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Les Tommies footballeurs

Entre deux batailles, 1914
© Sporting
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

À l’image des sports modernes, l’essor du « football de guerre » s’effectue sous l’impulsion des britanniques. En effet, avant même l’entrée en guerre, le football est le sport-roi chez les soldats britanniques de la Grande Guerre, appelés Tommies.

Le sport dans l'armée britannique

Tous les bataillons possèdent leur équipe de football1. Par conséquent, quand ils débarquent en France, les parties de football se multiplient dans les villes portuaires comme au Havre et à Boulogne-sur-Mer. Dans son journal, à la date du 15 août 1914, l'officier T.S.Wollcombe l'atteste: ses hommes passent une partie de la soirée à taper dans un ballon de football2. Une distraction qui leur rappelle celles qu'ils avaient at home.

La sportivité de l’armée britannique, qui explique en partie la supériorité de ses soldats dans la tranchée, est renforcée dès les premières semaines du conflit à travers l’appel de Lord Kitchener. Pour augmenter les engagements volontaires, le ministre de la Guerre autorise alors le regroupement de communautés entières à l'intérieur d'un même bataillon. Dans une interview donnée à la BBC, James Snailham, du 11th Battalion East Lancashire Regiment, se souvient très bien s’être engagé dans l’armée le 17 septembre 1914 pour rejoindre les co-équipiers de son équipe de football3. Ce type d’initiatives se multiplie et conduit à l’utilisation du sport comme un agent recruteur. En décembre 1914, le War Office procède ainsi à la constitution d’un bataillon de footballeurs, le 17th Service Battalion of the Middlesex Regiment4 qui comprend 1 350 soldats5 tous adeptes du ballon rond.

À l'arrière du front Ouest, et dans la continuité de l’ethos des public-schools, les officiers britanniques inscrivent la pratique du sport dans le quotidien des soldats. Le football est ainsi encouragé pour sa capacité à développer le courage, le coup d’œil et l’esprit de corps au sein des unités combattantes6 mais également pour assurer le confort physique et moral des soldats à leur retour des tranchées7, et enfin pour faciliter la relation officier-soldat.

Entre deux combats, les Tommies jouent au football - L'Auto, le 15 janvier 1915La presse sportive française ne manque pas de souligner l'utilisation stratégique qui est faite du football par l'Etat-major britannique. Dans un article intitulé « Entre deux batailles », le journal Sporting nous indique par exemple que « Les soldats anglais, dès que la guerre leur laisse quelques minutes de repos, se reposent en jouant au football, (…) ».

Le football de la trêve de Noël 1914 démontre également la haute considération que les officiers se font du football et l'insatiabilité des Tommies pour sa pratique en toutes circonstances. Dans une interview menée à l’occasion des commémorations du cinquantième anniversaire de la Grande Guerre, la BBC a recueilli le témoignage de l'officier Peter Jackson8 présent dans la tranchée les 24 et 25 décembre 1914 lors des instants de fraternisation entre soldats Allemands et Britanniques. Son témoignage nous éclaire sur la réalité du football des tranchées :

[La scène se déroule le 24 décembre 1914 dans le secteur des tranchées]

Paddy, l’un des soldats les plus indisciplinés de mon unité a commencé à discuter avec les allemands. Je ne voulais pas qu’une fusillade éclate. J’ai donc dit à Paddy « retourne dans ta tranchée ». (…) 

Quelques instants après, les Allemands sont sortis de leurs tranchées en apportant une caisse de bière. Ils pensaient qu’on pouvait se réunir un peu pour Noël. J’étais vraiment sur la réserve pour avoir ce moment de fraternisation.

Je regarde alors les hommes des deux camps dans leurs tranchées. Ils sont près à sortir. Ils attendaient l’ordre. Puis j’ai vu sortir deux britanniques de leur tranchée.

