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Le gaz moutarde

Trois soldats masqués posant avec des masques contre les gaz (photographie de presse / Agence Rol), 1915.
© Gallica/BnF
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

Le gaz moutarde ou « ypérite »  a été parmi les armes chimiques déployées lors de la Première Guerre mondiale, l’un des gaz le plus dangereux. Utilisé après juillet 1917, il a fait de nombreuses victimes notamment dans les troupes anglaises. Les pays belligérants en ont fabriqué des milliers de tonnes en l’espace d’un peu plus d’un an. Il en reste des stocks qui sont progressivement détruits depuis 1997 et qui demandent des traitements et installations spéciales.

Les premières attaques chimiques

Dès 1915, les attaques chimiques à grande échelle furent utilisées par les Allemands et les Alliés  au cours de cette guerre de position où les gaz pouvaient s’infiltrer partout dans les tranchées, les abris et les casemates. On distingue plusieurs types de gaz toxiques qui furent utilisés au cours de la Première Guerre mondiale :

  • les suffocants, tels le chlore ou le phosgène détruisent les alvéoles des voies respiratoires et empêchent les échanges d’oxygène avec le sang ;
  • les sternutatoires dérivés de l’arsine, non mortels mais provoquant éternuements et nausées qui contraignent les soldats à retirer leur masque à gaz ;
  • les vésicants, les plus agressifs comme l’Ypérite ou gaz moutarde produisant par contact des brûlures douloureuses, aveuglement et attaque des voies respiratoires.

Historiquement, le premier gaz mortel fut le chlore sous-produit de fabrication des usines chimiques allemandes BASF, Hoescht et Bayer. En avril 1915, les Allemands déploient 168 tonnes de chlore au nord d’Ypres. Le nuage vert dérive vers les tranchées françaises tenues par les Martiniquais qui paniquent et laissent une brèche de 7 km qui ne sera pas exploitée par les Allemands, le nuage mortel stagnant. Assez vite cependant, des contre-mesures s’improvisent comme des tampons de linges imprégnés d’eau et de bicarbonate de soude qui neutralisent partiellement le chlore.

Le chlore est donc assez vite remplacé par le phosgène ou dichlorure de carbonyle de formule CCl2O inventé par Victor Grignard et produit d’abord par les Français avant d’être utilisé par les Allemands. Plus mortel que le chlore, il attaque les voies respiratoires, mais il est également plus sournois, les symptômes d’étouffement n’apparaissent que 12 à 24 heures plus tard. Ce gaz est utilisé dès décembre 1915, et des masques imprégnés de phénol ou de méthénamine voient le jour en 1916 et protègent plus ou moins les troupes. Plus de 36 000 tonnes de phosgène furent produites à part égale par les Allemands et les Alliés. On estime qu’il fut responsable de plus de 80% des tués par arme chimique.

Le gaz moutarde ou ypérite

Le gaz le plus connu et sans doute le plus efficace dans l’horreur, fut le gaz moutarde employé par les Allemands en juillet 1917, près de Ypres, d’où son nom donné par les Français « l’ypérite ». C’est un liquide huileux jaune avec une odeur d’ail ou de moutarde, c’est le sulfure 22’ – dichloroéthyle de formule brute C4H8Cl2S. Il est dispersé en aérosol lors de l’explosion de l’obus qui le contient. Les Allemands le nommèrent LOST dérivé des noms de deux chimistes de chez Bayer. Deux chimistes français, A. Job et G. Bertrand, proposèrent une nouvelle synthèse par barbotage de l’éthylène dans le chlorure de soufre qui donna un procédé trente fois plus rapide que le procédé Bayer. On dit que cette découverte française fut essentielle pour le gain de la deuxième bataille de la Marne en 1918.

Ce gaz par contact couvre de cloques très douloureuses la peau des victimes, les yeux sont irrités, les paupières enflammées se ferment et rendent momentanément aveugle. Des hémorragies internes et externes se développent et détruisent les poumons. Les patients mettent 4 à 5 semaines à décéder d’un œdème pulmonaire. Bien que produit en plus faible quantité de fin 1917 à fin 1918, c’est sur le front ouest qu’il il causa le plus de pertes, notamment près de 90 % des pertes britanniques dues aux armes chimiques,et près de 15% des pertes totales. Car le gaz moutarde n’avait pas besoin d’être inhalé, il se déposait partout et pouvait subsister durant plusieurs semaines en surface et un simple contact avec la peau provoquait chez les soldats toutes les manifestations de l’empoisonnement.

