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Les mémoires de la guerre en Alsace et en Moselle

Exemple de carte postale de propagande destinée à montrer l’accueil chaleureux réservé aux prisonniers de guerre alsaciens-lorrains, et la satisfaction de ces derniers.
© Coll. part.
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

Parmi les évènements emblématiques du Centenaire, la venue du Président de la République et de son homologue allemand sur le site alsacien de l’Hartmannswillerkopf (ou Vieil-Armand) le 3 août prochain marquera sans aucun doute le calendrier des commémorations. Pour cette date anniversaire de l’ouverture des hostilités entre les deux pays voisins, le choix du site n’est évidemment pas anodin.

Il s’agit en effet de l’un des champs de bataille de la guerre menée aux frontières, situé sur le sol d’une Alsace-Lorraine alors allemande depuis 1871, avant d’être reconquise par la France victorieuse en 1918. Séparés depuis en trois départements distincts, le Haut-Rhin, le Bas-Rhin et la Moselle, et entre les régions Alsace et Lorraine – peut-être plus pour longtemps, si l’on considère la réforme territoriale en cours – les territoires hérités de cette Alsace-Lorraine ont connu un destin commun intimement lié aux conflits contemporains franco-allemands. En 1870 puis en 1914-1918 et en 1939-1945, ils sont à chaque fois plongés au cœur de la discorde entre les deux Etats voisins, et constituent par la même occasion une zone particulièrement touchée par des batailles meurtrières. En cela, la guerre vécue dans ces provinces diffère de celle des autres régions françaises ou allemandes. Un siècle plus tard, que reste-t-il de ces particularités dans la mémoire collective en Alsace et Moselle ?1

Vestiges, monuments commémoratifs et commémorations : la mémoire militaire de la guerre

Bien qu’ils soient moins bien connus que ceux de Verdun, du Chemin des Dames ou de la Somme, il a échappé à aucun amateur du Tour de France 2014 que les vestiges de la guerre sont encore nombreux sur le territoire de l’ancien Reichsland2. Ils constituent les traces les plus visibles qui nous soient parvenues du conflit, dont ils livrent une mémoire à la fois brute et assez neutre. Il s’agit d’abord des fortifications et des ouvrages militaires longeant l’ancienne ligne de front. Détruits en partie pendant la guerre et dans l’immédiat après-guerre, il en a subsisté de nombreux, restés longtemps à l’abri des regards derrière un dense couvert forestier. Un travail de remise en valeur, entamé il y a plusieurs décennies déjà pour le Linge et l’Hartmannswillerkopf, s’est largement étendu à d’autres sites depuis quelques années, allant de pair avec le développement du « tourisme de mémoire ». Des sentiers balisés permettent aux randonneurs de pouvoir facilement les découvrir, à l’exemple de ceux créés sur les hauteurs de Sainte-Marie-aux-Mines. En 2004, un « sentier des Bunkers » a également été aménagé à Burnhaupt-le-Bas, tandis que le « sentier du Haulenwald » a été inauguré en 2007 entre Illfurth, Tagolsheim et Heidwiller. Relevant à l’origine de l’initiative de certaines associations locales ou de sections du Club Vosgien, qui y organisent des randonnées, une partie de ces projets sont aujourd’hui fédérés au sein du Pôle d’Excellence Rurale « Tourisme de Mémoire 1914-1918 » dont le champ d’action s’étend aux départements du Haut-Rhin et des Vosges.

A cela, il faut ajouter les apports récents de l’archéologie. La médiatisation des fouilles opérées à Carspach, après la découverte des corps de vingt-et-un soldats allemands ensevelis en 1918 dans la galerie Kilian (Kilianstollen)3 puis de celles effectuées au sommet du Kuhfeil à Metzeral, contribue à réactiver la mémoire de ces champs de bataille auprès d’un large public4. De leur côté, les services de déminage font aussi ponctuellement parler d’eux dans la presse, après la découverte d’engins explosifs qui rappellent eux aussi l’activité guerrière qu’a connue la région. Au final, l’effet du Centenaire aidant, la mémoire des champs de bataille n’a jamais connu une telle vigueur qu’aujourd’hui, ce que viennent encore conforter plusieurs publications récentes et dépliants touristiques5.