Après un moment, j’ai vu sortir un ballon de football de notre tranchée. Cette situation…comment dire … était bizarre. Je ne savais pas vraiment ce qu’il allait se passer par la suite. Le ballon est allé jusqu’aux allemands qui l’ont renvoyé à mes hommes en shootant dedans. Par la suite, mes hommes sont venus me demander si une partie libre pouvait commencer. J’ai donc parlé aux officiers allemands et je leur ai suggéré d’organiser un match de football. (…)

J’ai suggéré que les deux lignes de but soient les deux lignes opposées de fil barbelés. Notre but serait du coté de notre tranchée et inversement. (…)

(…) après un moment, ils [les Allemands] ont accepté l’idée et le match de football a commencé. C’était une mêlée. Ce n’était pas un match avec 10 joueurs de champs d’un côté et de l’autre. Non, c’était un jeu opposant 17 allemands contre 15 anglais qui consistait à envoyer la balle le plus loin et le plus fort possible en direction des barbelés ennemis. La partie s’est déroulée normalement pendant plus d’une demi-heure jusqu’à ce que la balle soit déviée sur l’un des pieux des barbelés ce qui mis fin au match. Cet armistice non officiel a duré toute la journée du 24 (…). Le lendemain matin, la journée de noël, nous avons fraternisé pendant toute la journée encore…. Ça a été la même chose au total pendant deux jours de plus.

Puis les ordres sont tombés. L’officier allemand a eu le temps de me dire qu’ils seront à Londres dans deux mois. Des mots de trop qui suffisent à réanimer les tensions et s’enterrer de nouveaux dans nos tranchées respectives.

La pratique du foot au front

En janvier 1915, les Tommies exercent une pression sur leur commandement pour l’organisation de compétitions officielles à l’arrière du front. Les ambulanciers du Royal Army Medical Corps appellent par exemple à la création d’une coupe de football9 L’intensité des combats et les difficultés de transport derrière le front coupent court à toute idée d’organisation d’un championnat ou d’une coupe à l’échelle de l’armée. Les matches et autres tournois s’organisent alors au niveau local, entre régiments voire entre sections. Les soldats en poste dans les dépôts de munitions préfèrent quant à eux faire coïncider chaque arrivée de chargement avec l’organisation d’un match avec les soldats visiteurs. En mai 1915, c’est ainsi que les soldats du 2nd Ammunition Park rencontrent les marins fraîchement débarqués de la Royal Navy Armoured Cars Section10.

Au sortir de l’été 1915, comme pour renouer avec le calendrier sportif du temps de paix, la pratique du football se structure dans l’armée britannique. Pour se faire, les autorités militaires et les soldats s’appuient sur l’établissement de terrains de sport dans les cantonnements des grandes villes portuaires du Nord de la France. La zone des armées comprises entre Calais (Pas-de-Calais) et le Havre (Seine-Maritime) devient alors un foyer footballistique. A Boulogne-sur-Mer, dès l’automne 1915, le stade du Moulin Wibert est ainsi littéralement investi par les Britanniques et ce pour le plus grand plaisir des Français qui viennent en nombre applaudir les maîtres sportifs de l’époque11. Dans les camps militaires, les tournois inter-unités (inter-sections, compagnies, bataillons voire régiments) se multiplient également. Le soldat Clarence W.H Jarman témoigne par exemple de l’organisation d'un de ces tournois de football :

« Un jour d’automne 1915, à Villers-sur-Somme [Somme], un tournoi rassemble les équipes de 16 sections du 7th Battalion Royal West Surrey Regiment. (…) La journée entière fut dévouée à la compétition et à la fin de la journée, l’équipe victorieuse remporta un gallon de bière »12.

Un des ballons du Capitaine Nevill - Sporting, le 25 août 1916Le football des Tommies n'est pas cantonné aux périodes de repos, il est aussi pratiqué en réserve. À portée des canons ennemis, il n'est alors pas rare que les matches soient interrompus du fait d’un ordre de départ en première ligne ou de l’arrivée d’un obus sur le terrain de jeu. Mais il en faut plus pour décourager les Tommies de s’adonner aux joies du football. En effet, au lieu de stopper leur pratique, ils adaptent les règles du jeu à la conjoncture des combats. La réduction du temps de jeu permet par exemple de limiter l'interruption et le repérage des matches par les Allemands. Le journal régimentaire Fall In précise ainsi que la durée des matches en réserve est de 2 x 20 minutes lors d'un tournoi organisé fin décembre 1915.

