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Le football des Poilus, un football de guerre

Jeu de football sur la place du village, Hermonville, 1916. Pratiqués sur la place du village ou dans un champ, le football des Poilus est une pratique informelle dans l'armée française au cours des premières années du conflit.
© Photographies du service cinématographique et photographique de l’armée française. Fonds Première Guerre mondiale, collection Musée d’histoire contemporaine – Bibliothèque de documentation internationale contemporaine, Les Invalides, Paris.
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

Le développement de la pratique du football dans l'armée française tient à plusieurs facteurs, exogènes comme l'influence de la pratique du football par les soldats britanniques, et endogènes comme la précarité vécue par les Poilus dans les tranchées qui explique leur besoin de distraction au retour du front. La pratique du football s'envisage donc ici, selon le 'principe responsabilité' d'Hans Jonas, comme une réponse à la vulnérabilité des soldats capable de leur fournir une situation de mieux-être.

Une pratique adaptée à la conjoncture des combats

L'analyse historique du football des Poilus réclame par ailleurs de prendre en compte la temporalité des combats. Son développement est en effet impacté par les différentes phases du conflit (guerre de mouvement, guerre de tranchées, guerre d'usure). Le football de guerre s'entend donc comme une pratique adaptée à la conjoncture des combats. Il est pratiqué dans un champ, sur une place ou dans la boue, à l'arrière de la ligne de front, en réserve ou au cantonnement. Le respect strict des règles, du temps de jeu ou de l'espace de la pratique n'est pas une priorité. Les Poilus sont davantage soucieux de créer un moment de camaraderie et de distraction, qu'une compétition sportive.

Au cours des premières semaines du conflit, la guerre de mouvement ne laisse que peu de temps aux soldats pour se reposer. Il est impensable de parler de sport chez les Poilus. Harassante et meurtrière, cette première phase du conflit sature le corps et l’esprit des soldats. En novembre 1914, la donne change. Avec la stabilisation du front et l’entrée dans une guerre de tranchées, le renouvellement des lignes permet aux soldats de rentrer dans une routine, non moins dangereuse en première ligne, mais qui permet de s’écarter du danger et de donner le temps aux soldats d’avoir des distractions. A l’abri des mitrailleuses et des canons, les hommes profitent de leur temps de repos pour dormir, jouer aux cartes, écrire, jardiner, visiter l’estaminet ou le bordel local mais également, pour ceux qui l'ont pratiqué avant-guerre, pour organiser des parties de football. 

Informelle, la pratique du football est le fait d'une poignée de sportif d'avant-guerre qui connaissent le délassement physique que procure un match. Cette pratique sportive s'inscrit en marge de la tradition gymnique française et de la culture physique des soldats et officiers qui composent l'armée française en 1914. Pour les autorités militaires, le football est en effet perçu comme un moment de détente et une démonstration de joie qui est contraire à l'effort de guerre demandé aux soldats. 

Au cours des premiers mois de guerre, seule la presse sportive offre aux Poilus-sportifs un soutien moral et matériel en faveur du football aux armées. Le journal Sporting plaide ainsi en faveur de sa pratique en lieu et place des longues heures passées par les soldats à jouer aux cartes : « On ne joue pas au foot-ball comme on joue aux cartes. (…) L’effort athlétique (…) est infiniment plus proche de l’effort héroïque déployé, sur un champ de bataille, par nos soldats que de l’effort de roublardise, déployé autour du tapis vert, par des amateurs de manille » (29 octobre 1914). Au-delà des mots, le journal L’Auto met en place dès le mois de novembre 1914 une œuvre caritative dénommée « Les ballons du soldat » qui a pour objet l’envoi de ballons de football au front. Ce soutien matériel permet aux Poilus-footballeurs mobilisés d’organiser les premiers matches. Par exemple, fin novembre 1914, à l’initiative de soldats sociétaires des clubs sportifs parisiens du Cercle Athlétique de la Société Générale et de L’Association Sportive « (…) le 12e dragons et le 10e chasseurs se matchèrent (…) dans un champ mis en état de jouer, avec limites et poteaux de buts » (Sporting, 26 novembre 1914).

Une carte postale envoyée au journal Sporting par le soldat Villain du Paris Université Club confirme le frémissement footballistique qui touche l'armée française fin 1914. Il écrit : « (…) j’ai pu il y a trois jours jouer au football. Aussitôt revenu au régiment, j’ai formé une team, trouvé un ballon. Conclure un match fut l’affaire de deux heures et, le surlendemain, le 251e battait l’association sportive de Braine [dans l’Aisne] par 5-2 et l’A.S Braine (mixte) battait le 251e (équipe 2) par 3-0 » (Sporting, 10 décembre 1914).

Dans ces premiers mois de guerre, l'essor du football de guerre dans l'armée française est à mettre au crédit des sportsmen appartenant à des clubs sportifs avant-guerre. Soldats ou officiers subalternes, ils organisent au sein de leurs régiments des matches sous l’œil le plus souvent dubitatif des officiers supérieurs et des Généraux qui sont encore trop peu à comprendre l’intérêt du sport dans l’effort de guerre. 

