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Les Fusillés, icône contemporaine

Monument aux morts de Pontgibaud
© D.R.
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

In Nicolas Offenstadt, Les Fusillés de la Grande Guerre et la mémoire collective (1914-1999), nouvelle édition revue et augmentée, Paris, Odile Jacob, 2009 (postface).

Depuis dix ans, l’intérêt pour l’histoire de la Grande Guerre n’a cessé de susciter travaux savants, activités mémorielles et créations artistiques prolongeant un retour de 14-18 dans l’espace public qui remonte à une vingtaine d’années1. Dans cette effervescence, la répression aux armées a tenu une place centrale, tant parce qu’elle a marqué les mémoires, comme l’a montré ce livre, que parce qu’il s’agit d’un élément clé pour saisir les expériences combattantes, discuter de la fameuse question de la ténacité des soldats dans la guerre des tranchées2. Plus largement, cet intérêt s’inscrit dans les retours multiples sur les passés de souffrances, sur l’empathie manifeste pour les « victimes » de l’histoire. Il faudrait presque un nouveau livre pour rendre compte de ce foisonnement qui emprunte toutes les formes décrites dans ce volume, qui entremêle histoires et mémoires, qui fait se croiser enjeux publics et travaux savants. Plus modestement cette postface entend présenter les grandes lignes de ces développements et servir aussi de guide pour actualiser le savoir, notamment bibliographique. Il nous a semblé judicieux, pour ce faire, de reprendre le cheminement du volume, de la guerre aux temps contemporains, en gardant, grosso modo, le rythme thématique qui l’a ordonné.

Enjeux d’histoire

De nombreux travaux sont revenus sur les pratiques de la justice militaire pendant la Grande Guerre entendue dans un sens large. Le sujet a connu des avancées notables en particulier pour les troupes italiennes3, anglaises4, canadiennes5 ou bulgares6. Pour la France, on saisit mieux désormais les enjeux de la répression au début de la guerre comme au moment des mutineries7.

Pour la première époque, les travaux du général André Bach ont précisé le tableau. « À la patrie en danger il faut une justice de terreur. » Ce titre de chapitre indique bien que l’ancien directeur du Service historique de l’armée de terre n’écrit pas pour idéaliser les comportements de l’institution dont il est issu. Soucieux de situer son propos, il explique même qu’il se perçoit comme « citoyen d’abord, général et historien ensuite ». Les premiers résultats de Fusillés pour l’exemple sont quantitatifs8. Il nous avait d’ailleurs, avec beaucoup de bienveillance, fait bénéficier de son enquête avant parution. À l’aide d’une équipe d’appelés, le général Bach a d’abord relevé toutes les condamnations à mort parmi les quelque 140 000 jugements des conseils de guerre disponibles. Il a complété ce travail en dépouillant les archives des grandes unités militaires. Il a enfin bénéficié de l’enquête menée par Denis Rolland dans le fichier des soldats « non morts pour la France ». La confrontation des sources permet de confirmer le chiffre de plus de 600 combattants français exécutés. Le général Bach, fort de cette expérience dans les archives, sait que la liste n’est pas close, mais « il est de plus en plus difficile de trouver de nouveaux noms ». Tout au long du volume, l’auteur étudie dans le détail les données chiffrées, mois par mois, et confirme que l’on fusille bien plus au début de la guerre : octobre 1914 atteint le triste record de 67 fusillés attestés (y compris quelques condamnés pour espionnage). Fin 1915, en revanche, une décrue s’amorce. Bach montre ainsi comment les échecs des chefs militaires, et de Joffre en particulier, au début de la guerre, ont été rejetés sur la troupe, légitimant par là une répression accrue. Il souligne également que le gouvernement, notamment les ministres de la Guerre Messimy puis Millerand, ont laissé « carte blanche » au commandement en matière de justice militaire, ce qu’il nomme « un système de terrorisation institué par l’autorité légale » : « La sauvagerie de cette guerre avait fait voler en éclats tout le système mis au point pour maintenir un semblant de garanties légales pour les soldats citoyens. » La justice militaire gagne ainsi à être pensée dans l’ensemble plus large que constitue la « violence d’État » et que le travail d’Alain Dewerpe sur l’« affaire de Charonne » a remarquablement démonté et interrogé dans sa légitimation comme dans ses pratiques ordinaires et extraordinaires9.

Dans la pratique cependant, les comportements des officiers et des juges ont été très variables. Comme le note Bach, « certains cadres se refusaient à fournir des exemples à la justice militaire ». Nous avions évoqué toutes ces négociations possibles avant d’en arriver au conseil de guerre, cet « infrajudiciaire » dont tant de sources attestent10. Il est à regretter que le général Bach n’ait pas publié les volumes suivants pour parfaire la vue d’ensemble. Elle devient cependant très précise pour les mutineries avec les travaux d’André Loez et Denis Rolland, qui avance le chiffre corrigé d’environ 26 fusillés pour des actes collectifs à ce moment, soulignant le rôle des grâces présidentielles dans la limitation des exécutions11. André Loez remarque aussi à quel point la frontière avec des exécutions pour des actes qui paraissent individuels (abandon de poste) est ténue. Il confirme, après une ample enquête, que « la logique punitive prévaut largement sur le droit en juin-juillet 1917 », de même que le rôle de frein joué par le pouvoir politique. Il montre enfin combien les mutineries de 1917 doivent être pensées dans le temps moyen des désobéissances depuis le début de la guerre. Il faut aussi veiller à ce que la figure du fusillé n’empêche pas de saisir la répression aux armées dans toute son ampleur, faite aussi d’autres peines et punitions.

Aux travaux d’ensemble, il convient d’ajouter les nombreux cas de fusillés qui ont fait l’objet d’une attention et d’un traitement en profondeur, souvent à la charnière du souvenir et de l’histoire12, qui précisent les faits, les contours d’un jugement ou d’une exécution. Par ailleurs, les publications, toujours plus nombreuses, de carnets, journaux et autres textes de combattants enrichissent l’analyse des réactions des soldats face à la justice militaire, à ses rituels, confirmant souvent l’ambiguïté des sentiments que nous avions décrite13. Les travaux des historiens suscitent aussi l’envoi ou la mise au jour de sources inédites14. Les photos d’exécutions, rares et souvent difficiles à contextualiser, continuent de faire l’objet d’usages non maîtrisés, en particulier lorsqu’il s’agit d’illustrer médiatiquement le sujet15.