Le football fait enfin face au feu et les Tommies emportent le ballon rond jusque dans les tranchées. Frank Edwards, Chasseur à pied au 1st Batallion London Irish Rifles13 est le premier à utiliser l'attaque-ballon le 25 septembre 1915 lors de la bataille de Loos (Nord). S'en suit l'exemple célèbre du Capitaine Wilfried Percy Nevill du 8th East Surreys qui utilise, le premier jour de la Bataille de la Somme, des ballons de football afin de permettre à ses hommes de surmonter leur peur de la mort14. En ce 1er juillet 1916, le Capt. Nevill cherche particulièrement à distraire les jeunes soldats au moment de leur baptême du feu. Pour se faire, il fait distribuer un ballon dans chacune des sections sous son commandement avec l’ordre pour les soldats de progresser ballon au pied dans le no man’s land. Par l’intermédiaire du ballon de football, le Capt. Nevill demande à ses hommes de s’engager dans la bataille comme sur un terrain de football. Une méthode de commandement peu banale qui parachève la métaphore du « grand match » utilisée par Henri Desgrange, patron de l'Auto, pour qualifier les combats de la Grande Guerre15.

Salué à plusieurs reprises dans la presse généraliste et sportive française16 l’exemple de l’attaque-ballon du Capt. W.P Nevill démontre l’importance accordée au sport dans l’armée britannique et appelle la France, et les autorités militaires françaises, à reconnaître l'utilité du football dans la formation, le commandement et le confort moral et physique des Poilus17. Cette reconnaissance est effective en 1917, à la suite des mutineries qui touchent l'armée française et sous l'impulsion des américains entrés en guerre qui appellent les français à considérer le bien-être moral et physique de leurs soldats comme indispensable afin d'envisager la victoire.

 

1 Pour le football dans l’armée britannique avant la Première Guerre mondiale, se référer à Campbell J. D. Training for sport is training for war: sport and the transformation of the British army, 1860–1914. In: The International Journal of the History of Sport, vol. 17, n°4, 2000, pp. 21–58. And Mason Tony, Le football dans l’armée britannique pendant la Première Guerre mondiale. In: Histoire et société, n°18-19, 2006, pp. 62-75. And Army Sport Control Board. Army Sport Records 1880-1939. War Office, 1939.

2 Diary, 15 august 1914, T.S.Wollcombe papers, RMASL (Royal Military Academy Sandhurst Library), p. 45.

3 Imperial War Museum (IWM) sound archives, Londres, 9 954

4 Riddoch Andrex, Kemp John, When the Whistle Blows. The Story of the Footballers’ Battalion in the Great War, Somerset, Haynes, 2008, p. 37.

5 Rollin Jack. Soccer at War (1939-1945), London, Collins, 1985, p. 228.

6 Duffy Christopher, Military Experience in the Age of Reason. London: Routledge & Kegan Paul, 1987, p. 53.

7 Fuller J.G. Troop morale and popular culture in the British and Dominion armies, 1914-1918, London, Clarendon press, 1990, p.6.

8 Interview réalisée en 1963 par la BBC, archive de l’IWM. IWM 4138.

9 Mason Tony, 2006, op.cit. p. 65.

10 L’Auto, 9 mai 1915.

11 Pour de plus amples détails sur les matches et autres fêtes sportives organisées par les soldats britanniques dans les villes de garnisons du littoral de la Manche, se référer à WAQUET Arnaud, TERRET Thierry. "Ballons ronds, Tommies et tranchées : l’impact de la présence britannique dans la diffusion du football association au sein des villes de garnison de la Somme et du Pas-de-Calais (1915–1918)", in Modern & Contemporary France, vol. 14, n°4, 2006, pp. 449-464.

12 Extrait d’une interview de Clarence Walter Harvey Jarman, Soldat volontaire incorporé au sein du 7th Battalion Royal West Surrey Regiment, In IWM sound archives, Londres : 12 925.

13 Harris Ed., The Footballer of Loos. A Story of the 1st Battalion London Irish Rifles in the First World War, Gloucestershire, The History Press, 2009.

14 Nichols G.H.F, The 18th Division in the Great War, Edinburgh, Blackwood, 1922, p. 40.

15 Méthaphore du « Grand match » utilisée par Henri Desgrange, directeur du journal l’Auto, dans son éditorial du 3 août 1914. Se référer à DIETSCHY Paul. « La guerre, ou le grand match : le sport, entre représentation de la violence et expérience combattante », in CAZALS Remy, PICARD Emmanuelle, Rolland, Denis. La Grande Guerre. Pratiques et expériences. Toulouse, Editions Privat, 2005, pp. 45-54.

16 L’Illustration, 29 juillet 1916 ; Sporting, 2 août 1916 ; La Vie au Grand Air, 15 juin 1917.

17 Waquet Arnaud, "Le football des Poilus : analyse de la diffusion du football dans l’armée française au cours de la Grande Guerre", Stadion, vol 36, 2010, pp. 33-53.