de se nourrir en septembre 1914, car « les aliments le dégoûtaient à la vue des cadavres des chevaux et des belligérants »[12]. Yves N. entend grincer les dents des morts et ne peut faire cesser leur bruit[13]. Les soldats évoquent enfin comment ils se confrontent chaque jour ou presque à l’éventualité de leur propre mort. Ce moment est très précisément décrit par Louis X., pris d’un malaise après un assaut « comme [s’il allait] mourir, comme quelqu’un qui allait être tout de suite foudroyé »[14], ou encore le caporal Victor E., incapable de manger ou de dormir, persuadé qu’il sera tué lors de la prochaine attaque[15]. Certains pensent d’ailleurs être déjà morts, tel le soldat Wilfrid E. qui affirme qu’on lui a enlevé son âme pendant la nuit et qu’il va être enterré[16].

Pour ces hommes, le temps de la bataille n’est pas seulement un paroxysme de tension terrible mais ponctuel : il envahit le quotidien. Tels que leurs dossiers les donnent à voir, les soldats internés semblent privés des « échappées mentales » qui permettent à certains combattants de retrouver, l’espace de quelques heures, une forme de paix intérieure[17]. Pour eux, le danger revêt de multiples visages, y compris celui des « camarades », ces étrangers avec lesquels il faut pourtant vivre dans une grande promiscuité, et des chefs, dont ils craignent le pouvoir. Ainsi le soldat Louis X., qui refuse tout d’abord d’expliquer au médecin ce qui l’effrayait sur le front, finit par déclarer : « J’avais peur des gradés, de tous les gradés »[18].

Le sentiment diffus que l’on risque de faire « quelque chose de mal » est fréquemment exprimé par les patients internés à la Maison nationale de Charenton. Le danger vient alors de soi-même et naît de l’incapacité, réelle ou supposée, à remplir son rôle. Les hommes du rang s’inquiètent de ne pas appliquer correctement les ordres reçus, tandis que les gradés craignent de ne pas parvenir à se maîtriser devant leurs hommes, tel le lieutenant Alexandre de E. qui, pris de crises de larmes, ne peut commander sa section[19]. Nombreux sont les militaires internés qui craignent d’être coupables d’une faute grave ou de s’être mis dans l’illégalité, affirment avoir comparu devant le conseil de guerre ou devoir y répondre de leurs actes prochainement. La récurrence de ce motif dans les délires des malades est d’ailleurs relevée par le professeur Jean Lépine, chef du centre de psychiatrie de la 14e région militaire, qui constate qu’il vient la plupart du temps avant la peur de l’ennemi[20].

Même les permissions, considérées comme bénéfiques pour le moral des combattants, ont sur certains soldats des effets psychiques dévastateurs. Un certificat établi au sujet d’Albert E. indique que ce « bon soldat » a eu « une émotion violente » le 7 juillet 1916 en apprenant qu’on venait de lui accorder une permission qu’il n’espérait pas et s’est mis à divaguer[21].

Par ailleurs, le retour au front, issue inévitable de la permission, constitue à lui seul une épreuve parfois insurmontable. Maxime Laignel-Lavastine, chef du centre des psychonévroses installé à l’asile de Maison-Blanche (Seine)[22], souligne en mai 1917 « la fréquence des crises hystériques, à la gare de l’Est, au moment du départ des permissionnaires pour rejoindre leur secteur »[23].

> La deuxième partie de cet article "Les psychiatres face aux troubles mentaux de guerre" sera disponible le 27 avril sur notre portail

 

[1] Jusqu’en 2008, seules les archives concernant les malades nés il y a plus de 150 ans étaient librement communicables. Lorsque ce délai n’était pas écoulé, la consultation pouvait être autorisée à titre dérogatoire à condition que la demande, dûment justifiée, soit formulée par l’intermédiaire d’un médecin. La modification de cette règlementation a ouvert de nouvelles possibilités aux chercheurs. Désormais, les archives nominatives sont librement communicables 25 ans après le décès du malade ou, si la date du décès est inconnue, 120 ans après sa naissance. Les archives encore soumises au secret médical peuvent être consultées après obtention d’une dérogation délivrée par la Direction des Archives de France.