L’ensemble des travaux publié depuis dix ans n’empêche pas en effet certaines confusions de demeurer. Tout d’abord, les termes de « mutins » et de « fusillés » continuent d’être mélangés, voire confondus. Inutile d’y revenir. Par ailleurs, la notion d’« exemple » de même que l’expression de « fusillés pour l’exemple » restent utilisées sans qu’en soit toujours bien apprécié le contenu. Certains refusent même, contre toute évidence, qu’il y ait eu des exécutions « pour l’exemple ». Toutes les sources rapportent pourtant combien l’exemplarité des peines guide les officiers dans leurs représentations du commandement comme dans les pratiques de la justice militaire. C’est que l’expression porte au moins deux significations, variables selon le locuteur. Prise dans un sens historien, elle ne veut pas dire que les poilus condamnés soient innocents au regard du code de justice militaire ; cela dépend des cas. Elle signifie que leur jugement et la peine appliquée ont été largement orientés en fonction de stratégies disciplinaires, notamment celle de l’exemple à faire pour la troupe. Tous les historiens de la justice militaire l’ont amplement confirmé16. Le terme de « fusillé pour l’exemple » a été aussi utilisé – d’où les confusions – dans l’entre-deux-guerres en particulier pour désigner des cas considérés comme d’une injustice patente, des condamnations sans fondement, dont certaines sont en effet discutables eu égard même aux normes de l’époque. Le colonel Campagne distingue bien deux sens de l’expression en dénonçant les campagnes d’après guerre : « Qu’est-ce qu’une “condamnation pour l’exemple” ? Si on entend par là qu’une peine doit servir d’exemple, c’est exactement le but que se propose la répression : punir le criminel et dégoûter les candidats au titre par la crainte salutaire d’un pareil châtiment. Je ne poursuivrai pas cet embryon de cours de droit pénal, car ce n’est pas de cela qu’il s’agit. On insinue tout bonnement que les chefs militaires ont pratiqué la « condamnation pour l’exemple » comme une sorte de retour à l’usage barbare de la décimation, les victimes d’une discipline inexorable étant en quelque manière désignées à l’aveuglette et fusillées au hasard17. » Il est intéressant de remarquer à nouveau que les conservateurs et l’extrême droite allemande de Weimar, notamment Ludendorff, dans La Guerre totale, et Hitler, dans Mein Kampf, diront, dans la construction de leur récit de 14-18, des fautes commises, du « coup de poignard dans le dos », regretter que la justice militaire allemande n’ait pas usé d’une peine de mort exemplaire18. Ludendorff évoque a contrario les usages de l’armée française au moment des mutineries19.

Les militants français de la réhabilitation ont obtenu d’indéniables succès dans l’entre-deux-guerres : vote de plusieurs textes pour faciliter les procédures de réhabilitation, création même d’une Cour spéciale (1932), réhabilitation d’une cinquantaine de fusillés. Les hasards des pérégrinations et des recherches permettent encore de découvrir des formes publiques de mise en mémoire des fusillés à l’époque20.

Nous avions emprunté, pour comprendre cette mobilisation, les notions de « cause » et d’« affaire » travaillées par E´ lisabeth Claverie et Luc Boltanski, partant des retournements opérés par Voltaire dans les affaires Calas ou du chevalier de La Barre. C’était inscrire la question des « fusillés pour l’exemple » dans un temps plus long que le simple après-guerre, temporalité marquée évidemment par l’affaire Dreyfus, dans un enjeu d’espace public plus général. L’approche a montré sa fécondité, au-delà même de la période contemporaine21. Il serait intéressant de poursuivre l’enquête à travers les traces de la mémoire des fusillés et de la justice militaire de 14-18 pendant la guerre d’Algérie, auprès des soldats, des appelés. Plusieurs témoignages rapportent leur présence dans les représentations et les interrogations sur la guerre en cours22. Dans l’affaire Fernand Iveton, ce militant communiste condamné à mort et guillotiné en 1957, le président de la République René Coty, examinant la question de la grâce, évoqua sa propre expérience de soldat en 14-18 et un souvenir d’exécution en 191723.

Un héros banalisé ?

Depuis la guerre, et plus encore avec l’« affaire » des fusillés, la figure des soldats exécutés a pris place dans la fiction et l’art sous de multiples formes. L’intérêt contemporain pour 14-18 a renforcé la présence de l’icône tant dans la littérature24 ou la BD que dans le cinéma ou la chanson pop-rock. L’accélération du nombre de productions artistiques prenant la Première Guerre mondiale pour thème au début des années 2000 a ainsi accentué, plus que proportionnellement, la mémorialisation contemporaine de la justice militaire de 14-18.

Pour l’année 2004, en particulier, on compte une dizaine de romans dans de grandes maisons d’édition qui se déroulent pendant la Grande Guerre. De cette même année 2004 à 2007, chaque année voit la sortie d’un film marquant prenant pour cadre 14-1825. Pour les raisons expliquées dans ce livre, mais également en lien avec l’intense rapport contemporain aux passés de souffrance, les « fusillés » occupent une place significative dans ces productions. Dans la fiction contemporaine autour de 14-18, la figure du fusillé, les scènes ou les évocations d’exécutions parcourent les textes, qu’il s’agisse d’une notation en passant par la voix du narrateur ou d’un soldat26, ou bien d’une histoire centrale dans le récit, voire le coeur même de l’intrigue romanesque comme dans le roman récent de Patrick Pécherot, Tranchecaille27. La scène s’est en quelque sorte banalisée. Il est vrai que les affaires de fusillés se prêtent bien au romanesque et en particulier aux intrigues policières, que l’on songe à celui qui échappe à l’exécution (Waterlot) ou s’enfuit auparavant (Moulia28) sans compter les pérégrinations des déserteurs29. Philippe Claudel a fondu dans l’intrigue des Âmes grises30, porté à l’écran par Yves Angelo en 2005, l’arrivée de deux déserteurs dont le « petit Breton » accusé du meurtre qui constitue l’axe du récit : « Un mois et demi plus tard, après avoir comparu devant le tribunal militaire pour désertion et assassinat, il fut reconnu coupable des deux chefs d’inculpation, et fusillé dans la foulée. L’Affaire était close. » L’intervention de la désobéissance et de sa répression permet aussi un crescendo dans la narration de la guerre, en particulier au moment des mutineries31. Le roman policier, notamment tout un courant critique, marqué à gauche, un peu anar, reprend volontiers le sujet de la désobéissance dans la Grande Guerre32. L’histoire est une ressource politique lorsque l’horizon d’attente progressiste se trouble.

Les relations de ces écrivains et auteurs de fiction avec l’histoire et les historiens sont variables mais nombreux sont ceux qui ont puisé leur documentation dans des travaux savants sur 14-18, les citant parfois explicitement, laissant paraître leurs sources ailleurs, en un jeu permanent entre les temps et les niveaux de réel.

