Espace scientifique > Societe > Les "mutilés du cerveau" : des internés au long cours

Les "mutilés du cerveau" : des internés au long cours

Un blessé dans un hôpital militaire de Verdun - Issu du fonds Valois conservé par la BDIC
© D.R.
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

En France, l’histoire des Poilus devenus fous à la guerre a longtemps été méconnue. Pourtant, entre 1914 et 1918 puis jusqu’à la disparition des derniers anciens combattants internés, la situation des soldats atteints de troubles mentaux a soulevé des enjeux scientifiques, militaires, politiques, économiques, sociaux et culturels de première importance, comme l'explique la chercheuse Marie Derrien dans son article "Les fous de guerre, une histoire redécouverte", dont nous publions ci-dessous la dernière des trois parties.

Tous les soldats internés ne sortent pas des asiles pendant la guerre. Après l’armistice, ils sont rejoints par des hommes dont les troubles n’apparaissent, ne s’aggravent ou ne sont repérés qu’après leur démobilisation. Pour ces derniers, le retour à la vie civile s’est révélé impossible : quitter l’uniforme et retrouver son foyer ne revient pas à cesser d’être un soldat. Le temps lui-même ne suffit pas à mettre la guerre à distance surtout lorsque son souvenir se manifeste chaque jour à travers l’absence d’un être cher ou par les traces que le conflit a définitivement inscrites dans la chair des combattants blessés. Pendant quatre ans, ces hommes ont été soldats. Il leur faut désormais redevenir des travailleurs, des maris, des pères[1]. Que faire si, sans raison apparente, on n’en trouve pas la force, comme Francisque Z. qui se plaint de douleurs violentes dans les bras, puis dans les jambes, et perd l’appétit[2] ? Si on n’arrive plus à exercer son métier, comme Jean-Louis T., qui après quelques jours de travail, détruit le pan de mur qu’il était en train de construire parce qu’il affirme ne plus rien comprendre à la maçonnerie[3] ? Si on est revenu de la guerre mutilé, incapable de mener une vie indépendante, comme Germain D. qui doit compter sur ses parents pour subvenir à ses besoins[4] ? C’est à cette question que beaucoup d’hommes doivent trouver une réponse lorsque, de retour dans leur foyer, ils s’aperçoivent, comme le soldat Clavel, qu’ils n’ont pas été « rendu[s] intact[s] à la vie »[5].

Face à leur souffrance, les démobilisés qui ne parviennent pas à reprendre le cours de leur existence ne peuvent guère trouver assistance auprès des médecins. En effet, bien que les psychiatres constatent dans leur pratique quotidienne des situations de ce type, ils n’élaborent pas de discours général à partir des cas auxquels ils sont confrontés. Dans la conclusion de l’ouvrage sur la psychologie du soldat qu’ils achèvent en juillet 1918, Louis Huot et Paul Voivenel évacuent la question en une seule phrase : à leurs yeux, les hommes « n’ont acquis que des modifications épigénétiques qui disparaîtront avec le milieu »[6].

Ainsi, alors que les soldats étaient omniprésents dans la littérature psychiatrique entre 1914 et 1918, ils n’apparaissent quasiment plus dans les revues médicales dès le début des années vingt, si ce n’est à travers la critique de la loi du 31 mars 1919 sur les pensions militaires. Celle-ci prévoit dans son article 55 l’attribution d’une pension temporaire ou définitive aux anciens combattants internés qui bénéficient, comme tous les poilus, du principe de présomption d’origine : cela signifie qu’ils n’ont pas à apporter la preuve que leur état est lié au service si leurs troubles sont constatés par un médecin dans les six mois qui suivent leur démobilisation. Or, pour les psychiatres, la présomption d’origine constitue une remise en cause inacceptable de leur expertise puisqu’elle revient à considérer que les troubles mentaux, quels qu’ils soient, sont liés à l’expérience de la guerre[7]. Les articles se multiplient pour réclamer la révision de la loi, au nom de ses implications économiques : la présomption d’origine, mesure très coûteuse et contraire aux intérêts de l’État, lèserait les soldats dont la situation est réellement digne d’intérêt[8].