Par ailleurs, ces vestiges de la guerre sont intimement liés aux monuments élevés aux alentours, pendant et surtout après la guerre. Construits à la fois pour rendre un hommage et pour transmettre un souvenir, ils offrent la meilleure fenêtre pour observer la mémoire des champs de bataille telle qu’elle s’est construite depuis l’après-guerre dans la région. Le premier constat, sur un front qui a surtout vu s’opposer des troupes françaises et allemandes, est la nette prépondérance de monuments élevés à la gloire d’unités françaises qui s’y sont illustrées. En Moselle, on trouve par exemple à Bidestroff un monument en souvenir de la 29e DI du 15e corps et à Manhoué un autre élevé en 1938 en l’honneur du 26e R.I. A Zillisheim, dans le sud de l’Alsace, un monument rend hommage aux 600 morts du 97e RI, tombés lors de la bataille du 19 août 1914. Sur les sommets, les célèbres « Diables Rouges » du 152e RI sont honorés à La Croix du Wihr (Labaroche) et au Hartmannswillerkopf, tandis que les Chasseurs alpins, ou « Diables Bleus », le sont au sommet de la Tête des Faux et au Grand Ballon. À l’inverse, hormis de petits monuments construits pendant la guerre sur les lieux mêmes de cantonnement des troupes, les rares monuments allemands imposants se trouvent dans l’enceinte des cimetières militaires allemands, comme à Sainte-Marie-aux-Mines et à Illfurth, où un aigle impérial surplombe la nécropole.

Rien d’étonnant à tout cela, objectera-t-on, puisque la France a reconquis ces territoires à la fin de la guerre. À sa place, l’Allemagne en aurait sans doute fait autant. Toutefois ce déséquilibre, augmenté par la distinction très visuelle opérée par les croix noires et blanches dans les cimetières respectifs des deux armées, offre une vision partiale des évènements. À cet égard, l’anthropologue Joël Candau souligne justement l’enjeu de pouvoir que représente la capacité à édifier des monuments, et donc à contrôler la mémoire d’un évènement. Sur ce point, il rejoint le propos de Jacques Le Goff selon lequel la maîtrise de la mémoire collective est un « instrument et un objectif de puissance »6. Cette « manipulation de la mémoire collective », pour reprendre la terminologie de Paul Ricœur7, favorise donc une lecture nationale des évènements. Sur les champs de bataille, le sacrifice des troupes françaises est largement mis en valeur, au détriment de celui des soldats allemands. La mémoire du vainqueur s’est inscrite dans l’espace et aussi dans le temps, car son œuvre se trouve prolongée depuis à l’aide de commémorations organisées annuellement par certaines associations régimentaires ou patriotiques devant ces mêmes monuments. En la matière, le Souvenir français est encore particulièrement actif, en organisant de surcroît des visites sur les champs de bataille destinées à des publics scolaires.

Les nations alliées de la France, dont les armées étaient présentes sur le front d’Alsace-Lorraine à un moment ou à un autre de la guerre, ont elles aussi leurs propres lieux de mémoire. Ainsi, des monuments rappellent la présence des Américains, à l’image du panneau récemment installé à Roderen en hommage à Kiffin Rockwell, jeune pilote américain engagé volontaire dans l’escadrille La Fayette et mort suite à un crash dans le secteur en 19168. Une toute autre singularité est la présence de cimetières ou de carrés militaires roumains à Dieuze, Haguenau et Soultzmatt, rappelant le triste sort vécu par les prisonniers de guerre roumains détenus par les Allemands dans des camps en Alsace-Lorraine, et morts le plus souvent de froid, de faim ou d’épuisement. Dans ce cas aussi, leur mémoire continue d’être entretenue lors de commémorations annuelles rassemblant généralement un prêtre de la paroisse roumaine de Strasbourg et l’ambassadeur et consul général de Roumanie, comme à Haguenau au mois de mai dernier.