La justice militaire de 14-18, dans ses aspects les plus sombres, est projetée sur la scène publique en particulier avec le succès de la grosse production de Jean-Pierre Jeunet, Un long dimanche de fiançailles, adaptant à l’écran le roman du même nom, présenté ici, de Sébastien Japrisot33. Des millions de spectateurs sont ainsi confrontés aux images de la répression. De dimension plus modeste, le film de Gabriel Le Bomin, Les Fragments d’Antonin (2006), accorde une large place aux exécutions dans les traumatismes qui ont affecté son héros, un soldat colombophile soigné au Val-de-Grâce34. La thématique portée par le roman de Jean Amila – l’enfant vengeur du père fusillé – trouve encore à s’incarner, après Jean-Denis Robert, dans le téléfilm de Thierry Binisti, Allons petits enfants (2005) : Momo, 12 ans, fils d’un déserteur fusillé, décide d’aller combattre pour réhabiliter sa famille. Il comprend mieux les enjeux en assistant à une exécution.

La littérature pour la jeunesse intègre aussi, couramment, des évocations d’exécution, que le personnage en soit témoin35, qu’il ait à participer au peloton d’exécution36, voire en leur donnant une place centrale dans le récit. Robert Deleuse, situe l’intrigue policière d’Un petit regain d’enfer, publié chez Fictions Jeunesse au Seuil (1999), pendant la Grande Guerre. Elle tourne largement autour de la répression et de règlements de comptes aux armées. Une des figures principales du récit, Philippe Lescure, a échappé à une exécution qui devait servir d’exutoire à une opération ratée. Six autres poilus ont été fusillés. Il se vengera des participants à ces condamnations37.

Dans la chanson française également, 14-18 occupe une place croissante dans les années 2000 en particulier la souffrance des poilus et, en lien, aussi, les fusillés : Soldats Louis, rendu célèbre par le tube Du rhum, des femmes, consacre un morceau au Chemin des Dames (2006) dans lequel un soldat fuit le combat en se sachant condamné à l’exécution tandis que le groupe toulousain Prisca rappelle dans Soldats de plomb (2001) les mutineries de 1917, et ces « antihéros », « fusillés à l’heure où chantent les oiseaux ». Le texte laisse place à l’interrogation contemporaine sur l’attitude possible dans les conditions de la guerre. L’enquête sur la place des fusillés dans les expressions littéraires ou artistiques d’aujourd’hui trouverait encore de la matière dans la BD (ainsi des évocations d’exécutions chez Dumontheuil ou David B., tandis que Tardi demeure le grand dessinateur des fusillés38) ou le théâtre (la dernière scène de l’adaptation des Mémoires d’un rat de Pierre Chaine par Christine Bussière est une exécution). Nous ne la mènerons pas au-delà pour en avoir défini les cadres dans le volume, puis dans cette postface. Elle prendra sans doute aussi tout son sens dans les années à venir, peut-être quand ce retour de la Grande Guerre évoluera ou prendra de nouvelles formes.

Figure nationale. Icônes locales : l’expansion des cultes mémoriels

Nous avions vu combien les succès des « réhabilitionnistes » étaient loin d’avoir apaisé les différentes mémoires de ces exécutions – certes moins d’un dixième des fusillés ont été réhabilités –, qui sont réactivées selon les moments et les enjeux. Ces réactivations n’ont pas cessé avec le discours de Lionel Jospin à Craonne (1998) dont l’étude clôturait le volume39. Au contraire, les mémoires des fusillés empruntent de nouvelles formes, parfois même des actions limitées, telles celle d’un soldat qui honore (novembre 1999), en solitaire, un mutin bien connu (Joseph Dauphin) sur sa tombe, ou celle d’un instituteur des Alpes-Maritimes qui fait élaborer un projet de loi de réhabilitation de tous les fusillés à ses élèves (CM2) pour le Parlement des enfants (1999). L’article 1 stipule : « Tous les soldats qui ont été fusillés pour l’exemple par l’Armée française entre 1914 et 1918 sont réhabilités. Ils sont réintégrés dans la Nation au titre de soldats morts pour la France40. » Certains enseignants ont par ailleurs bâti des séquences de travail sur les fusillés41. La publicité entretenue par les militantismes mémoriels d’aujourd’hui a conduit aussi à des quêtes et à des interrogations généalogiques familiales. Les descendants de fusillés – ou parfois simplement de fusillés supputés – tentent de retrouver les traces et l’histoire d’un destin familial souvent lourd ou jugé tel. Nous avons reçu plusieurs lettres en ce sens.

Au-delà de ces vecteurs individuels, dont les cheminements mériteraient une étude en soi, plusieurs groupes investissent l’espace public en défendant le souvenir des fusillés. Il y a d’abord, toujours, un militantisme local, restreint aux exécutions in situ, comme c’est le cas dans l’Aisne où l’association Soissonnais 14-18 et l’historien Denis Rolland entretiennent très régulièrement le souvenir des fusillés du lieu, par des cérémonies comme par la fabrique de nouveaux objets mémoriels (telles les lettres des fusillés sur support plastique apposées sur des maisons du village de Vingré42). Ils organisent ainsi une cérémonie en novembre 1999 devant les tombes de fusillés du cimetière d’Ambleny, suivie de l’inauguration d’une plaque sur le lieu d’exécution de deux d’entre eux : « Souvenez-vous. Le 10 octobre 1914, en ce lieu nommé Béron, Alphonse Brosse et Jean Boursaud du 238e RI ont été fusillés pour l’exemple. 11.11.1999. Les Habitants d’Ambleny. » Sous l’égide du conseil général, dans le cadre du 90e anniversaire de la guerre (2007), un rassemblement des descendants de mutins fusillés en 1917 sur les lieux de révolte et d’exécution de leurs ancêtres est organisé43. Au moment de terminer ce texte, on apprend encore qu’une cérémonie commémorative de trois mutins fusillés en 1917, Casimir Canel, Alphonse Didier, Jean-Louis Lasplacettes, les compagnons d’infortune de Vincent Moulia, en une affaire largement évoquée, a lieu le 23 juillet 2009 avec la pose d’une plaque du souvenir dans le cimetière de Maizy dans l’Aisne où ils ont été fusillés, « en présence de membres des familles des soldats », annonce le carton d’invitation. Dans la Marne, le militantisme mémoriel pour les caporaux de Souain s’est développé, notamment avec la création d’un centre d’interprétation 14-18 à Suippes, dans la ville où les hommes ont été jugés. Un monument a été érigé devant la mairie en 2007. C’est une sculpture qui représente les quatre caporaux attachés au poteau, affaissés après l’exécution, une thématique iconographique qui fait pendant à celle retenue en Angleterre (voir ci-dessous).