Un nouvel élan à partir de 1915

L’enlisement du conflit dans une guerre d’usure incite les soldats, contrairement au haut commandement français, à trouver des distractions. Il s'agit pour les hommes de rompre avec la situation de vulnérabilité physique et morale dans laquelle ils sont placés en première ligne. Véritable échappatoire à la guerre, le sport rompt avec l’immobilisme des tranchées et rappelle aux soldats qu’ils sont vivants. Il fait oublier le temps d’un match la boue, le sang et la mort.

Au printemps 1915, le football connaît un nouvel élan. « Dans chaque régiment, les sportifs se comptent, complotent entre eux pour faire revivre leur jeu favori (…) » (G. Rozet, Les sports sur le front, 1919). Alors que l'on constate une augmentation progressive du nombre d'équipes et de matches, la responsabilité de la pratique sportive est reconnue par certains médecins et généraux qui, influencés par le modèle britannique, considèrent le sport comme un outil de gestion du confort physique et moral de la troupe. L’élaboration du Poilu’s Park à partir de l’été 1915 en est un exemple.

Dans la Meuse, à Commercy, le médecin-major Pierre-Louis Rehm fait transformer le vélodrome de la ville en un parc des sports destiné à soutenir le moral des troupes au repos. S’inspirant du Luna Park parisien, ils le baptisent Poilu’s Park. Chaque dimanche, ce dernier accueille des soldats et leur propose des rencontres de football, de rugby, des épreuves de natation, de cyclisme, d’athlétisme, d’escrime. Des rencontres internationales y sont organisées contre des équipes britanniques avec parfois jusqu’à 3 000 soldats spectateurs comme le gala organisé fin juillet 1915 avec au programme un match de football anglo-français dans lequel l’équipe française bat l’équipe anglaise 1 but à 0 !

L'exemple du Poilu's Park de Commercy, s'il est à prendre en considération, n'est toutefois pas représentatif de la place du sport dans l'armée française. En effet, jusqu'aux mutineries de 1917, le développement de la pratique sportive dans l'armée française est fonction du degré de sportivité des officiers supérieurs et des généraux. Ce sont eux qui autorisent ou non la tenue des matches, l’élaboration de terrains et l’obtention du matériel indispensable à la pratique. Les Poilus-footballeurs ne sont alors pas avares de remerciements, publiés dans la presse sportive, envers les officiers qui sont sensibles à leur cause. La « grande sportivité du Colonel Saintenac » est ainsi soulignée dans l’article « Le Sport au Front » publié par le journal Sporting le 2 septembre 1915 ; ce dernier ayant autorisé l’organisation de plusieurs matches de football entre le 94e d’infanterie et des régiments voisins.

Le football des Poilus, distraction et exercice physique

En 1916, l'usure morale et physique des Poilus nécessite une adaptation de la gestion de la troupe par les officiers au contact des soldats. De jeunes officiers, inspirés par leurs homologues britanniques, comprennent l’intérêt de développer la pratique du football auprès de leurs hommes afin de leur apporter un (ré)confort mais également pour favoriser l’entente entre les officiers subalternes et les soldats qui vivent et combattent ensemble au front. Le journal de tranchée Le Klaxon du mois de mars 1916 précise ainsi que la formation des équipes de football au sein du 367e régiment d'infanterie se fait sous la direction du lieutenant H... L'article mentionne également la tenue d'un premier match de football des fantassins organisé le 30 mars 1916 et qui se solde par un succès 4 buts à 1 contre le 55e régiment d’artillerie. Pour ménager les troupes au cantonnement avec des manœuvres militaires jugées lassantes et inutiles par les soldats, ces mêmes officiers commencent à inclure le sport au programme des exercices militaires. Dans ses carnets de guerre, le Caporal d’infanterie Louis Barthas, tonnelier audois de 36 ans, mentionne ces « jeux enfantins », comme le football et les courses, que lui fait pratiquer son jeune capitaine en guise d’exercices physiques (Les carnets de guerre de Louis Barthas, 1997, p. 160).

Au sortir de Verdun et de la Somme, le football des Poilus est installé dans la vie des cantonnements à la fois comme distraction mais également comme méthode alternative de préparation physique au combat et de développement de l'esprit de corps. Néanmoins, son développement n'est pas officiel et de grandes disparités existent entre les régiments français et plus encore avec les armées alliées. Dans l'armée britannique par exemple, le football est une pratique officiellement encouragée par les officiers à tous les stades de l'armée, de la préparation au combat jusque dans la tranchée et dans les cantonnements (cf. feuilleton n°4 : Les Tommies footballeur). Pour l'armée française, il faut attendre 1917 avec la crise du moral et l'entrée en guerre des américains pour constater un changement de posture des autorités militaires supérieures à l'égard du football des Poilus (cf. feuilleton n°5 : 1917, entre crises et développement du football dans l'armée française).