Mais la colère des médecins naît surtout de l’application automatique du taux maximum d’invalidité à tous les anciens combattants internés. En effet, il est prescrit aux commissions de réforme de fixer pour tous ces hommes un taux d’invalidité de 100 % qui donne droit à la pension la plus élevée[9]. Cette mesure répond à un objectif bien précis : il s’agit de s’assurer que les poilus placés à l’asile seront en mesure de payer eux-mêmes leurs frais d’internement, mais aussi, s’ils sont mariés, de venir en aide à leur épouse, comme le prévoit l’article 55 de la loi du 31 mars 1919. L’État entend ainsi éviter de verser une pension de veuve aux femmes des internés et rassurer les communes et les départements qui refusent de prendre à leur charge les anciens combattants au titre de malades indigents[10]. Ainsi, s’il est difficile d’obtenir une pension pour troubles mentaux sans être interné, les difficultés disparaissent dans la plupart des cas dès lors que la maladie provoque l’entrée à l’asile.

Toutefois, l’obtention d’une pension ne permet pas aux anciens combattants de bénéficier de conditions d’internement privilégiées. Leur sort ne diffère souvent pas de celui des aliénés les plus pauvres, comme le dénonce les associations d’anciens combattants. Ceux qu’on appelle les « mutilés du cerveau » constituent en effet un groupe identifié et dont les intérêts sont pris en compte par le Comité d’entente qui réunit l’ensemble du mouvement combattant à partir de 1924. Quelques personnalités s’engagent pour les défendre et fondent dans ce but des associations spécialisées[11]. La pression ainsi exercée sur les pouvoirs publics est capitale. Elle permet de préciser et d’uniformiser les conditions d’application de l’article 55, d’obtenir de nouveaux droits pour les malades et leur famille et va jusqu’à provoquer, en 1937, la formation d’une commission chargée d’enquêter sur la situation des pensionnés militaires placés dans les asiles. Celle-ci alerte les députés sur la situation des anciens combattants internés. Parmi les 1 310 poilus dont le cas a été examiné, certains n’auraient droit qu’à « une soupe et un légume à chaque repas »[12]. Or il semble d’autant plus nécessaire de garantir à ces hommes des conditions de vie décentes qu’on considère qu’ils ont peu de chances de sortir un jour de l’hôpital psychiatrique.

En effet, plus l’internement se prolonge, plus l’implication des familles diminue et plus les chances de réinsertion dans la société s’amenuisent. La sortie est difficilement envisageable sans le soutien des proches et, lorsque ceux-ci ne peuvent ou ne veulent pas se rendre disponibles, il n’existe pas d’alternative à l’hôpital psychiatrique. Les quelques 4 000 anciens combattants encore internés à la fin des années 1930[13] sont ainsi majoritairement des malades isolés. En dépit des démarches de leurs protecteurs, qui tentent d’alerter le régime de Vichy, ces hommes sont durement frappés par la famine qui sévit dans les hôpitaux psychiatriques pendant la Seconde Guerre mondiale[14]. Longtemps après la Libération, certains s’en rappellent encore comme Jean D., interné à l’asile de Bassens (Savoie) depuis 1917, dont le dossier médical indique en 1966 qu’il « se souvient des restrictions de la dernière guerre »[15]. Ceux qui sont encore en vie à cette époque ne voient pas leur existence bouleversée par la « révolution psychiatrique ». En effet, les nouveaux traitements ne suffisent pas à résoudre le problème de la chronicité et la désaffiliation reste un obstacle majeur à la sortie des malades.

De fait, les anciens combattants internés, qui ont tous dépassé la soixantaine, sont nombreux à ne recevoir aucun traitement médicamenteux. Par conséquent, les informations portées dans leurs dossiers médicaux concernent essentiellement leur prise en charge sur le plan somatique. C’est d’autant plus vrai que leur âge rend également difficile leur intégration dans les ateliers d’ergothérapie où le travail est utilisé comme un outil thérapeutique. Installés dans leur maladie, parfois inoffensifs mais seuls, les anciens combattants encore internés dans les années 1960 à 1970 sont souvent incapables de quitter l’hôpital où ils mènent une « vie automatique »[16].