Ce militantisme mémoriel restreint s’ancre aussi autour des lieux d’origine des fusillés, où l’on rappelle, par des articles dans la presse locale ou par des commémorations de plus grande ampleur, comme dans la Manche, avec le caporal Maupas, un des fusillés de Souain, ce souvenir particulier d’un enfant du pays. Un second pôle s’est ici constitué au Ferré en 2004 autour de la mémoire du caporal Lechat. L’activisme du maire Louis Pautrel44 a permis la pose d’une plaque dans le cimetière à l’occasion d’une cérémonie d’une force inhabituelle pour le village, faite de plusieurs stations. Le député Daniel Prévost, originaire de l’Aisne, rappelle à cette occasion l’histoire de Vingré tandis que plusieurs liens sont faits avec la campagne de l’entre-deux-guerres. Les hommages à Blanche Maupas se succèdent45. L’activisme de Soissonnais 14-18 crée une forme de géographie du souvenir qui relie le front et les lieux d’origine en recherchant les familles, pas toujours informées du destin de leur ancêtre en 14-18.

Ces engagements se caractérisent en particulier par l’investissement de l’espace public sous la forme de pose de plaques ou d’inscriptions des soldats fusillés sur les monuments aux morts, lorsque cela n’a pas été fait, un acte qui caractérise aussi la campagne en Grande-Bretagne. À Saint-Ybars (Ariège), le nom du mutin Louis Flourac (60e BCP)46 est ajouté sur le monument après que Denis Rolland a pris contact avec la famille. L’historien de l’Aisne est ainsi venu, comme le note justement le journaliste de La Dépêche, « raviver les mémoires47 ». En présence d’une délégation d’élus de l’Aisne, le nom de Léonard Leymarie est inscrit à son tour sur le monument aux morts de Seilhac en Corrèze, sa commune de naissance, en décembre 2008. L’initiative peut être proprement locale comme en témoigne l’action du médecin Bruno Garraud. D’une famille d’élus de gauche de Seine-Maritime, cet historien amateur, qui travaille sur l’histoire ouvrière et celle de 14-18, prend en charge la mémoire du fusillé André Albert Lecroq dont le destin est dès lors rappelé à plusieurs reprises dans la presse locale, parfois même à la une48. Il fait apposer une plaque pour Lecroq sur le monument aux morts de Blangy-sur-Bresle qui porte la mention « décédé par fait de guerre » (2005), puis en mai 2006, c’est une autre cérémonie qui en rappelle la mémoire avec dépôt de gerbe49. On pourrait encore évoquer les activités conduites à Besançon et dans la région autour de la mémoire de Lucien Bersot.

Ainsi, en dix ans, s’est constitué un véritable territoire du souvenir des fusillés, une géographie mémorielle qui relie le front et les régions d’origine des soldats exécutés, une géographie à la fois polarisée par les cas les plus exemplaires (à Suippes, à Vingré, sur les lieux des mutineries aussi désormais), mais aussi réticulaire, des lieux du front, ceux du refus, de l’exécution ou des tombes aux lieux de naissance ou de domicile des poilus. Cette géographie est très mobile, façonnée par la construction d’un espace public autour de plaques et de monuments. Elle contourne les clivages politiques, comme on avait vu qu’un discours minimal sur les horreurs de la guerre accorde bien des acteurs politiques. C’est aussi une géographie historique en ce qu’elle s’ancre dans un militantisme et une mémoire locaux, plus ou moins ravivés selon les cas. Lors de la cérémonie de 2004 au Ferré, le maire rappelle que beaucoup d’habitants ont connu la soeur du caporal Lechat. Cette mémoire locale peut s’inscrire dans la construction des identités régionales, en Corrèze ou en Bretagne. Lors d’une cérémonie à Mellionnec en décembre 2006 en hommage au soldat François Laurent, les discours des élus élargissaient largement le cas du fusillé parlant mal français au sort des Bretons en 14-18 en général50. Le maire de Guémené-sur-Scorff, Christian Perron, conseiller général également, qui prit la parole, est l’auteur d’une pièce de théâtre autour de l’histoire du soldat : Été 1915. On fusillait les innocents ou le malheur d’être breton51. Renaud Detressan, parolier et musicien de Soldat Louis, inscrit l’évocation du refus dans ce même esprit. La dimension d’oppression régionale se retrouve en Belgique comme en témoigne notamment le film In het aanschijn van de vijand52 (1998), qui met en scène un soldat flamand écrasé devant un conseil de guerre francophone.

Cette géographie est encore dynamique. En effet, en Belgique comme dans l’Aisne, il est proposé des « circuits » (touristiques) des fusillés. L’association Soissonnais 14-18 élabore ainsi un parcours, entre tombes et monuments. Plus encore, Julian Putkowski et le créateur du musée d’Ypres, Piet Chielens53, éditent un petit guide bilingue anglais/flamand pour suivre le destin des fusillés britanniques en Flandres, in situ. Au départ d’Ypres, il propose une route pour les vélos et une autre pour les voitures54.

De Jospin à Sarkozy, les mots du pouvoir

Autour de la Libre Pensée se sont créées plusieurs associations consacrées aux monuments aux morts pacifistes dans le prolongement des combats que nous évoquions. Ici l’enjeu est plus directement politique55 : la mémoire des exécutions doit servir à lutter contre la guerre et notamment les guerres du moment. Régulièrement, ces militants organisent des cérémonies autour de plaques ou monuments évoquant les fusillés. En 2002, ils élargissent leur action en adressant une lettre ouverte aux autorités de la République demandant « justice pour les fusillés pour l’exemple », « justice pour les mutins56 ». Il y a ici comme la réinvention d’un combat des années 1920 importé dans la lutte contre les guerres récentes (Irak, Afghanistan…). Les « victimes du militarisme » d’alors servent à la dénonciation de la guerre en général et des interventions armées en cours. Depuis dix ans, ce militantisme n’a cessé de se développer et de s’élargir.

L’évolution la plus récente se caractérise par une institutionnalisation de la campagne. La Ligue des droits de l’homme se rallie aux demandes de réhabilitations juridiques des fusillés tandis que des municipalités et conseils généraux apportent un soutien ouvert à la cause. Le conseil général de l’Aisne formule ainsi un voeu « pour la reconnaissance des soldats condamnés pour l’exemple comme combattants de la Grande Guerre à part entière57 ». Le président du conseil général Yves Daudigny (PS) dit son souhait d’un « pardon » de la Nation. Les conseils généraux du Doubs (octobre 2008) puis de Corrèze (27 mars 2009, présidé par François Hollande), notamment, adoptent des textes proches. Ces prises de position, d’une importance relative, sont le fruit d’un militantisme local tenace, comme pour la mémoire d’un fusillé du département, Léonard Leymarie en Corrèze.