Enfin,  par les objets exposés et le récit qui les accompagne, les musées d’histoire et de traditions locales que l’on trouve dans les localités proches de l’ancien front contribuent eux aussi à pérenniser la mémoire militaire des évènements. Si leurs collections d’objets français sont mieux dotées, héritées parfois directement du temps de la guerre comme au musée Serret de Saint-Amarin, les objets allemands n’en sont pas moins représentés. L’ensemble sert aujourd’hui à aborder les conditions de vie des soldats au front.

La mémoire civile de la guerre

Mis à part les soldats, ces musées s’intéressent aussi à la vie des civils en guerre. À cette fin, l’imprimé et surtout la photographie viennent pallier l’absence d’objets propres à raconter le quotidien pendant la guerre. L’accent est mis sur les difficultés endurées par les populations du Reichsland, liées notamment aux réquisitions de toutes sortes – celle des cloches de la paroisse locale est ainsi documentée de manière récurrente –, aux pénuries alimentaires et aux destructions occasionnées par les combats proches. La même tendance s’observe dans les expositions préparées par les sociétés d’histoire locale pour le Centenaire. Le musée de Thann présente ainsi une exposition consacrée à « Thann, ville du front », tandis que le musée sundgauvien en propose d’exposer  « la Grande Guerre dans le Sundgau et les environs en 1914 ».

En dehors des musées et des expositions, une mémoire civile se lit aussi dans la pierre, celle des victimes de violences exercées par les troupes allemandes. Des monuments sont édifiés en leur mémoire au cours de l’entre-deux-guerres mais, pris pour cible par l’occupant allemand pendant la Seconde Guerre mondiale, peu d’entre eux nous sont parvenus. Il reste toutefois quelques rares plaques rappelant le nom des « proscrits », ces Alsaciens-Lorrains suspectés d’intelligence avec l’ennemi – la France – et le plus souvent emprisonnés, exilés, parfois même exécutés. Une inscription de ce type est visible sur la façade de l’école de Sainte-Croix-aux-Mines. A Guebwiller, un monument rend hommage à David Bloch, jeune déserteur de l’armée allemande et engagé volontaire dans l’armée française. Envoyé en Alsace sous une fausse identité pour des missions d’espionnage, il est arrêté, identifié et fusillé en juillet 1916. Enfin, des monuments et des cérémonies continuent de commémorer dans certaines communes les victimes de mesures de représailles commises par l’armée allemande. Ainsi, chaque 15 août, le quartier de Bourtzwiller à Mulhouse commémore la triste nuit du 14 au 15 août 1914, au cours de laquelle une cinquantaine de maisons ont été incendiées et six civils fusillés en représailles de tirs visant les soldats et attribués à tort à des francs-tireurs.

Enfin, la mémoire de la population civile s’incarne plus largement dans le souvenir de la libération – le terme lui-même, en usage depuis, est lourd de sens d’un point de vue mémoriel – de l’Alsace-Lorraine fin novembre 1918. Reprises systématiquement depuis, les photographies de la Section photographique et cinématographique de la guerre, dont l’ECPAD est l’héritier, ont fixé pour longtemps la mémoire de ces évènements. On y retrouve toujours les mêmes compositions symbolisant les retrouvailles d’une population en liesse et des Poilus victorieux. Largement mises en scène, elles font systématiquement apparaître des femmes et des enfants en costume alsacien, ainsi que des anciens combattants de 1870 arborant fièrement leurs médailles, le tout dans une ferveur tricolore débordante. En cela, elles s’accordent parfaitement l’imaginaire développé en France autour des « provinces perdues », idéalisées sous la plume d’auteurs comme Barrès ou Bazin, ou dans les dessins de Hansi.

