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Les bagnards de Guyane dans la Grande Guerre

Condamnés aux Travaux Forcés - Plantons et Canotiers. P. Hilaire, Cayenne.
© fonds A. Heuret
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

En France hexagonale et dans les colonies, tous les Français âgés de 21 à 47 ans sont mobilisés en août 1914. Tous, sauf ceux qui ont été condamnés par la justice et en particulier les transportés et les relégués1 : les bagnards. En Guyane, ils sont estimés à 7 500 individus en 1914. A cette population s’ajoutent environ 1 400 libérés2 qui végètent dans la colonie.

La loi sur le recrutement de l’armée de 1905 laisse la possibilité aux ministres de la Guerre et des Colonies de disposer de ces hommes en cas de mobilisation mais l’armée refuse d’employer des bagnards pour combattre l’ennemi.

Des bagnards qui veulent combattre

Malgré leur exclusion de la société et de l’armée, les condamnés en cours de peine manifestent spontanément leur patriotisme. Ils organisent des quêtes entre eux, proposent que leur pécule soit versé à des oeuvres de guerre et demandent à défendre la Patrie :
« Pour chasser les bandits qui souillent notre sol, nous croyez-vous trop indignes ? Ne vaut-il pas mieux que je remplace au front un père de famille qui est plus utile à la société que moi ? »3

A ces suppliques, l’Administration oppose une fin de non-recevoir dédaigneuse :

« Les demandes ne peuvent être l’objet d’un examen quelconque et je vous serai obligé de les rendre à leurs auteurs qu’il y aura lieu d’aviser de l’inanité des démarches de cette nature. »4

Pour passer outre le refus de l’armée, les bagnards s’évadent. D’autres, déjà en cavale en août 1914, n’hésitent pas à revenir en France pour s’engager. Ces hommes, résidant au Brésil ou au Venezuela, reçoivent l’assurance de la part des consuls de ces pays qu’un accueil favorable leur sera fait lors de leur arrivée en France. Vaine illusion. A peine débarqués, ils sont arrêtés et renvoyés en Guyane jusqu’à la suspension des convois en avril 1915.

D’autres, plus méfiants, s’engagent sous de faux noms. Le transporté Jean-Baptiste Debaere s’est évadé de Guyane en 1913. Poussé par un patriotisme ardent, il revient en France et s’engage en octobre 1914 sous le nom d’Alfred Lhermitte. Il est blessé 4 fois et reçoit une citation. A la fin de la guerre, il s’installe à Metz mais en 1933, il se dénonce comme étant un évadé du bagne. Il bénéficie d’une remise du solde de sa peine.

En Guyane, les condamnés totalement sortis du bagne (relégués relevés de la relégation et libérés non astreints à résidence) sont théoriquement mobilisés comme n’importe quel Français. Beaucoup sont usés par le bagne ou trop âgés pour faire campagne. Ceux qui sont aptes restent entachés par leur passé et l’armée renâcle à les incorporer dans des régiments combattants. Les anciens transportés sont affectés à des travaux militaires dans les sections d’exclus métropolitains. Les ex-relégués sont plus volontiers envoyés au feu. Marcel Taisne est de ceux-là. Il revient en France en août 1914 et meurt à Verdun en 1916. Il est le seul ancien bagnard identifié déclaré Mort pour la France.

Le bagne pendant la guerre

L’espionite qui règne en France affecte peu le bagne. C’est seulement en 1917 que les transportés allemands et autrichiens sont isolés aux îles du Salut. Quant aux libérés ennemis, leur liberté inquiète les autorités mais aucune mesure n’est prise à leur égard, pas plus que pour les relégués, déjà isolés sur le territoire du Maroni. A l’opposé, une poignée d’espions français arrive en Guyane avant la suspension des convois, dont Louis Moreau et ses fils, reconnus innocents 20 ans plus tard.

Malgré l’éloignement géographique, le bagne est impacté par la guerre en raison de sa dépendance avec la France pour ses approvisionnements. Les bagnards souffrent de la disette. Aux restrictions alimentaires et vestimentaires, s’ajoute l’angoisse du sort de leur famille en France dont les nouvelles parviennent avec retard :

En juillet 1917, le transporté Pierre Meunier apprend « la mort de son frère Emile, tombé au champ d’honneur le 26 avril 1917 ; le décès de son beau-frère Ewin Auguste, survenu à St-Nazaire en janvier 1916 et celui de son neveu Ewin Henri en aout 1915. Les autres membres de la famille sont en bonne santé. »5

Le bagne se dépeuple pendant la guerre en raison de l’arrêt des convois et de l’augmentation de la mortalité (- 37% des effectifs entre 1914 et 1918), mais la déchéance a protégé les bagnards des combats. La chair à canon devait être digne de porter les armes.

1 Transporté : homme condamné aux travaux forcés ; relégué : multirécidiviste qui a purgé sa peine de prison en France et envoyé en exil définitif en Guyane.
2 Libéré : transporté astreint à rester en Guyane après sa libération des travaux forcés, pour un temps égal à sa condamnation pour une peine inférieure à 8 ans, à perpétuité au-delà. Le libéré n’est pas considéré comme libre.
3 ANOM, H1773, lettre de Félix Brunet, 7 mai 1917
4 AD Guyane, 1M400, dépêche ministérielle, 25 août 1917
5 AD Guyane, 1M400, dépêche ministérielle, 31 juillet 1917