Espace scientifique > Societe > Les silencieux de la guerre

Les silencieux de la guerre

Photographie de Lucien Blanvillain, Revue générale de l’enseignement des Sourds-Muets, 1915-1916, décembre 1916.
© D.R.
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

De nombreux auteurs font état de la présence des soldats sourds parmi les forces armées des nations belligérantes. Ainsi, Henri Gaillard, journaliste et rédacteur en chef de la Gazette des Sourds-Muets note leur existence, et relaie la rumeur d’un bataillon allemand composé de sourds.  Ces éléments montrent que les Sourds1, et plus particulièrement ceux qui ont des restes auditifs plus grands, se retrouvent dans les tranchées. Et, il semble que leur nombre est bien plus important pour que cela ne soit pas considéré comme un accident.

Certains se retrouvent malgré eux dans les bataillons, et d’autres, refusant leur exemption, se sont fait engager, l’exemple le plus connu est celui de Lucien Blanvillain.

Or, le cas de Blanvillain n’est qu’un arbre qui dissimule la forêt ; car leur nombre reste encore indéterminé et exige une analyse détaillée des registres de matricules afin de déterminer leur nombre, et donc de leur présence au sein des forces armées.

Les protestataires contre l’exemption

Henri Gaillard plaide sans cesse en faveur de la participation active des Sourds au conflit, non pas dans une volonté de sacrifice vaine, mais bel et bien pour faire changer les esprits sur la perception des Sourds. Dès la déclaration de la guerre, Gaillard, appuyé du député de la Seine, Tournade, demande au Ministère de la guerre d’accepter les sourds valides dans les rangs de l’armée, ou, au moins de suppléer les places laissées vides par la mobilisation2.

En effet, les préjugés sur les Sourds tournent autour de leur incapacité à comprendre les enjeux politiques et sociaux. Ainsi, de nombreux militants Sourds voient en cette guerre comme une opportunité de faire contredire ces préjugés, et donc de réclamer le droit à l’égalité :

« L’égalité ne doit pas être un vain mot. La fraternité aussi. … Un militaire sourd-muet, est-ce que cela compte, surtout dans une besogne subalterne ? vrai de vrai, il aimerait mieux être au front avec un bon fusil en mai. On lui trouverait alors plus de poil. »3

Ce qui est frappant au sein de la presse sourde (pour désigner la presse spécifique à la communauté sourde), c’est le nombre de Sourds protestant contre leur exemption, voulant à tout prix contribuer à la défense de la nation. L’exemple de Gabriel Boulze4 qui a protesté contre son exemption au service militaire, réclamant le droit de se battre pour libérer les Ardennes françaises envahies, est intéressant.

« Si l’on avait écouté leurs pétitions, les plus valides d’entre eux couraient à la frontière. On a beau ne pas entendre, on a l’œil qui sait viser l’ennemi, on a la haine de l’envahisseur, on a le courage d’affronter la mort. Si la situation était désespérée, le ministre de la guerre ne pourrait peut-être, comme au temps de la Révolution, de ne pas repousser nos services militaires. […] J’ai moi-même découvert l’autre jour, un sourd-muet jardinier tourneur d’obus, tandis que de vulgaires colporteurs d’alphabets aux terrasses des cafés maniaient la pelle et la pioche dans les tranchées. »5

La plupart des volontaires Sourds durant ce conflit cherchent donc à être considérés comme des hommes à part entière. Ils ont rarement contredit les conseils de révisions, montrant en cela qu’ils contestaient le fait d’être considérés comme des citoyens de seconde zone.

Les engagés volontaires

La difficulté de distinguer un sourd léger des bons pour le service a permis à certains d’entre eux, comme Blanvillain, ou comme de Henri Monsarrat de réellement se battre dès les premiers mois du conflit. Néanmoins, les exigences des conseils de révisions sont ramenés à la baisse, afin d’incorporer un plus grand nombre d’hommes, auparavant refusés en 1914. Cela explique la plus grande facilité, dès 1916, de l’engagement des Sourds dans les forces armées. En même temps, afin d’éviter de manquer les réfractaires, les conseils font engager de plus en plus de sourds ayant des restes d’audition ce qui a permis aux volontaires sourds de pouvoir franchir les mailles du filet de la sélection et de se battre :

