Espace scientifique > Societe > Les liens singuliers tissés par la presse cinématographique avec les "poilus du cinéma"

Les liens singuliers tissés par la presse cinématographique avec les "poilus du cinéma"

Les collaborateurs des revues sur le front. Photographie de Marcel Arnac (à droite), dessinateur humoriste, publiée dans Le Courrier cinématographique, n°21, 2 juin 1917.
© A.C.R.P.P.
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

À travers l’étude des revues de cinéma Ciné-Journal, Hebdo-Film et Le Courrier Cinématographique, cet article propose de mettre en lumière les relations entretenues par ces dernières avec leurs collaborateurs, ainsi que la corporation du cinéma toute entière, mobilisés durant la Grande Guerre.

La déclaration de la guerre, en août 1914, bouleverse toutes les activités humaines, et notamment culturelles. Elle entraîne la fermeture quasi-générale des établissements de spectacle, l’arrêt de la production cinématographique et, par conséquent, la disparition des rubriques consacrées aux spectacles dans les quotidiens comme l’interruption des publications de presse spécialisée. Au même titre que les autres Français, les metteurs en scène, techniciens, producteurs, exploitants et journalistes cinématographiques sont appelés au front.

André de Reusse, rédacteur en chef de la  revue de cinéma corporative, Hebdo-Film, créée en mars 1916, raconte que les journalistes de presse cinématographique se sont accordés pour suspendre leur publication respective « dans l’honnête et loyal but – qui était un Devoir ! – de ne pas exposer ceux d’entre eux ne partant pas à s’approprier, même involontairement, la clientèle de ceux partis se faire "crever la peau." »1

Malgré tout, les salles de cinéma rouvrant progressivement leurs portes2, les maisons de production et les metteurs en scène, acteurs et techniciens non mobilisés tentant de relancer la production malgré les difficultés, les revues de cinéma reprennent également peu à peu leur parution sous la forme d’éditions de guerre. Ciné-Journal d’abord, le 1er février 1915, puis Le Cinéma le 12 février 1915, Hebdo-Film (faisant suite à la précédente revue dirigée par André de Reusse, Film-Revue) le 4 mars 1916, Le Film le 17 mars 1916, et enfin, Le Courrier cinématographique le 13 janvier 1917.

Dans son premier numéro de guerre, Ciné-Journal explique sa décision de reparaître par le désir de répondre aux nombreuses demandes reçues, évoquant le besoin de l’industrie cinématographique de posséder à nouveau un organe de diffusion. La presse cinématographique reprend ainsi son rôle d’avant-guerre en tant qu’intermédiaire entre les professionnels du cinéma qui font lentement repartir la production. Elle reste publiée et lue à l’arrière, mais sert également de médiateur entre le front et l’arrière, puisqu’elle est envoyée aux membres de la corporation qui se battent dans les tranchées, appelés familièrement les « poilus du cinéma ». Un contenu spécifique au contexte de la guerre apparaît, au côté des rubriques habituelles d’avant-guerre.

Un pont entre deux mondes

En relançant sa publication, Ciné-Journal souhaite notamment permettre aux membres de la corporation du cinéma de se tenir informés et de recevoir des nouvelles des confrères et amis mobilisés. Les revues de cinéma, au-delà de leur fonction d’organe corporatif à l’arrière, servent à maintenir le contact malgré la séparation et l’absence, à conserver le lien affectif qui unissait les membres d’une même corporation avant le début du conflit. Elles créent ainsi des rubriques spécifiques, comme par exemple « Nos mobilisés »3 dans Ciné-Journal, qui fournit une liste des soldats appelés appartenant à l’industrie du cinéma et tient les lecteurs au courant de leur lieu d’affectation, de leurs déplacements, de leur état de santé (s’ils sont blessés, malades, et l’hôpital dans lequel ils sont soignés). Une rubrique est également dédiée au sort des soldats prisonniers en Allemagne4.

