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La Nouvelle-Calédonie dans la Grande Guerre

Nouméa, départ par le Gange le 4 juin 1916.
© Collection S. Boubin-Boyer
Image locale (image propre et limitée à l'article, invisible en médiathèque)

Depuis 1985, la mémoire calédonienne de la Grande Guerre se (re)construit. Au-delà de l’oubli, des légendes et de la désinformation, il a fallu procéder à la redéfinition de ce « petit contingent calédonien» et réaliser un décompte qui représente la réalité des deux mille hommes environ constituant les troupes envoyées par la colonie entre 1914 et 1918. Il convient également de s’interroger sur le parcours de ces combattants tout en se demandant pour quelle Patrie ils se sont battus et quelle a été la reconnaissance de la Nation à leur égard.

Au moment du Centenaire de la Première Guerre mondiale, il est nécessaire de rappeler l’engagement des Néo-Calédoniens et des Néo-Hébridais appartenant aux différentes communautés de ces « petites colonies françaises insulaires ». Cette histoire singulière ne figure pas dans les manuels nationaux et n’est enseignée que depuis peu dans les écoles calédoniennes et pas du tout au Vanuatu (anciennes Nouvelles-Hébrides). Quel sens donner à la participation de ces hommes à l'entreprise de défense de la Liberté et des valeurs de la démocratie française alors que le régime colonial ségrégue deux catégories d'hommes qui partiront à la guerre : les citoyens et les indigènes ? En 1914, la Nouvelle-Calédonie, possession française depuis soixante ans, est une terre de bagne et une colonie de peuplement. Il faut partir du recensement de 1911 pour se rendre compte à quel point la colonie est peu peuplée. Sur les 58 098 habitants, 13 138 appartiennent à la « population blanche libre », parmi eux 2 010 étrangers (Japonais, Australiens, Allemands, Autrichiens...), restent 11 128 personnes dont 5 506 citoyens français « en âge de porter les armes ». Il y a également 5 671 personnes d'origine pénale1 , pour la plupart âgées et non mobilisables. La population kanake2 est forte de 28 075 individus dont seulement 8 706 hommes « en âge de porter les armes ». Indigènes, les Kanaks sont des « sujets français » non mobilisables. En 1914, le recrutement ne pourrait donc concerner au maximum que 14 212 hommes3. Il y a aussi 3 214 immigrants citoyens de l’Inde, des ouvriers agricoles de la région de La Foa qui sont mobilisés comme les Français. Les travailleurs sous contrat indochinois ou indigènes néo-hébridais sont presque tous « en âge de porter les armes », ils pourront se porter volontaires à la levée des « troupes indigènes ». Devant un si petit nombre d'hommes, dans une colonie si lointaine, comment la France en est-elle venue à faire appel à eux, comment et pourquoi se sont-ils engagés ?

Les responsables du recrutement

En vertu de la circulaire ministérielle du 13 août 1912, relative à la conduite à tenir en temps de guerre, Jules Repiquet gouverneur par intérim4 de Nouvelle-Calédonie est alors « seul responsable, devant le gouvernement, de la défense et de la conservation de la colonie ». Le 5 août 1914, Nouméa est décrété centre de mobilisation du Groupe du Pacifique, englobant toutes les colonies et protectorat français du Pacifique : la Nouvelle-Calédonie et ses dépendances, les Nouvelles-Hébrides, les Etablissements Français d'Océanie et Wallis et Futuna. En 1914, la Nouvelle-Calédonie est entourée de pays alliés de la France et de la Grande-Bretagne : l'Australie, la Nouvelle-Zélande et le Japon. Durant quelques semaines, d'août à septembre, la Nouvelle-Calédonie est le centre opérationnel des marines alliées qui vont s'emparer des colonies allemandes5 en Mélanésie et en Polynésie. La France, avec le navire-amiral Montcalm, joue un rôle non négligeable d'assistance à l'escadre britannique entre le ler septembre 1914 et le 11 janvier 1915. De leur côté, les Japonais s'emparent des archipels allemands micronésiens entre le 3 octobre et le 7 novembre 1914.

A Nouméa, dépourvue de liaisons télégraphiques, la guerre n'est connue par le câble que le 5 août. Sur la Grande-Terre, les citoyens français sont appelés à s'inscrire à la mairie de Nouméa ou dans les commissions municipales de brousse, à la gendarmerie ou chez le délégué dans les îles Loyauté, en attendant leur départ vers Nouméa. La réaction des Nouméens et des colons en brousse manifeste généralement leur hâte de partir servir la Mère Patrie, sentiment qui se diluera progressivement durant les années de guerre. Beaucoup sont jeunes et s’inquiètent du devenir des stations agricoles ou de leurs commerces. Dans le pays en crise, le montant de la solde peut avoir sur eux un certain attrait et la plupart ont le désir de connaître leur pays d'origine. 1 027 citoyens en âge de conscription sont inscrits à compter de 1914. Même si l’on peut aujourd'hui douter d'un réel sentiment d'unité nationale, cela n'exclut pas comme le note le Père Delbos, que « la flamme patriotique fut avivée par l'éloignement. Elle fut entretenue tout au long du conflit par des cérémonies officielles et des quêtes nombreuses en faveur des blessés. »6 Dans les centres de brousse et les missions, les femmes sont associées au Comité des Dames de France mis en place à Nouméa par l'épouse du gouverneur Repiquet ou aux ouvroirs des associations religieuses.