« Il apparaît de plus en plus que les conseils de révision retiennent des sourds-muets ne possédant pas des certificats de leurs écoles ou dont les dites écoles prêtent à méfiance comme n’ayant aucun caractère officiel. De même, on prend des sourds de l’adolescence, n’ayant jamais fréquenté les écoles spéciales, et ne pouvant par conséquent exhiber un papier leur permettant de réclamer l’exemption. Pour peu que les sourds-muets et les sourds possèdent un restant d’ouïe, perçoivent distinctement les bruits, comprennent la voie nue articuler, plus ou moins haut à l’oreille, on n’hésite pas à les garder, sans même à les mettre en observation. C’est à peine si on les suspecte de simulation. On les affecte d’office au service auxiliaire. Il y a même un commandant qui a pris l’un d’eux comme secrétaire copiste. Cela nous change des ramollots, qui, au moment de la guerre, lors de la mobilisation de 1914, voyant des sourds-muets se présenter aux bureaux de recrutement, haussaient les épaules et leur riaient au nez6

L’excès de zèle des membres des bureaux de recrutement les ont conduits à se méfier des attestations signées des écoles de sourds, présentées par les sourds eux-mêmes, pour prouver leur surdité. Cela a conduit à des situations presque ubuesques, et à une grande variété des appréciations :

« L’autorité militaire fourre au bloc… pardon … garde quelques jours dans les dépôts de réforme, des sourds-muets coupables de posséder un certificat d’école dont la signature directoriale ne leur inspire aucune confiance, on ne sait trop pourquoi. Or, il s’est trouvé un conseil de révision qui a rendu l’un d’eux à ses œuvres, en l’espèce notre ami Henri Laufer, sur le simple et unique vu d’une carte de société le Foyer des Sourds-Muets, attestant sa qualité de membre titulaire. Il ne semble pas que le paraphe de M. Eugène Graff ait plus de poids que celui de M. Collignon ou de M. Baguer, ou de M. Lemsle ou autre. Alors ? Cruelle énigme ! Peut-être, après tout, le fait d’être une société cotisante dans un groupe de sourds-muets proclame davantage la possession d’état, c’est-à-dire la notoriété d’être véritablement sourd-muet. On a beau avoir été dans une école spéciale. On peut avoir recouvré l’ouïe depuis. Même si l’on reste dans une société de congénères, c’est que l’on est toujours le même depuis la sortie du giron de l’Alma mater. Par conséquent, aucun doute à avoir. Sûr de ne pas se tromper, le major vous rend la liberté. Voilà un avantage inattendu de l’adhésion à nos sociétés. Les sourds-muets rebelles à l’esprit d’association et que tarabuste le service du recrutement n’ont qu’à en faire leur profit. Mais… mais … les tire-au-flanc… d’authentiques entendants… qui cherchent cent moyens de se dérober au devoir militaire pourraient bien essayer d’en tirer parti, alors que de véritables sourds simulent une surdité améliorée pour se faire envoyer au front… Comme quoi tout est bizarre partout et ailleurs. »7

On peut citer de nombreux exemples de ceux qui ont subi l’appel, suite à un mauvais examen ou de doutes les concernant, et qui ont intégré un régiment : Fernand Maréchal qui a passé deux mois dans un régiment ; un certain Bigot, typographe, qui a été employé au service d’imprimerie du 149e régiment ; Charles Jaouen à Lorient n’est resté qu’une semaine au dépôt de la Roche-sur-Yon ; de même que Achille Morelle à Boulogne-sur-Mer; et un Sourd répondant au nom de Fuzat au 131e. Camille Bouley, natif de Besançon, a été incorporé, et placé à un poste de secrétariat d’un commandant. Edmond Bourgoin, 139e régiment de ligne, blessé à Verdun, natif de Sergines (Yonne), exempté une première fois, et accepté ensuite.8 On trouve trois autres cas, tous issus de l’école des Sourds de Toulouse : Émile Loubet (83e d’infanterie), un Monteil (9e de ligne), et Émile Garros (18e d’artillerie) réformé après 15 jours de caserne, ce qui indiquerait une solidarité de camarades de classe d’école.

Lucien Blanvillain est le plus connu de tous. Il semble que ce soit le premier militaire sourd qui soit tué au front le 30 septembre 1915 lors d’une charge, à Givenchy9.

L’artillerie silencieuse

Le cas Santarelli est l’un des plus intéressants. En effet, outre l’infanterie, l’artillerie semble être l’arme de prédilection des soldats sourds. Ainsi, Charles Santarelli est incorporé de son côté à la 59e d’artillerie, où selon Henri Gaillard, il y avait déjà six Sourds10. Sa batterie aurait participé aux batailles de Saint-Quentin, et du chemin des Dames11. La difficulté de trouver l’intégralité des noms de cette batterie n’empêche pas d’envisager une analyse plus en profondeur de la particularité des soldats sourds, issus de la communauté, dans les rangs militaires.