Par ailleurs, Ciné-Journal tient une rubrique dédiée au recensement des soldats décorés de la Croix de Guerre ou de la Légion d’honneur. Hebdo-Film annonce également ces distinctions et son directeur, André de Reusse, manifeste sa joie à annoncer publiquement ces bonnes nouvelles car elles concernent des amis, et font la fierté de la corporation, l’éclat de ces honneurs rejaillissant sur tous ses membres5. Des portraits et articles hommages aux soldats héros, blessés ou « morts pour la France » abondent. Une rubrique nécrologique dans Ciné-Journal signale les noms, les régiments, les grades, et parfois les circonstances du décès, de ces « morts au Champ d’Honneur. »

Ces différentes rubriques forment des listes de noms, dans lesquelles chacun cherche une connaissance, un ami. Les renseignements transmis proviennent des maisons de production ou de location, qui communiquent la liste de leur personnel mobilisé aux revues, ou bien des soldats eux-mêmes, qui indiquent leur position et leur état dans leur correspondance avec celles-ci.

Les nouvelles des soldats publiées dans les revues sont cependant soumises à la censure, établie avec le déclenchement de la guerre. Afin d’empêcher les adversaires d’obtenir des informations sur la conduite de la guerre et l’état des troupes, l’appartenance des soldats à un régiment ou un bataillon, est parfois masquée, raturée ou remplacée par des points de suspension. Cette interdiction de diffusion est due au mauvais souvenir laissé par la guerre de 1870, lors de laquelle les « informations sur le déplacement des troupes françaises diffusées par Le Temps, répercutées par Havas, reprises par le Times, avaient, selon les militaires, servi les opérations prussiennes et précipité la défaite de Sedan. »6

La censure mise en place amène les revues à anticiper d’éventuelles coupures, comme l’explique Ciné-Journal : « Il nous devient impossible de publier in extenso les lettres que nos amis du cinéma nous adressent de tous les points du front où chacun fait son devoir. Il y aurait pourtant des choses bien intéressantes à lire sous leur plume débarrassée de bien des soucis et de bien des préjugés. Mais la place nous fait souvent défaut et "la Vieille aux Ciseaux" nous couperait trop de papier. Contentons-nous de ce qui peut être dit. »7

Les revues de cinéma permettent de faire un pont entre ces deux mondes qui s’éloignent peu à peu l’un de l’autre, au point que leurs relations s’en trouvent affectées. Ciné-Journal appelle et encourage inlassablement les professionnels du cinéma de l’arrière à participer à l’effort de guerre. Selon lui, les soldats risquant leur vie chaque jour au combat, méritent que l’arrière fasse son devoir ; ils possèdent « le droit de se tourner vers nous et de nous demander d’agir, de reprendre la vie économique et industrielle, car c'est d’elle que dépend le bien-être de ceux qu’ils ont laissé derrière, femmes et enfants ».8

La prolongation de la guerre et l’éloignement aidant, les soldats se sentent oubliés. Comme l’écrit Jean Nicot, qui a inventorié et étudié la correspondance des soldats Français recueillie par le contrôle postal, « le pays ne vit plus à l’unisson des sentiments du front, il s’est égoïstement installé dans la guerre, et la force de l’habitude crée à l’égard du permissionnaire, qui n’est plus l’objet des attentions du début, un courant d’indifférence dont il souffre et dont il s’irrite »9. De retour de leur permission, les soldats s’inquiètent de l’avenir. Ils craignent de ne pas retrouver leur emploi à leur retour, ayant été remplacés durant leur absence. Les revues de cinéma, dirigées par des journalistes eux-mêmes mobilisés, les soutiennent et défendent leur cause, à l’instar de Charles Le Fraper, directeur du Courrier cinématographique, qui se fait le porte-parole de ses camarades du front : « Nos camarades doivent retrouver au retour leur situation d’avant-guerre ; ceux qui sont mutilés, physiquement amoindris, ont le droit de passer les premiers. Les remplaçants sont uniquement des intérimaires. Qu’ils s’en pénètrent bien. […] La France héroïque, généreuse et forte, la belle France glorieuse et immortelle ne doit pas être ingrate pour ses fils dont elle est si fière. »10