Les pertes militaires dues aux armes chimiques lors du conflit sont estimées à 90 000 morts et 1 250 000 gazés. Cela représente un pourcentage assez faible par rapport aux 9,7 millions de militaires morts et trois fois plus de blessés. Mais il faut remarquer que les victimes étaient psychologiquement marquées et que c’était une arme de terreur, le gaz restant une peur majeure en première ligne.

Près de 200 tonnes d’ypérite furent produites en un peu plus d’un an et ce gaz devint une arme standard lorsque le rythme de production des Alliés dépassa largement celui des Allemands. Après 1919, le gaz fut utilisé en Irak, en Russie, au Maroc et en Libye par les nations européennes.En 1925, sous la pression de l’opinion, le protocole de Genève fut signé, interdisant l’utilisation des gaz de combat lors d’un conflit mais n’interdisant ni leur fabrication, ni leur stockage.

Un héritage encore difficile à éliminer

Si les gaz toxiques n’ont pas été utilisés lors de la Seconde Guerre mondiale, cela n’a pas empêché  les nations de les fabriquer et de les stocker « au cas où ». Le gaz moutarde étant alors privilégié. On estime qu’entre le Royaume-Uni, l’URSS, les États-Unis, l’Allemagne et la France les stocks représentaient plus de 200 000  tonnes au total. Sont venus les rejoindre, après 1945, des stocks chimiques encore plus dangereux comme les gaz innervants, le Sarin, le Taboun et le VX qui représentaient, à eux seuls, plusieurs dizaines de milliers de tonnes. Il a fallu attendre 1993, plus de 70 ans après la première utilisation des gaz de combat et la fin de la guerre froide, pour que soit signée, par tous les pays, la convention sur l’interdiction de la mise au point , la fabrication, le stockage et l’emploi des armes chimiques et que soit créé l’organisme de contrôle, l’Organisation pour l'Interdiction des Armes Chimiques, qui a imposé la destruction de stocks dès 1997.

Les États-Unis et la Russie se sont alors dotés de plusieurs usines de  destructions. En France et en Europe, il existe encore des stocks datant de la Première Guerre mondiale, certains sont profondément enfouis au large de la Hollande. En France, plus de 250 tonnes déjà collectées sont stockées sur le camp militaire de Suippe dans la Marne et chaque année, ce sont 10 à 20 tonnes d’armes chimiques qui sont déterrées par les services de déminage. Un centre de destruction est en construction sur le camp militaire de Mailly dans l’Aube. SECOIA, le Site d’Elimination des Chargements d’Objets Identifiés Anciens, devrait être opérationnel en 2016 et capable de détruire environ 40 tonnes d’obus à charges chimiques par an. Il comportera une chambre de détonation blindée et étanche confinée dans des murs d’enceinte en béton armé de 60 cm d’épaisseur. Après transfert sécurisé, les obus et munitions sont manipulés par des robots et portés dans la chambre de détonation où ils sont portés à haute température et haute pression, le gaz moutarde est alors entièrement oxydé après explosion de l’obus. Les gaz résiduels sont aspirés lavés et traités par précaution à la torche à plasma pour être complétement brûlés. Les gaz évacués, les résidus métalliques et solides sont soit recyclés soit mis en fûts en décharge.

Ce sont encore les obus chargés à l’ypérite qui présentent le plus de danger lors de la manipulation, car il faut s’assurer qu’il ne reste plus rien sur les surfaces exposées lors des manipulations et après la destruction pour la sécurité des personnels appelés à intervenir. Comme on le voit, près de cent ans après sa première utilisation, le gaz moutarde n’a pas encore fini de faire parler de lui !
 

Jean-Claude Bernier a été directeur de l'école de chimie de Strasbourg, président du pôle universitaire européen de Strasbourg et directeur scientifique de la chimie au CNRS