« Santarelli a grand air sous l’uniforme militaire, et c’était un étonnement pour les passants dans les rues de la capitale de voir ce soldat gesticuler avec les sourds-muets et comme eux. Ils se demandaient si c’était un professeur. Quelques-uns pourtant se rendaient vite compte que c’était un sourd authentique et ils en étaient admiratifs et surpris.

Les amis de Santarelli lui ont fait un accueil enthousiaste dans les réunions, mais les dirigeants n’ont pas l’air de se rendre compte de ce qu’a montré de courage et d’abnégation ce vaillant camarade en s’abstenant de comparaître devant le conseil de révision n°2 pour se voir déclarer bon pour le service et en acceptant allègrement les servitudes du métier militaire.

Heureusement que le chef de Santarelli et ses compagnons ont pour lui au front les considérations qu’il mérite. Il est au front et très exposé. Dernièrement, son cantonnement a subi le bombardement d’un avion allemand qui a été abattu. Santarelli nous décrit cela avec une verve qui prouve qu’il n’a peur de rien. De même il nous parle jovialement du pain, des vivres, du vin qui arrivaient gelés par une température de 22 degrés au-dessous de zéro. Qu’en pensent les camarades qui se plaignent de tenir leurs réunions dans les salles sans feu ? »12

Il semble que ce ne serait pas une spécificité française, puisqu’un journal néerlandais fait mention d’un certain nombre de sourds incorporés dans l’artillerie allemande13. Faute de recherches correspondantes en Allemagne, et dans les autres pays belligérants, il nous est difficile de confirmer cette affirmation, et de savoir si ces sourds sont issus des communautés sourdes ou non.

Le prisonnier

Henri Monsarrat, ancien élève de l’école des Sourds de Toulouse, a dissimulé son état lors de son appel sous les drapeaux. Ainsi, il est incorporé dès août 1914 au 15e régiment d’infanterie, à Albi, et, contrairement à ce qui est mentionné dans l’article, il s’est essentiellement battu en Lorraine, notamment à la bataille de Rozelieures, le 25 août 1914 où il s’est blessé. On ne sait exactement quand il est fait prisonnier. Il se trouve, durant la guerre, au camp de prisonniers de Güstrow, à Mecklembourg14.

C’est le seul Sourd prisonnier militaire qui nous soit connu à l’heure actuelle, contrairement aux cas de prisonniers civils, bien plus nombreux comme Alphonse Nonclerc qui s’est évadé du camp de Restadt en 1916 pour se réfugier à Paris, via la Suisse15.

Les auxiliaires

Néanmoins, un grand nombre de sourds se sont engagés ou incorporés dans les régiments auxiliaires, en arrière du front, et ce pour toute la durée de la guerre, à l’exemple de Ernest Marius Cahuzac, exempté en 1914, et qui a demandé son engagement en 1916 en vertu de la loi qui facilite l’engagement dans les services auxiliaires.

« A contacté le 30 novembre 1916 par devant le directeur du service de santé de la 16e région l’engagement spécial pour la durée de la guerre prévue par l’art. 4 de la loi du 17 août 1915 au titre de la 16e section d’infirmiers pour occuper l’emploi d’infirmier ouvrier spécialiste dans l’hospice mixte de Montpellier. »16

Cet engagement ne représente que la face visible d’un iceberg, celui d’une plus grande volonté de participer, plus particulièrement dans les usines de guerre, comme celles de l’aéronautique, où un grand nombre de sourds se font engager en masse, dans les ateliers Farman à Billancourt :

« On m’a conté qu’avant la guerre, il n’était guère venu de sourds-muets dans l’usine. Ainsi que cela se produit encore dans d’autres maisons, on ne pouvait les accepter. La mobilisation enleva à l’usine beaucoup de ses ouvriers. […] à autoriser l’admission des postulants sourds-muets aux examens d’essai. De la sorte, près d’une cinquantaine furent agrées. »17

Un certain nombre de sourds incorporés ont été transférés dans ces usines à titre d’ouvriers indispensables à la production de guerre grâce à leurs spécialités professionnelles, comme les ajusteurs de métaux.

Les imprécisions : sourd ou pas sourd ?

Le cas de Henri Monsarrat est assez intéressant dans la mesure où certains Sourds peuvent entretenir l’ambiguïté de leur état. La consultation de sa fiche matricule18 montre qu’il est considéré comme entendant, puisqu’il a effectué son service en 1911, et effectué les trois ans de service au moment de la déclaration de guerre. Il semblerait, à la lecture de ce document que ce soldat représente un cas particulier où il aurait réussi à se faire passer comme un entendant pendant de longues années. Gaillard lui-même déclare que Monsarrat a le don de se faire passer comme un entendant, alors qu’il a fréquenté l’école des sourds de Toulouse19 ! Néanmoins, la difficulté, voire la confusion avec certains homonymes demande une analyse encore plus poussée au niveau des parcours biographiques des noms cités dans la presse, afin de confirmer, ou d’infirmer ces déclaration.