La presse : espace de témoignage et source de distraction

Les revues de cinéma nous permettent également d’appréhender l’expérience combattante des professionnels de la presse cinématographique, qui participent à leur rédaction depuis le champ de bataille. Georges Dureau, rédacteur en chef de Ciné-Journal, a été mobilisé le 27 novembre 1914 au 71e Régiment d’Infanterie, et affecté par la suite à différents régiments d’infanterie et du génie tout au long de la guerre. Charles Le Fraper, rédacteur en chef du Courrier cinématographique, pour sa part, a appartenu au même 78e Régiment d’infanterie territoriale jusqu’à la fin de la guerre. D’abord fourrier, il fut promu sous-lieutenant en 1916 et fit l’objet d’une citation à l’ordre de l’armée en 1917.

Chacun d’eux expédie à sa revue respective des articles, comme tout autre soldat envoie des lettres à sa famille, qui renseignent les lecteurs restés à l’arrière sur les conditions de vie du front. Henry Coutant, qui assure l’intérim de Georges Dureau à la rédaction de Ciné-Journal à partir de 1916, décrit la nature du témoignage de celui-ci : « Sa main, habituée depuis de longs mois aux plus rudes travaux, est restée, malgré tout, aussi habile qu’autrefois, à manier la plume, et les lettres qu’il écrit des tranchées contiennent, en même temps que des récits du plus haut intérêt, des impressions singulièrement émouvantes. »11

Il va même jusqu’à l’assimiler à un personnage de roman-feuilleton dont les lecteurs liraient chaque semaine les aventures avec passion et empathie : « J’ai la certitude que cette émotion, les lecteurs du Ciné-Journal la partageront, car, mon vieil ami Dureau peut en être assuré, ils suivent tous avec une vive et affectueuse sympathie les épisodes, quels qu’ils soient, dont sa vie actuelle, si dure mais si belle, est jalonnée.12»

André de Reusse, quant à lui, déclaré inapte au combat pour myopie, transmet également des nouvelles de ses confrères de la presse et de la corporation dans Hebdo-Film. Il tient aussi les mobilisés au courant, à titre personnel, de ce qui se passe à l’arrière, comme par exemple à travers sa « Lettre à un poilu » adressée à Charles Le Fraper, à qui il raconte ses mésaventures dans le but de l’amuser et le distraire.

« Cependant que, les pieds dans la froide boue des tranchées, vous escomptez l’heure, proche maintenant, du triomphal et définitif retour, le temps doit parfois vous sembler monotone et long, qui vous sépare du moment où, vous et tous les nôtres, déposerez au râtelier votre glorieux flingot. Quelques cancans du patelin vous feront toujours passer dix minutes. Permettez-moi de vous les offrir ; avec mes vœux qu’ils vous dérident un brin.13»

En effet, l’ennui, aussi appelé familièrement « le cafard » par les soldats, dû à l’inactivité et au manque de distraction, est l’une des causes de souffrance dont ils se plaignent souvent dans leurs lettres. C'est pourquoi la réception de courrier et de journaux à lire représente un immense bonheur pour eux. « Les témoignages de sympathie sont pour moi, en cette période tragique de mon existence, d’un très réel réconfort », confie Charles Le Fraper dans une lettre adressée à Ciné-Journal14. Comme le démontre Benjamin Gilles, dans son ouvrage dressant le portrait des soldats-lecteurs, « la lecture a probablement été, avec l’écriture, l’activité la plus répandue et la plus partagée au front »15. Les revues de cinéma rapportent des témoignages de pratiques de lecture de leurs publications sur le front, à l’occasion, par exemple, de rencontres fortuites entre membres de la corporation : « On cause, au bord d’une mare, à côté des immenses trous que creusent les obus et – détail curieux – on se passe les numéros du Ciné-Journal reçus précisément la veille »16. La lecture d’Hebdo-Film notamment, apporte une véritable distraction, aux dires de soldats, qui la comparent à une « pinte de bon sang »17 ou encore une « bonne bouffée d’air "cinématographique." 18»