La campagne d’aujourd’hui est donc menée par la Libre Pensée suivi par l’ARAC (une association d’anciens combattants proche du PCF), les pacifistes, la LDH et le militantisme local. Elle a trouvé un relais inattendu dans le gouvernement de Nicolas Sarkozy. Le secrétaire d’État aux Anciens Combattants Jean-Marie Bockel fait savoir en mai 2008 qu’il accueille favorablement l’idée d’étudier au cas par cas les dossiers des fusillés. Dans les milieux informés, une décision est attendue pour novembre 2008 pour le 90e anniversaire de l’armistice. Les plus engagés souhaitent qu’elle prenne une forme juridique. Finalement, le président de la République s’en tient à une évocation de la mémoire de « ceux qui n’ont pas tenu », ceux qui ont été « exécutés » (discours de Verdun du 11 novembre). Il reconnaît que ces soldats n’ont pas été déshonorés, qu’ils étaient à bout et que le commandement avait commis des fautes. Il ajoute : « Ils étaient des hommes comme nous avec leurs forces et leurs faiblesses. » Le ton ne rompt guère avec celui de Lionel Jospin dix ans auparavant. Rappelons cependant que Nicolas Sarkozy avait alors critiqué l’initiative du Premier ministre évoquant le devoir de se battre pour un pays menacé58.

Sans doute faut-il aussi lire les propos du discours prononcé à l’ossuaire de Douaumont comme une manière de clore les débats : un discours, mais pas d’action judiciaire. De fait, le discours de Verdun n’a pas suscité de polémiques publiques, pas plus que ne se sont exprimés de désaccords marqués. Il est toujours plus aisé à un acteur de droite de gérer des sujets dits « de gauche », donnant en quelque sorte l’impression que l’ordre l’emportera.

Si la campagne des militants de la réhabilitation a trouvé un tel écho c’est aussi le fait du nouveau président de la Libre Pensée, Marc Blondel, dont l’envergure nationale et les réseaux d’ancien dirigeant de Force Ouvrière ouvrent de nouvelles possibilités. Cependant, les militants de la cause entendent poursuivre la campagne afin d’obtenir une réhabilitation juridique générale pour tous les soldats fusillés : « Il faut terminer la réhabilitation des soldats fusillés pour l’exemple59 ! » Derrière les arguments avancés pour les fusillés mêmes, il y a sans aucun doute, pour la Ligue des droits de l’homme en particulier la volonté de rester fidèle à la dénonciation de l’injustice en général et à sa grande cause de l’entre-deux-guerres. À cela s’ajoute un usage passé/présent plus affiné : en dénonçant la justice d’exception en 14-18, n’a-t-on pas un argument de plus contre les lois d’exception contemporaines, notamment celles qui entendent lutter contre le terrorisme ? Il est sûr enfin que la « cause » des fusillés a bénéficié de l’intensité croissante des débats sur les passés douloureux, qui connut comme un apogée en 2005, autour des lois mémorielles et du souvenir de l’esclavage60.

Si les militants peuvent lire ou citer les travaux des historiens, y compris dans les discours publics, il nous faut rappeler que notre travail, comme nous l’avions indiqué dans l’introduction, ne s’inscrit en rien dans une telle perspective. Il est et demeure une analyse historienne à distance.

 