Les grands absents de ces mémoires civiles et militaires sont incontestablement les Alsaciens-Lorrains, soldats du Kaiser au cours de la guerre avant de devenir citoyens français en 1919. Certes, à titre nominatif, leur mémoire est entretenue à l’aide des monuments aux morts de chaque commune, sur lesquels est gravé leur nom. Mais qui se souvient de leur sort au sein de l’armée allemande ? Les monuments édifiés après la guerre, francisés pour la majorité, ne le mentionnent pas, tandis que les discours prononcés lors des cérémonies du 11 Novembre n’évoquent guère leur singularité. Le plus souvent, la lecture du message ministériel tient lieu d’unique discours, complété éventuellement par la lecture de lettres de Poilus par des écoliers. Le temps et l’oubli ayant fait leur œuvre, il n’est pas rare de lire dans les articles de presse des contresens historiques, comme au sujet de la cérémonie déroulée dans cette commune bas-rhinoise : « [le maire] a rendu hommage aux enfants d’Offendorf et à leurs familles dont les vies ont été brisées en 14/18. Il a relevé la noblesse de leur engagement et de leur sacrifice afin de permettre à l’Alsace de redevenir française »9. S’il est évoqué, le soldat alsacien-lorrain prend encore les traits du soldat contraint d’avoir combattu contre son gré dans sa patrie de cœur. Un changement semble cependant s’esquisser à la faveur du Centenaire. Certains indices, par exemple le succès de la « Grande Collecte », destinée à alimenter le projet Europeana en archives familiales inédites, et des petites collectes de documents effectuées par des sociétés d’histoire locales en vue de leurs expositions, portent à croire à l’amorce d’un retour dans la mémoire collective du soldat alsacien-lorrain.

En ce début de Centenaire, certaines évolutions sont donc déjà perceptibles dans les mémoires de la guerre, et nous prouvent que ces dernières sont loin d’être figées. La principale est sans doute la réappropriation régionale d’un passé militaire allemand longtemps refoulé. La mémoire des champs de bataille tend ainsi à s’inscrite de plus en plus dans un cadre binational revendiqué, rompant avec le modèle national prépondérant jusque-là. La réalisation prochaine d’un historial franco-allemand de la Grande Guerre au Hartmannswillerkopf l’illustre bien, de même qu’à un autre niveau, la réinstallation de l’aigle impérial au sommet du Namensstein, ce monument en grès marquant l’entrée du fort de Mutzig. Cette même évolution explique la redécouverte de l’expérience de guerre particulière des soldats alsaciens-lorrains, dégagée de toute interprétation nationale, à l’image de l’espace qui leur est consacré dans la nouvelle salle du musée historique de Strasbourg.

 

Notes

1 Pour prolonger cette lecture, nous renvoyons à l’article de Jean-Noël Grandhomme, « Une mémoire double », dans Saisons d’Alsace, 2002, n°14, p. 41‑45, ainsi qu’au dernier chapitre de Jean-Noël Grandhomme et Francis Grandhomme, Les Alsaciens-Lorrains dans la Grande Guerre, Strasbourg, La Nuée Bleue, 2013.

2 Le Reichsland Elsass-Lothringen est la dénomination allemande de l’Alsace-Lorraine annexée entre 1871 et 1918.

3 http://www.14-18kilianstollen.eu (consulté le 10.07.14). Grâce à une application interactive, le Kilianstollen est reconstitué en 3D.

4 http://www.dna.fr/actualite/2014/04/25/a-metzeral-les-fouilles-au-coeur-des-premieres-lignes-francaises (consulté le 27.04.14)

5 Voir notamment le récent guide Michelin Alsace-Moselle : les champs de bataille, les combats des Vosges, 2012, 285 p., et le numéro de l'été 2014 du magazine Passion Vosges « Sentiers de mémoire de la Grande Guerre». Le magazine En Alsace avait déjà annoncé en couverture du no 80 en 2013 le titre « Visiter les lieux de guerre ». Notons enfin l’édition récente du « Guide du tourisme de mémoire » par l’Office du tourisme du Sundgau, ainsi que les sites http://www.front-vosges-14-18.eu, (consulté le 18.04.14) et http://www.productionadt68.fr/tourismev2 (consulté le 18.04.14).

6 Joël Candau, Anthropologie de la mémoire, A. Colin, 2005, p.124-125 ; Jacques Le Goff, Histoire et mémoire, Paris, Gallimard, 1988, p.174-175.

7 Paul Ricœur, La mémoire, l’histoire, l’oubli, Paris, Seuil, 2000, p.97-99.

8 http://www.dna.fr/edition-de-mulhouse-et-thann/2014/01/10/en-hommage-a-kiffin-rockwell (consulté le 15.01.2014).

9 www.dna.fr, 16.11.2011 : « Cérémonie du 11 novembre – Offendorf. Sous le signe de l’engagement » (consulté le 17.10.2013).