À l’aube des années 1980, les poilus pensionnés pour maladie mentale dont j’ai retrouvé la trace ont tous disparu[17]. Paul R. est le dernier à être resté en vie, continuant à évoquer ses souvenirs de guerre jusqu’à sa mort. Il est décédé le 25 novembre 1975, quelques jours après l’anniversaire de l’armistice, à l’hôpital psychiatrique de Saint-Jean-de-Dieu (Rhône), sans que son enterrement donne lieu à une cérémonie particulière[18]. Aujourd’hui, les commémorations du centenaire contribuent à faire connaître l’histoire des poilus devenus fous en suscitant, outre les recherches déjà évoquées, l’organisation de conférences et de débats, mais aussi la réalisation de films et de documentaires. Elles ont aussi pour effet d’inciter certaines familles à exhumer lettres, photographies et autres souvenirs de la guerre pour parler de leur ancêtre interné. Enfin, dans plusieurs hôpitaux psychiatriques, ces commémorations sont l’occasion d’inventorier et d’exposer les archives historiques. L’ensemble de ces initiatives a mis en évidence les conséquences d’une guerre qui, longtemps après avoir tué et blessé des millions d’hommes, a continué de fabriquer des « mutilés du cerveau ». Elles contribuent également à faire progresser notre compréhension d’un phénomène qui interroge toujours psychiatres, neurologues, militaires et citoyens : le traumatisme psychique de guerre.

 

[1] Sur ces questions, on pourra se reporter à Bruno Cabanes, Guillaume Picketty (dir.), Retour à l’intime au sortir de la guerre, Paris, Tallandier, 2009 ; Dominique Fouchard, Le poids de la guerre. Les poilus et leur famille après 1918, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2013.

[2] Archives du Centre hospitalier Alpes-Isère, dossier de Francisque Z., non coté.

[3] AD de l’Isère, fonds du tribunal départemental des pensions, dossier de Jean-Louis T., 6 U 1808.

[4] AD de l’Isère, fonds du tribunal départemental des pensions, dossier de Germain D., 6 U 1810.

[5] Robert Werth, Clavel chez les majors, Paris, Viviane Hamy, 2006, p. 278.

[6] Louis Huot, Paul Voivenel, La psychologie du soldat, Paris, La Renaissance du livre, 1918, p. 164.

[7] Ils ne sont d’ailleurs pas les seuls à s’en indigner : toutes spécialités confondues, les médecins protestent. La Société de médecine légale nomme en décembre 1920 une commission chargée de rédiger un rapport sur la question. Celui-ci est présenté en mars 1921 par le médecin principal Rieux, professeur d’expertises médicales au Val-de-Grâce : « Étude critique de la loi sur les pensions des armées de terre et de mer (loi du 31 mars 1919) », Bulletin de la Société de médecine légale, n° 2, mars 1921, p. 3-50.

[8] Voir par exemple Henri Colin, Eugène Minkovski, « Les conséquences de la loi de réforme et pensions du 31 mars 1919 dans le domaine des maladies mentales », Annales médico-psychologiques, n° 1, 1921, p. 27.

[9] Pierre Beaussart, « Aliénation mentale et loi du 31 mars 1919 sur les pensions militaires », Annales médico-psychologiques, n° 1, 1920, p. 314.

[10] Sur la genèse de l’article 55 et ses enjeux, voir Marie Derrien, « L’administration face à la prise en charge des ‘‘aliénés militaires’’ internés : une renégociation des rôles entre l’État et les pouvoirs locaux ? », in Sylvain Bertschy, Philippe Salson (dir.), Les mises en guerre de l’État. La Première Guerre mondiale en perspective, à paraître aux Presses universitaires de Rennes en 2017.

[11] Il s’agit de l’Association nationale des familles et amis d’aliénés de guerre, fondée en 1929 par René Poudevigne et de l’Association d’aide aux mutilés du cerveau, créée en 1930 par Georges Cuvier.

[12] Annales de la Chambre des députés. Débats parlementaires, séance du 7 décembre 1937, p. 2775.

[13] D’après le rapport remis par la commission nommée en février 1937, les anciens combattants internés sont 3 720 en 1937 (Annales de la Chambre des députés. Débats parlementaires, séance du 7 décembre 1937, p. 2775).

[14] Isabelle von Bueltzingsloewen, L’Hécatombe des fous. La famine dans les hôpitaux psychiatriques français sous l’Occupation, Paris, Aubier, 2007 (rééd. Flammarion, 2009).

[15] Archives du Centre hospitalier de Bassens, dossier de Jean D., non coté.

[16] Cette expression est employée dans le dossier de Pierre D, interné à l’hôpital psychiatrique de Bassens depuis le 6 juillet 1917.

[17] Il n’est bien sûr pas impossible que d’autres poilus aient survécu plus longtemps dans d’autres établissements que ceux sur lesquels j’ai travaillé.

[18] Archives du Centre hospitalier de Saint-Jean-de-Dieu, dossier de Paul R., non coté.