Pour cela, on constate, au niveau des registres matricules, une certaine concentration des appelés sourds dans les derniers chiffres. Ainsi, par exemple, pour l’année 1909, on trouve souvent des sourds dans les matricules 2000 à 2169 pour la circonscription de Montpellier. Ce constat se retrouve régulièrement dans tous les registres, où, souvent, les sourds sont rajoutés au dernier moment, et certains, incorporés. Dans le cas des sourds incorporés, ils sont souvent rajoutés dans la liste des matricules entre deux noms.

Conclusion

Les exemples cités démontrent de l’existence d’un certain nombre de soldats Sourds dans les rangs de l’armée française. Il reste toujours intéressant de les faire distinguer de ceux qui sont devenus sourds durant le conflit, et appelés à cette époque « sourds de guerre ». Or, pour un Sourd, être intégré dans les rangs de l’armée française et contribuer directement à la défense de la nation représente un prestige suprême, et surtout une reconnaissance de leur droit à l’égalité totale et entière.

Entre la demande à l’intégration des Sourds dans l’armée, formulée par Henri Gaillard dès juillet 1914, et la présence de quelques Sourds dans cette armée, on remarque que leur nombre augmente sensiblement au cours du conflit à mesure que les critères de sélection s’assouplissent. Il reste toujours intéressant de faire une analyse du nombre de Sourds incorporés et de voir la variation des critères de sélection des différents bureaux de recrutement, pour comprendre leur degré de sensibilisation à la notion de la surdité.

D’autre part, du côté des Sourds, les réclamations vigoureuses de leur droit de contribuer, de payer « l’impôt de sang » peut nous paraître surprenant, mais c’est oublier qu’à la Belle Epoque, avant le pacifisme des années 1930, l’armée est considérée comme une institution prestigieuse, et l’intégrer représente un exploit sans commune mesure au sein de la communauté sourde : celui d’être traité entièrement à l’égal de l’entendant, sans considération de la spécificité physique.

 

Notes

1 Le terme Sourd désigne le sourd qui fait partie de la communauté sourde, et qui a passé son enfance dans les écoles de Sourds, à la différence du sourd qui désigne le plus souvent celui qui a perdu l’audition au cours de la vie, et qui est de facto un entendant de culture. Cette notion a été introduite en France dans les années 1980 par Bernard Mottez, sociologie de l’EHESS, qui s’est intéressé à la communauté sourde.

2 « Les sourds-muets à la guerre », Le Figaro, 11 août 1914

3 Henri GAILLARD, « Les Sourds-Muets Incorporés », Gazette des Sourds-Muets, Février 1916,

4 Henri Gaillard« Le Monde Silencieux et la Guerre », Revue des Sourds-Muets, Août 1915, p. 57

5 Henri GAILLARD, « L’Effort des Sourds-Muets », Gazette des Sourds-Muets, Janvier 1916

6 Henri GAILLARD, « Les Sourds-Muets Incorporés », Gazette des Sourds-Muets, Février 1916,

7 NAZDECABRE, « Bulletin », Gazette des Sourds-Muets, novembre 1917

8 Henri GAILLARD, « Encore un sourd-muet soldat », Gazette des Sourds-Muets, mars 1917

9 s.n., « Lucien Blanvillain », Gazette des Sourds-Muets, janvier 1916

10 Henri GAILLARD, « Nouveaux Soldats Sourds-Muets », Gazette des Sourds-Muets, juillet 1917

11 s.n., « Sourd-Muet artilleur », Gazette des Sourds-Muets, octobre 1917

12 s.n. « L’artilleur Santarelli », Gazette des Sourds-Muets, février 1918

13 s.n. « Sourds-muets, à vos pièces… », Gazette des Sourds-Muets, juin 1916.

14 Paul GINISTRY, « Les Sourds-Muets Soldats », Gazette des Sourds-Muets, février 1916

15 s.n., Gazette des Sourds-Muets, août 1916

16 Archives départementales de l’Hérault, registre matricules, matricule n°2089

17 Henri GAILLARD, «Une usine de guerre pleine de sourds-muets », Gazette des Sourds-Muets, juin 1916

18 Archives départementales du Tarn, registre matricules, matricule n°1221

19 Ce cas ne semble pas être unique en Histoire. Il nous rappelle l’exemple du sourd Paul Buckel, en 1940, qui s’est engagé dans la marine des Forces Françaises Libres, à l’insu des officiers qui l’ont cru entendant durant les cinq années du conflit.