Notes

1. Voir en résumé N. Offenstadt, « La mémoire en chantiers », in 14-18. Les traces d’une guerre, Le Monde hors-série, octobre-novembre 2008, p. 72-75.
2. Cf. le bilan des connaissances, in R. Cazals et A. Loez, Dans les tranchées de 1914-1918, Pau, Cairn, 2008 et les discussions menées in A. Bauerkämper, E. Julien éd., Durchhalten ! Kriegskulturen und Kriegspraktiken im Ersten Weltkrieg, Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, à paraître.
3. Voir Bruna Bianchi, La Follia e la fuga. Nevrosi di guerra, diserzione e disobbedienza nell’esercito italiano, 1915-1918, Rome, Bulzoni, 2001, avec des éléments sur les exécutions sommaires et décimations, et les débats postérieurs à la guerre. Pour les exécutions sommaires en particulier, cf. l’étude très fouillée de Marco Pluviano et Irene Guerrini, Le Fucilazioni sommarie nella prima guerra mondiale, Udine, Paolo Gaspari editore, 2004. Voir aussi Luca De Clara, Lorenzo Cadeddu, Uomini o colpevoli ? Il processo di Pradamano, quello della brigata Sassari a Monte Zebio e altri processi militari della prima guerra mondiale, Udine, Gaspari, 2001, qui, tout en présentant une vue d’ensemble de la justice militaire italienne, étudie en détail la mutinerie décrite par Emilio Lussu et met à disposition de nombreuses sources. En français : Bruna Bianchi, « Exécutions sommaires et condamnations à mort au sein de l’armée italienne durant la Grande Guerre », in R. Cazals, E. Picard, D. Rolland éd., La Grande Guerre. Pratiques et expériences, Toulouse, Privat, 2005, p. 237-246 ; I. Guerrini, M. Pluviano, « Italie 1917 : l’été de feu de la désobéissance », in A. Loez, N. Mariot éd., Obéir/Désobéir. Les mutineries de 1917 en perspective, Paris, La Découverte, 2008, p. 78-92.
4. Cf. G. Oram, Military Executions during World War I, Basingstoke, Palgrave Macmillan, 2003, qui analyse, dans le temps long, la relative sévérité de la justice militaire britannique ; et, d’un point de vue très légitimiste, C. Corns, J. Hughes- Wilson, Blindfold and Alone. British Military Executions in the Great War, Londres, Cassell and Co., 2001. Voir en français l’étude de cas de Julian Putkowski, historien engagé et personnalité attachante, que l’on a présenté dans le chapitre V, Les Fusillés de King Crater (1916), Louviers, Ysec, 2002, 2 vol.
5. Outre Andrew Godefroy sorti juste au moment où nous finissions notre livre, voir P. Bouvier, Déserteurs et insoumis. Les Canadiens français et la justice militaire (1914-1918), Outremont, Athéna, 2003.
6. S. Dimitrova, « Exécutions pour l’exemple dans l’armée bulgare (1915-1918) », in R. Cazals, E. Picard, D. Rolland, La Grande Guerre…, op. cit., p. 227-236 ; cf. aussi ead., « Taming the death : the culture of death (1915-18) and its remembering and commemorating through First World War soldier monuments in Bulgaria (1917-44) », Social History, mai 2005, p. 175-194, notamment p. 189 pour des monuments incluant le nom de fusillés.
7. On dispose aussi d’un guide de recherche pour les archives : S. Ottavi éd., Guide des sources de l’histoire de la justice militaire pendant la Première Guerre mondiale, Vincennes, Service historique de l’armée de terre, 2001. Par ailleurs, les archives de la Ligue des droits de l’homme revenues de Moscou pourront enrichir les études de cas et celles de la campagne de l’entre-deux-guerres, cf. S. Combe, G. Cingal, Retour de Moscou. Les archives de la Ligue des droits de l’homme, 1898- 1940, Paris, La Découverte, 2004, notamment p. 126-130.
8. A. Bach, Fusillés pour l’exemple, 1914-1915, Paris, Tallandier, 2003.
9. A. Dewerpe, Charonne, 8 février 1962. Anthropologie historique d’un massacre d’État, Paris, Gallimard, 2006. Merci à André Loez d’avoir attiré notre attention sur ce point.
10. Voir, par exemple encore, cette affaire du front d’Orient en 1915 : un lieutenant- colonel explique qu’il a fait établir, pour des hommes qui avaient cédé à la panique lors d’un mouvement de recul et avaient abandonné la tranchée, une plainte en conseil de guerre spécial (pour abandon de poste devant l’ennemi, ce qui, en cas de condamnation entraîne la peine de mort) mais qu’il ne donnera des suites judiciaires qu’après le prochain combat, le cas échéant, pour laisser aux soldats l’occasion de réparer leur faute, Journal d’un poilu sur le front d’Orient de Jean Leymonnerie, présenté par Yves Pourcher, Paris, Pygmalion, 2003, p. 27-28.
11. D. Rolland, La Grève des tranchées. Les mutineries de 1917, Paris, Imago, 2005, en particulier p. 380 et suiv. ; et désormais A. Loez, « Si cette putain de guerre pouvait finir ». Les mutins de 1917, Paris, Gallimard, coll. « Folio histoire », à paraître en octobre 2009.
12. Voir par exemple le travail de Régis Tessier sur les fusillés de Flirey in De Flirey à Vargevaux, un terroir lorrain dans la Grande Guerre, manuscrit déposé aux archives départementales de Lorraine à Nancy ou D. Callabre, G. Vauclair, Le Fusillé innocent 1914-1917. La réhabilitation de l’artilleur Eugène Bouret, Paris, Autrement, 2009. Nous n’avons pas pu reprendre dans le cours du volume toutes les précisions et détails apportés sur les différents cas évoqués.
13. Cf. à titre d’exemple, et selon des discours variés, Carnets de guerre d’Alexis Callies 1914-1918, E. Labayle éd., Château-Thierry, Chez l’auteur, 1999, p. 100 ; A. Ferry, Carnets secrets 1914-1918, nouvelle édition accompagnée de lettres et carnets inédits, que nous avons étudié et préfacé, Paris, Grasset, 2005 p. 355 ; L. Leleu, Des Flandres aux Vosges. Un musicien-brancardier dans la Grande Guerre, Saint-Cyr-sur-Loire, Alan Sutton, 2003, p. 69, 121, 125-127, fin 1914 puis à Verdun en 1916, E. Tanty, Les Violettes des tranchées. Lettres d’un poilu qui n’aimait pas la guerre, Paris, Italiques, 2002, p. 99, 104 ; P. de Vernejoul, Des tranchées aux pavés, Anglet, Atlantica, 2002, p. 191.
14. Par exemple, cette lettre fort riche (25 mars 1916), reçue de François Tainturier que nous remercions grandement, du lieutenant Louis Sirdey du 21e bataillon de chasseurs à pied, à son épouse, à propos d’une exécution d’un soldat du 17e RI. Elle illustre à la fois l’attention portée par les acteurs au rituel de l’exécution et l’ambiguïté des sentiments qu’elle suscite :