Cependant, d’après le constat fait par Benjamin Gilles, « le prix de vente des hebdomadaires et des mensuels est quatre à cinq fois plus élevé que celui d’un quotidien »19. Par exemple, en ce qui concerne les revues de cinéma, le numéro envoyé par la poste coûte entre 25 et 40 centimes et l’abonnement annuel varie entre 10 et 15 francs selon la revue. « Ce tarif constitue un frein à la diffusion, alors que la solde quotidienne d’un soldat est de 25 centimes »20. Un soldat fait d’ailleurs part de ce souci financier à André de Reusse : « Monsieur de Reusse, Je serais désolé de me priver de la réelle distraction que me cause la lecture d’Hebdo-Film. D’autre part, 12 fr. d’un coup pour un poilu, c'est dur. Pouvez-vous exceptionnellement m’inscrire pour un abonnement que je vous paierai par "tranches" de 40 sous chaque 2 mois ???21» En réponse, André de Reusse met en place l’envoi gratuit de sa revue au front :
« Mon Caporal (c'est le moindre de nos devoirs), comme à tous ceux de nos amis du Front auxquels nous le pouvons, nous vous assurons le service gracieux et régulier d’Hebdo-Film. »22

Une solidarité envers le front s’organise, initiée par les revues

Les préoccupations des soldats, au quotidien, sont de différentes natures. Dans leur correspondance avec les revues, ils évoquent bien sûr le danger et la mort qui les entourent, mais également l’éloignement, davantage encore au moment des fêtes, de leur chez-soi ; les déplacements réguliers ; les permissions, sources à la fois de joie et de frustration ; et particulièrement les conditions climatiques et matérielles. Dans les tranchées, ils doivent faire face au froid, à la pluie et à la neige qui se transforment en boue. A l’arrière du front, les cantonnements sont souvent inconfortables et peu accueillants. Henry Coutant rapporte les propos de Dureau à ce sujet : « Je suis à peu près installé, écrit-il quelques jours après, dans mon nouveau cantonnement. C'est dire que je connais mieux ma paille et que je me familiarise avec les génisses, qui partagent mon étable et les rats, mes commensaux ordinaires. Mais les nuits sont diablement froides.23»

La nourriture n’est pas variée et les vêtements finissent usés. Pour améliorer le quotidien des soldats, des coopératives sont créées, où ils peuvent se fournir en vivres et objets divers.

Madame Dureau, qui remplace son mari à la direction de Ciné-Journal durant la guerre, entreprend, par l’intermédiaire de la revue, l’organisation d’une souscription en faveur des soldats-membres de la corporation, qu’ils soient prisonniers, blessés dans les hôpitaux ou sur le front, qualifiés pour la circonstance de « ciné-pupilles ». La revue récolte ainsi des fonds afin de leur envoyer des colis qui ôtent, pour un temps, leur « cafard » et les aident à tenir. Une rubrique dédiée à cette souscription, intitulée « Pour les nôtres », rend compte des donateurs, des sommes versées et des destinataires des colis.

On ignore le nombre exact de soldats ainsi concernés par ces envois. Un seul chiffre est donné dans le numéro du 9 septembre 1916, où il est indiqué qu’une centaine de colis a été envoyée en une semaine. Quant à leur contenu, il répond aux besoins les plus immédiats des soldats. La revue en donne le détail dans son numéro du 15 avril 1916. Les colis envoyés sur le front et dans les camps de prisonniers contiennent des vivres (sardines, pâté, tomates, nouilles, chocolat, sucre, biscuits, pain grillé, camembert, etc.), de quoi fumer (cigarettes, tabac, cahier de papier à cigarettes) ainsi que des objets divers (crayons, papier à lettres, enveloppes, miroir, savon). Ils sont ainsi destinés, à la fois, à ceux qui ne possèdent pas de ressources et à apporter des douceurs supplémentaires aux autres.