[2] Georges Dumas, Henri AimÉ, Névroses et psychoses de guerre chez les austro-allemands, Paris, Félix Alcan, 1918, p. 38.

[3] AD du Val-de-Marne, fonds de l’hôpital Esquirol, registres matricules hommes, 4 X 530.

[4] Idem.

[5] Cette évaluation concerne uniquement les soldats internés dans les asiles. On peut estimer que plusieurs centaines de milliers de soldats ont été pris en charge par le Service de santé militaire en raison de troubles mentaux, comme l’ont montré Hervé Guillemain et Stéphane Tison. Voir Hervé Guillemain, Stéphane Tison, Du front à l’asile, 1914-1918, op. cit., p. 18.

[6] « La folie et la guerre », Le Journal, 15 novembre 1914, p. 1.

[7] Paul Chavigny, « Psychiatrie et médecine légale aux armées », Paris médical, n° 17, 1915, p. 186.

[8] Hervé Guillemain, Stéphane Tison, Du front à l’asile, 1914-1918, op. cit., p. 59.

[9] Denis Rolland, « Le suicide aux armées en 1914-1918 », in Rémy Cazals, Emmanuelle Picard, Denis Rolland (dir.), La Grande Guerre. Pratiques et expériences, Toulouse, Privat, 2005, p. 274.

[10] Voir Rémy Cazals, André Loez, Dans les tranchées de 1914-18, Pau, Éditions Cairn, 2008, p. 65-70 ; Florence GÉtreau (dir.), Entendre la guerre. Silence, musiques et sons en 14-18, Paris, Gallimard/Historial de la Grande Guerre, 2014.

[11] Archives du Centre hospitalier Alpes-Isère, dossier du soldat Maurice T., non coté.

[12] AD du Val de Marne, fonds de l’hôpital Esquirol, dossier du soldat Jean T., 4 X 988.

[13] AD du Val de Marne, fonds de l’hôpital Esquirol, dossier du soldat Yves N., 4 X 992.

[14] AD du Val de Marne, fonds de l’hôpital Esquirol, dossier du soldat Louis X., 4 X 992.

[15] AD du Val de Marne, fonds de l’hôpital Esquirol, dossier du caporal Victor E., 4 X 992.

[16] AD du Val de Marne, fonds de l’hôpital Esquirol, dossier du soldat Wilfrid E., 4 X 992.

[17] Thierry Hardier, Jean-François Jagielski, Oublier l’apocalypse ? Loisirs et distractions des combattants pendant la Grande Guerre, Paris, Imago, 2014.

[18] AD du Val-de-Marne, fonds de l’hôpital Esquirol, dossier du soldat Louis X., 4 X 992.

[19] AD du Val-de-Marne, fonds de l’hôpital Esquirol, dossier du lieutenant Alexandre de E., 4 X 992.

[20] Jean LÉpine, Troubles mentaux de guerre, Paris, Masson, 1917, p. 37 ; Marius Dumesnil, Délires de guerre. Influence de la guerre sur les formes des psychoses chez les militaires, Paris, Jouve et Cie, 1916, p. 12.

[21] AD du Val-de-Marne, fonds de l’hôpital Esquirol, dossier du soldat Albert E., 4 X 990.

[22] Le centre des psychonévroses, créé par Gilbert Ballet à l’asile de Ville-Évrard, est transféré en novembre 1915 à l’asile de Maison-Blanche. Il est alors confié à Maxime Laignel-Lavastine.

[23] Maxime Laignel-Lavastine, « Travaux des centres neurologiques militaires - Centre des psychonévroses du gouvernement militaire de Paris », Revue neurologique, vol. 2, 1917, p. 359.