« Je veux causer un peu plus longuement qu’avant-hier avec toi, ma chérie. Cafard aujourd’hui. […] Cet ennui est dû à la triste corvée qui m’a été imposée ce matin. Réveil à 3 heures, départ à 4 heures avec 2 compagnies pour se rendre à un village voisin assister à une exécution capitale. Il s’agissait d’un soldat du 17e d’infanterie inculpé d’abandon de poste devant l’ennemi et de voies de fait envers un supérieur, deux crimes punis de mort par le code militaire. Aussi, jugé hier par le conseil de guerre de la Division, son cas fut clair et net : 12 balles dans le corps. Ces exécutions se font en présence de détachements de tous les corps de la division. Ce fut rapide et tragique : les compagnies groupées en colonnes de compagnie formant les 3 côtés d’un carré, le 4e côté, vide, occupé seulement par le peloton d’exécution. Les tambours battent et les clairons sonnent “aux champs” [le défilé de la parade, (?) les troupiers], le condamné, accompagné de deux gradés [sous-officiers] et d’un prêtre arrive dans une voiture fermée ; on le fait descendre et on l’emmène en avant du peloton d’exécution. Le prêtre l’exhorte, lui prodigue des consolations. On lui bande les yeux, on le fait mettre à genoux. Un geste… Les fusils mettent en joue le condamné ; un second geste… justice est faite : une salve et l’homme roule la poitrine défoncée, quelques mouvements des membres qui se meurent, un sous-officier armé du revolver arrive et donne le coup de grâce : une balle dans la tête. C’est un spectacle vraiment épouvantable, de voir cet homme qui sera bientôt un cadavre sortir de la voiture et marcher à la mort d’un pas encore ferme. Quelles doivent être ses dernières pensées ? J’en ai été assommé, n’entendant plus rien, ne voyant plus que cette loque humaine ravagée par des balles françaises. Je ne blâme pas la condamnation, qui était méritée, mais un tel spectacle doit bien faire réfléchir ceux qui le voient. Ce n’est vraiment pas beau une exécution capitale. Je n’avais jamais vu fusiller un homme mais je te prie de croire que je ne chercherai pas à revoir pareil spectacle. »
15. Voir la contribution d’André Bach sur le site du CRID, les débats autour de la photo attribuée à Jean Combier publiée dans M. Combier, N.Meaux, Regard de Soldat. LaGrandeGuerre vue par l’artilleur Jean Combier 1914-1918, Paris, Acropole, 2005, p. 152-155, reprise par Le Monde du 12 novembre 2005 (Denis Rolland s’interroge sur l’identification de la scène et du photographe), la photo détenue par Jean-Daniel Destemberg, reprise dans Les Traces d’une guerre…, op. cit., p. 84-85 : trois clichés d’un soldat exécuté en 1916, quimettent en valeur la dimension cérémonielle du rite, voir aussi l’image de René Decaudin, in J.-M. Linsolas, « La photographie et la guerre : un miroir du vrai ? », in C. Prochasson, A. Rasmussen éd., Vrai et faux dans la Grande Guerre, Paris, La Découverte, 2004, p. 110, image n. 15.
16. D. Rolland, La Grève des tranchées… op. cit, p. 54-55 notamment ; A. Bach, Fusillés…, op. cit., passim et son texte, et dernièrement A. Loez, « Si cette putain… », op. cit., chapitre V.
17. Colonel Campagne, Le Chemin des croix, 1914-1918, Paris, Tallandier, 1930, p. 304.
18. Sur les récits conservateurs de la guerre, en français, on pourra consulter la somme de P. Jardin, Aux racines du mal, 1918 le déni de la défaite, Paris, Tallandier, 2005.
19. Erich Ludendorff, Der totale Krieg, Munich, Ludendorffs Verlag, 1936, p. 59. Pour Hitler : « Au front, on peut mourir ; comme déserteur, on doit mourir » (édition française, Paris, Nouvelles Éditions latines, [1982], p. 520-521). Voir aussi supra, p. 21.
20. Comme la rue donnée au soldat Odde à Six-Fours dans le Var (« rue du Chasseur-à-pied-Auguste-Odde ») ou bien la sculpture d’un fusillé dans la série de chapiteaux de Gaston Le Bourgeois, réalisée dans les années 1930 dans la crypte de la cathédrale de Verdun, cf. Jean et Jean-Claude Laparra, Paul Gauny, Les Chapiteaux de la crypte sous la cathédrale de Verdun, Brabant-sur-Meuse, Culture et Loisirs, 2001, p. 62 et suiv. en particulier.
21. L. Boltanski, E. Claverie, N. Offenstadt, S. Van Damme éd., Affaires, scandales et grandes causes. De Socrate à Pinochet, Paris, Stock, 2007, voir notamment l’introduction p. 7-18.
22. P. A. Canale, Mission pacification : Algérie 1956-1958, Paris, France-Empire, 1998, qui nous a écrit à la sortie des Fusillés et nous l’en remercions : « Vous ne serez pas surpris de savoir que la mémoire des fusillés hantait encore certains soldats de mon âge pendant la guerre d’Algérie » ; G. Valero, La Méditerranée traversait la France, Grenoble, Presses universitaires de Grenoble, 1980, p. 101. ; sur ce personnage, cf. C. Chevandier, La Fabrique d’une génération. Georges Valero postier, militant, écrivain, Paris, Les Belles Lettres, 2009.
23. Cf. J. Nordmann, A. Brunel, Aux vents de l’histoire, Arles, Actes sud, 1996, p. 246 et J.-L. Einaudi, Pour l’exemple. L’affaire Fernand Iveton. Enquête, Paris, L’Harmattan, 1986, p. 158, 197. Un grand merci à Vanessa Codaccioni pour ces références.
24. Suscitant aussi l’intérêt des littéraires, cf. P. Schoentjes, Fictions de la Grande Guerre, Paris, Classiques Garnier, 2008, qui consacre un chapitre au sujet « Stations sur le chemin du peloton », embrassant l’ensemble de la période depuis la guerre, concluant que « les fusillés n’ont aucune existence en littérature et aucun auteur ne parvient à faire vivre le type » (p. 226, voir ici p. 133). Aucun livre n’en fait un « nouveau héros » (p. 230). Les dernières parutions nuancent cependant ces conclusions. Sur la figure du mutin on se reportera à O. Müller, « “Cette craie blanche comme un squelette…” Représentations littéraires du Chemin des Dames en France et en Allemagne », in N. Offenstadt éd., Le Chemin des Dames de l’événement à la mémoire, Paris, Stock, 2004, p. 335-338 et plus généralement à Id., Der unmögliche Roman. Antikriegsliteratur in Frankreich zwischen den Weltkriegen, Francfort, Stroemfeld Verlag, 2006, en particulier pour Joseph Jolinon.
25. Sur l’ensemble des films évoqués dans le volume on pourra désormais consulter le beau livre de Laurent Véray, La Grande Guerre au cinéma, Paris, Ramsay, 2008, sans partager toutes ses interprétations historiques. On y lira notamment d’intéressantes informations sur le rôle de Romain Gary, alors consul général de France à Los Angeles, dans la réception critique des Sentiers de la gloire ; cf. également du même : « Le cinéma américain constitue-t-il une menace pour l’identité nationale française ? Le cas exemplaire des Sentiers de la gloire Paths of Glory, S. Kubrick, 1957) », in M. Barnier, R. Moine éd., France/Hollywood : échanges cinématographiques et identités nationales, Paris, L’Harmattan, 2002, p. 175-199. Des compléments également sur la réception des Sentiers de la Gloire, in C. Lanneau, « Quand la France surveillait les écrans belges : la réception en Belgique des Sentiers de la gloire de Stanley Kubrick », Histoire@Politique, Politique, culture, société, 8, mai-août 2009, www.histoire-politique.fr
26. P. Bertrand, Un champ pour des grands-pères qui n’ont jamais été pépés, Véron, La Renarde Rouge, 2002, p. 45 ; A. Ferney, Dans la guerre, Arles, Actes Sud, 2003, p. 94, 122, 162 ; P. Roch, Blés bleus, Paris, Robert Laffont, 2004, p. 112-113.
27. Paris, Gallimard, « Série noire », 2008.
28. Qui inspire sans doute en partie le « caporal Toulia » et le soldat Brêle d’Alice Ferney, Dans la guerre, op. cit.
29. Lire par exemple sur ce dernier aspect, B. des Mazery, La Vie tranchée, Paris, Anne Carrière, 2008.
30. Paris, Stock, 2003.
31. A. Ferney, Dans la guerre, op. cit., p. 463 et suiv., J. Vautrin, Adieu la vie, adieu l’amour, quatre soldats français 1, Paris, Robert Laffont, 2004, p. 287 et suiv.