Comme en témoignent les nombreuses lettres de remerciement publiées par les revues, ces colis représentent un réconfort, non seulement pour eux, mais également pour tous leurs camarades, de la même escouade, qui n’ont personne pour leur apporter un soutien moral. Cela leur rappelle que quelqu'un pense à eux malgré le temps qui passe et la distance. Cette souscription peu courante fait donc office de coopérative, notamment là où il n’en existe peut-être pas, pour les prisonniers, par exemple. Cette initiative n’est cependant pas unique dans le milieu de la presse. Benjamin Gilles rapporte ainsi le cas du quotidien sportif L’Auto, qui a fait parvenir des dizaines de ballons de football sur le front24.

La revue transmet également le besoin de certains soldats, souvent sans famille, de posséder un lien réconfortant avec l’arrière et se propose de mettre en relation les soldats avec les femmes de la corporation qui accepteraient de devenir leur marraine et de correspondre avec eux afin de les aider à combattre leur mélancolie. Par son entremise, des soldats sollicitent également la générosité des civils en les priant de leur envoyer des partitions de musique, des appareils de projection, des films, ou encore des phonographes, qui leur permettraient de pallier leur manque de distraction.

Le cinéma aux armées est d’ailleurs l’une des principales causes de mécontentement des poilus du cinéma, qui se plaignent de sa présence trop limitée ou de sa mauvaise organisation. Les revues de cinéma se font alors leur porte-parole en menant une campagne pour une amélioration de la situation et espèrent faire bouger les choses, de la même manière qu’elles le faisaient avant-guerre. Car le cinéma représente un apport extrêmement important pour les soldats, comme le signale un abbé, aumônier militaire d’un régiment d’infanterie, dans sa lettre au Courrier cinématographique, « pour [les] arracher à l’usure morale et aux tentations diverses, au découragement, à la tristesse, au vin, à l’alcoolisme, à la fermentation des clubs. »25

Préserver le lien avec leur ancienne vie, malgré tout

Les soldats ont conservé leurs habitudes sociales et culturelles d’avant-guerre, telles que la lecture et le cinéma. Ils désirent ainsi garder le contact avec l’arrière, continuer de vivre certains aspects de leur vie d’avant-guerre, afin que le front ne représente qu’une parenthèse, selon la formule de Benjamin Gilles. Ces activités « leur [ont] permis de penser à l’existence d’un après et d’imaginer leur retour dans le monde civilisé.26»

Les journalistes éprouvent ainsi le besoin d’écrire des articles, comme l’exprime Dureau dans son premier éditorial depuis le début de la guerre, après huit mois de mobilisation : « Me voici de nouveau tenté de causer chaque semaine avec les amis du Ciné-Journal que les hasards de la mobilisation m’ont fait hélas délaisser trop longtemps. Mais le plaisir et la dignité de cette tâche, sans doute difficile moralement et matériellement, m’appellent avec insistance. Je veux essayer.27»

Les membres de la corporation continuent de manifester leur attachement aux thèmes et débats qui les passionnaient déjà avant-guerre et commentent la situation dans laquelle se trouve l’industrie du cinéma, malgré leur absence et leur non-participation à la vie civile. Les artistes, quant à eux, ne peuvent s’empêcher de s’exprimer et de créer à partir de leurs expériences et émotions vécues. Ils donnent ainsi à voir une autre manière de témoigner, au travers de leurs chansons, poèmes et dessins. Dans un numéro du Courrier cinématographique, un combattant décrit la situation des artistes dans les tranchées, dont la guerre est désormais devenue le métier, et leur envie de renouer avec leur ancienne vie, de « penser à l’avenir » : « Dans notre secteur un médecin auxiliaire vient parfois l’après-midi sculpter une "Victoire" dans le roc de la grotte qui nous préserve des intempéries ; un bijoutier y cisèle des broches pour les marraines de ses camarades, un autre confectionne avec flegme des scénarios cinématographiques qu’il réserve pour l’après-guerre ; dernièrement un poète à l’inspiration ardente alignait, entre deux patrouilles, les alexandrins en vue de concourir au Grand Prix de Poésie que doit décerner, cette année, l’Académie Française. Bref, pendant les loisirs forcés que nécessite l’état de la température ou de la préparation d’offensive, chacun, suivant son inclination ou son tempérament, aime à revenir à l’art aimé qu’il dût délaisser pendant de longs mois ; et j’imagine que ce qui se passe autour de moi doit exister également ailleurs.28»

La publication d’œuvres artistiques se faisait déjà avant-guerre dans ces revues, surtout dans Le Courrier cinématographique qui ouvrait ses colonnes à de nombreux artistes. Durant la période de la guerre, ces œuvres se multiplient, envoyées du front par les artistes-soldats.

Certaines de ces créations participent à la ferveur patriotique en célébrant l’héroïsme des soldats, pour leur donner du courage. Elles participent à l’exaltation nationale et encouragent l’arrière à prendre part à l’effort de guerre. D’autres œuvres cherchent à tourner en ridicule l’Allemagne et ses dirigeants, dans le but d’amuser les soldats et de souder davantage les troupes contre l’ennemi commun. Enfin, certaines œuvres témoignent également de la vie quotidienne endurée par les soldats. De manière descriptive, comme le poème29 de Georges Dureau sur la meilleure amie du soldat, la paille, ou parfois de manière dénonciatrice, comme la chanson30 de Fred Nelvo31 dans Le Courrier cinématographique sur le « train des permissionnaires », illustrée par le dessinateur attitré de la revue, Marcel Arnac32. A travers cette chanson, il exprime la dualité d’émotions que peuvent ressentir les soldats, heureux de partir en permission et de retrouver leur famille et leurs amis, mais si attristés et accablés au moment de repartir vers les tranchées et les combats qui n’en finissent pas et constituent désormais leur quotidien.

Les revues de cinéma offrent donc des témoignages de la vie sur le front d’une part, et des témoignages de la vie à l’arrière et de la participation des civils à l’effort de guerre d’autre part, comme nous l’avons vu à travers l’exemple de l’organisation d’une souscription. Elles constituent un lien, un trait d’union, entre le front, les membres de la corporation cinématographique qui ont quitté leurs affaires du jour au lendemain pour devenir des guerriers, et les autres membres, leurs amis, leurs connaissances, leur famille, leur femme, poursuivant leur vie à l’arrière.

Ciné-Journal a d’ailleurs conscience de la valeur testimoniale que sa publication représente en temps de guerre : « Publication restreinte, parce que publication de guerre qui marquera une époque, et quelle époque ? dans les Annales du Film. Ces quelques pages […] seront fertiles pour l’avenir et, bien que réduites encore, elles évoqueront aux souvenirs de ceux qui les liront, les heures douloureuses et tragiques que nous traversons, et qui sait ce qu’ils admireront le plus ces lecteurs, ou de notre ténacité à vivre, ou de notre courage dans la lutte.33»

Cet article ne constitue néanmoins qu’un aperçu des liens spécifiques entretenus entre cette presse spécialisée et ses lecteurs et collaborateurs, qui sont un fait singulier. Les témoignages et les récits de guerre contenus dans ces revues mériteraient une analyse approfondie, car ils offrent un point de vue original, à travers le prisme d’une corporation en particulier, celle des professionnels du cinéma.

 