32. Cf. G. Theeten, « “Une remontée dans les traces.” La représentation de la Première Guerre mondiale dans le roman policier français contemporain », in P. Schoentjes éd., La Grande Guerre, un siècle de fictions romanesques, Genève, Droz, 2008, p. 309 et suiv.
33. L’édition « Prestige » du DVD contient notamment le story-board.
34. Voir l’entretien que nous avons réalisé avec Gabriel Le Bomin. Une des scènes du film est inspirée de ce que nous écrivions du soldat Krief en 1999.
35. P. Pécherot, L’Affaire Jules Bathias, Paris, Syros « Souris noire », 2006, p. 74, 100, qui reprend en exergue une phrase du Boucher des Hurlus de Jean Amila, avec qui l’auteur a correspondu, cf. G. Meudal, « Patrick Pécherot, une question d’atmosphère », Le Monde des livres, 5 décembre 2008.
36. F. Reynaud, « Journal de guerre », Je bouquine, 213, novembre 2001, p. 40-41.
37. Voir encore Y. Pinguilly, N. Girard, Rendez-vous au Chemin des Dames,avril 1917, Paris, Oskarson/Oskar Jeunesse, collection « Cadet Histoire et société »,2007, p. 45 et suiv.
38. Ses images, animées, illustrent notamment le documentaire d’Alain Moreau et Patrick Cabouat, Fusillés pour l’exemple (2003, produit par Program 33). Il a par ailleurs offert à la mairie de Craonne un triptyque au fusain sur papier marouflé, représentant en son centre un fusillé au poteau, repris en poster dans le hors série de L’Humanité, 14-18, la matrice du XXe siècle, novembre 2008.
39. Nous avons actualisé ce chapitre, notamment grâce au long entretien qu’a bien voulu nous accorder Raymond Riquier, qui a joué un rôle de premier plan dans la rédaction du discours, in « Les mutins de 1917 dans l’espace public ou les temporalités d’une controverse (1998- ?) », dans M. Crivello, P. Garcia, N. Offenstadt éd., La Concurrence des passés. Usages politiques du passé dans la France contemporaine, Aix-en-Provence, Publications de l’université de Provence, 2006, p. 233-243. Raymond Riquier est revenu sur les traces de la guerre dans son entourage et sur son rôle dans le discours de Craonne, où il ressentit « une forte unité personnelle », in Cuvelliez, Joseph et ses silences, Moroni/Comores, Kom-Edit, 2005, notamment p. 155-158.
40. Merci à Philippe Bovyn pour les échanges à ce sujet.
41. Cf. Le Cartable de Clio, 1, 2001.
42. Les fusillés de Vingré continuent à faire l’objet d’un véritable culte mémorielin situ et d’un grand nombre de textes d’évocation. Le président du conseil général Yves Daudigny a proposé de les faire « citoyens d’honneur du département de l’Aisne » avec une plaque commémorative ajoutée sur le monument de Vingré, cf. son discours à l’inauguration de l’exposition, « Au nom du peuple français… » sur les exécutions à la Caverne du Dragon sur le Chemin des Dames, 24 octobre 2005.
43. Libération du 30 juin-1er juillet 2007. Pour le rôle de l’Aisne et ses spécificités dans la géographie mémorielle de la Grande Guerre, cf. les travaux de la géographe Anne Hertzog, en particulier, « Grande Guerre et développement culturel territorial en Picardie : les enjeux contemporains de la valorisation des sites historiques en région », in D. Crozat, C. Bernié-Boissard éd., Le Développement culturel : un avenir pour les territoires ?, actes du colloque international à l’université de Nîmes, 17-18 avril 2008, Paris, L’Harmattan, à paraître, qui avance l’idée intéressante, à préciser, d’une « idéologie territoriale ».
44. Cf. E. Chopin, « Il faut vraiment réhabiliter le soldat Lechat », Ouest-France, 11 novembre 2004, « Souvenir et hommage au Ferré », Chronique Républicaine (Fougères), 11 novembre 2004 (en une), La Gazette de la Manche, 17 novembre 2004.
45. Nous avons suivi et noté d’un point de vue ethnographique l’ensemble de la cérémonie. Le deuil de Blanche Maupas a été étudié par S. Audoin-Rouzeau, in Cinq deuils de guerre, 1914-1918, Paris, Noesis, 2001, p. 143-209.
46. Exécuté avec Vally, voir ici p. 34
47. « Louis Flourac fusillé et prochainement réhabilité », La Dépêche du Midi, 10 novembre 2006. Merci à Denis Rolland pour l’envoi de cet article.
48. Cf. Le Courrier Picard, 18 mai 2003.
49. Cf. L’E´ claireur, 8 novembre 2005, Le Réveil, 10 novembre 2005.
50. Notes prises sur place.
51. Jouée par la compagnie Pourleth (2006), le texte polycopié (52 p.) avec des passages en breton, nous a été aimablement fourni par Christian Perron que nous remercions.
52. Produit par VRT-Canvas.
53. Piet Chielens a également organisé à Ypres le premier colloque scientifique, non sans dimensions mémorielles, sur les fusillés dans les différentes armées : Unquiet graves/Rusteloze graven, Executions in the First World War, mai 2000. Un débat s’y tint également autour de la campagne pour le pardon en Grande-Bretagne avec notamment John Hipkin, Andrew Mackinlay, John Hughes-Wilson tandis qu’une oeuvre d’art, Friendly Fire, composée d’enveloppes, évoquant les fusillés britanniques, de Mark Anstee était exposée.
54. Unquiet graves/Rusteloze graven. Executions sites of the First World War in Flanders/Executieplaatsen uit de Eerste Wereldoorlog in de Westhoek. Guide Book/ Gids, Londres, Francis Boutle, 2000, 48 p.
55. On peut le suivre dans le mensuel de la Libre Pensée, La Raison, qui évoque régulièrement les prises de position d’ensemble et le militantisme local. Voir en particulier « La Libre Pensée et le combat pour la réhabilitation des fusillés pour l’exemple de la guerre de 1914-1918 », La Raison, 533, juillet-août 2008, p. 14-20. Cf. aussi D. et P. Roy, Annuaire des associations autour de monuments, figures et symboles de liberté, Fédération nationale de la Libre Pensée/Fédération nationale laïque des amis des monuments pacifistes, républicains et anticléricaux, 2004.
56. La Raison, 475, novembre 2002.
57. L’Union du 10 avril 2008.
58. Voir supra p. 187.
59. La Raison, 542, juin 2009, p. 29
60. Cf. P. Garcia, « France 2005 : une “crise historique” en perspective », in B. Jewsiewicki et E´ . Nimis éd., Expériences et mémoire. Partager en français la diversité du monde, Paris, L’Harmattan, 2008, p. 337-352.
61. Cf. notamment le Toronto Star du 12 décembre 2001.
62. Comme Harry Farr, cf. « Pardon plea for shell-shocked Somme hero shot for cowardice », The Observer, 23 octobre 2005, « End of shame », The Guardian, 19 août 2006, p. 27.
63. Cf. « Pardon plea for Irish volunteers shot in trenches », The Guardian, 13 novembre 2004.
64. Cf. S. Welch, « “Harsh but Just ?” German Military Justice in the Second World War : a comparative study of the Court-Martialling of German and US Deserters », German History, 17, 1999, ici p. 377-378. Les articles sont nombreux sur le sujet, dans la presse en particulier. Voir par exemple D. Garbe, « Im Namen des Volkes ? ! Die rechtlichen Grundlagen der Militärjustiz im NS-Staat und ihre “Bewältigung” nach 1945 », in B. Nolz, W. Popp, éd., Erinnerungsarbeit. Grundlage einer Kultur des Friedens, Münster, LIT-Verlag, 2000, p. 93-124.
65. Les néoréhabilitationnistes français évoquent désormais fréquemment la campagne anglaise et son résultat positif, cf. par exemple, La Raison, 539, mars 2009, p. 15.