Notes

1 André de Reusse, « À films rompus. Môssieur le Dictateur », Hebdo-Film, n°11, 13 mai 1916, troisième de couverture.
2 Jean-Jacques Meusy note, d’après le n°2 du 15 février 1915 du Ciné-Journal, que 80 salles de cinéma parisiennes offrent des représentations, ce qui constitue près de la moitié des salles existantes. Cf. Jean-Jacques Meusy. Paris-Palaces ou le temps des cinémas (1894-1918). Paris : CNRS Éditions, 1995. p. 423 et p. 522.
3 Cette rubrique se décline sous différents titres tout au long de la guerre : « Nouvelles de nos Amis Mobilisés », « Nouvelles de nos amis dans les armées », « Nos Amis mobilisés », « Des nouvelles de nos Mobilisés ».
4 Il s’agit de la rubrique « Nos Prisonniers », parfois intitulée « Nouvelles de nos amis prisonniers en Allemagne » ou « Des Nouvelles de nos Prisonniers ».
5 A. de Reusse, « Deux citations », Hebdo-Film, n°36, 8 septembre 1917, p. 19
6 Fabrice D’Almeida ; Christian Delporte. Histoire des médias en France de la Grande Guerre à nos jours. Paris : Flammarion, 2010 (2e éd.). (Collection Champs. Histoire). pp. 19-20.
7 Non signé, « Ce que pensent et écrivent les Poilus du Cinéma aux Armées », Ciné-Journal, n°322-18, 15 octobre 1915, p. 20.
8 La Direction, « À nos Abonnés, À nos Lecteurs, À nos Amis », Ciné-Journal, n°1, 1er février 1915, p. 5.
9 Jean Nicot. Les poilus ont la parole. Lettres du front : 1917-1918. Bruxelles : Editions Complexe, 2003 (2e éd.). p. 95.
10 Charles Le Fraper, « Un peu d’altruisme », Le Courrier cinématographique, n°31, 11 août 1917, p. 4.
11 H. C., « Notre Directeur au Front », Ciné-Journal, n°352-48, 13 mai 1916, p. 3.
12 Ibid., p. 4.
13 A. de Reusse, « Lettre à un poilu », Hebdo-Film, n°2, 11 mars 1916, p. 3.
14 Non signé, « Lettre d’un de nos Confrères sur le front », Ciné-Journal, n°3, 1er mars 1915, p. 6.
15 Benjamin Gilles. Lectures de poilus 1914-1918. Livres et journaux dans les tranchées. Paris : Éditions Autrement / Ministère de la Défense, 2013. (Collection L’atelier d’histoire). p. 30.
16 H. C., « Notre Directeur au Front », op. cit., p. 4.
17 A. de Reusse, « Échos et indiscrétions. Une lettre du front », Hebdo-Film, n°3, 18 mars 1916, p. 7.
18 Non signé, « À films rompus. Les Nôtres », Hebdo-Film, n°38, 18 novembre 1916, troisième de couverture.
19 Benjamin Gilles, op. cit., p. 243.
20 Ibid.
21 André de Reusse, « À films rompus. Correspondance », Hebdo-Film, n°14, 3 juin 1916, quatrième de couverture.
22 Ibid.
23 Henry Coutant, « Un vrai poilu », Ciné-Journal, n°344-40, 18 mars 1916, p. 4.
24 Benjamin Gilles, op. cit., p. 71.
25 Des Angles (pseudonyme de Charles Le Fraper), « Lettre du front », Le Courrier cinématographique, n°34, 1er septembre 1917, p. 3.
26 Benjamin Gilles. op. cit., p. 219.
27 Georges Dureau, « En songeant au Passé », Ciné-Journal, n°6, 15 avril 1915, p. 4.
28 Emile Thiercelin, « Pensons à l’Avenir », Le Courrier cinématographique, n°13, 7 avril 1917, p. 11.
29 G. Dureau, « La Muse du Cantonnement. A la Gloire de la Paille ! », Ciné-Journal, n°312-8, 15 mai 1915, p. 5.
30 Fred Nelvo, « Le Train des Permissionnaires », Le Courrier cinématographique, n°47, 1er décembre 1917, pp. I-II.
31 Fred Nelvo est le pseudonyme utilisé par Fernand Vélon durant la guerre. Collaborateur régulier du Courrier cinématographique, il est son correspondant à Mâcon avant d’y publier des poèmes et textes de chansons.
32 Marcel Arnac (1886-1931) est le pseudonyme de Marcel Bodereau, dessinateur de presse, auteur et illustrateur de romans humoristiques. Ses dessins paraissent principalement dans des journaux de bandes dessinées humoristiques et des journaux illustrés, satiriques ou non. Mais il collaborera également au Courrier cinématographique entre avril 1914 et juin 1919.
33 La Direction, « À nos Abonnés, À nos Lecteurs, À nos Amis », Ciné-Journal, n°1, 1er février 1915, p. 5.