Sur le plan organisationnel, les deux compagnies du bataillon d’infanterie coloniale de la Nouvelle-Calédonie (BICNC) ont en charge les opérations de mobilisation des réservistes et des hommes de l’active mobilisables. Le BICNC est commandé par un chef de bataillon qui est aussi commandant supérieur des troupes du Groupe du Pacifique. Ce bataillon a pour particularité d'entretenir à Tahiti un détachement porté à quatre-vingt-cinq hommes depuis juin 1914. Les archipels voisins, le condominium franco-britannique des Nouvelles-Hébrides et le protectorat de Wallis et Futuna sont visités régulièrement par le Kersaint, aviso de 1ère classe de la Marine française stationné à Nouméa. A compter du 5 août, le capitaine Durand, sous l'autorité du gouverneur pi Repiquet, met en œuvre les consignes relatives à la mobilisation en cas de guerre. Cette levée des troupes est à l'origine du mythe d'un volontariat qui aurait embrasé toutes les populations françaises d'Océanie. La réalité est plus prosaïque : on ne compte que cinquante et un engagés volontaires européens en Calédonie. Les citoyens français des colonies françaises d'Océanie sont mobilisés à l'instar de leurs compatriotes de métropole. Ils sont donc contraints d'obéir à l'appel de la France. Le recrutement des mobilisés et celui des indigènes de Nouvelle-Calédonie n'est pas envisagé en même temps ni selon les mêmes règles.

Le recrutement des citoyens français

L'armée française est d'abord une armée de citoyens. Ceux de Nouvelle-Calédonie répondent donc à l'ordre de mobilisation générale du 5 août 1914, des classes 1913 à 1914 incluses, puis, par la suite à la conscription des classes 1915 à 1917 incluses, puis de la classe 1918. La population européenne comporte des créoles, nés généralement en Nouvelle-Calédonie ou aux Nouvelles-Hébrides ; à l'armée, ils seront surnommés Niaoulis. Parfois fils de libérés du bagne, ils recherchent une réhabilitation morale de leur nom. On trouve également des métropolitains, les Français, d'après le terme officiel. Tous ces hommes sont colons, commerçants, employés ou fonctionnaires. Par ailleurs, dix-sept binationaux s'engagent volontairement dans les ANZAC (Australian and New-Zealand Army Corps). Tous les inscrits maritimes obtiennent un sursis d'appel qui sera maintenu durant tout le conflit pour ne pas désorganiser les relations maritimes dans l’archipel et avec l’Australie. Parmi ceux qui ne partent pas pour le front, certains fonctionnaires sont mobilisés sur place et mis à la disposition d’une administration civile ou militaire travaillant pour la défense nationale, l’artillerie ou les constructions navales. Ainsi, les employés de la Société le Nickel sont maintenus en poste « leur présence étant indispensable pour assurer la marche de l’usine le Nickel fournisseur des puissances alliées »7 . Les missionnaires et les fonctionnaires de l’administration pénitentiaire restent également sur place, tout comme les gendarmes dont le nombre ira en diminuant et qui sont régulièrement remplacés par des blessés inaptes au front. Un sentiment d'injustice se fait jour parmi ceux qui sont contraints de partir et qui évoquent ces embusqués avec colère mais parfois avec envie, d’autant que, par ailleurs, les Australiens ne sont pas mobilisés.

Faute de navires, le départ du premier des quatre transports des renforts calédoniens (dits abusivement « contingents ») n’a lieu que le 23 avril 1915. Un peu plus de 700 Calédoniens et Néo-Hébridais d'origine européenne sont du voyage. Ils arrivent en France alors que, d'après l'historien Jean-Baptiste Duroselle, Clemenceau se livre « à une recherche angoissée des renforts. » La presse française relate leur arrivée le 26 juin 1915 : « Un détachement de 747 jeunes soldats venant de la Nouvelle-Calédonie est arrivé avant-hier à Lyon. C'est avec joie que toute la jeunesse française néo-calédonienne a répondu à l'appel de la patrie. Notre population fera bon accueil à cette vaillante jeunesse venue des antipodes à l'appel de la mère patrie. »8 Il est en effet indispensable à la propagande de montrer aux lecteurs que nul n’échappe à la mobilisation, les coloniaux compris. Les Niaoulis sont affectés au camp de la Valbonne et à Saint-Maurice de Gourdans dans l'Ain, d'où ils rejoignent en grand nombre la 2e division d'infanterie coloniale, et les 1er, 5 e   et 6e et  22e régiments d’i nfanterie coloniale. Ils connaîtront les fronts du Nord, de Belgique, de Verdun et surtout de la Somme où, à Barleux et dans sa région, cinquante-deux d’entre eux disparaissent au combat entre le 4 et le 6 septembre 1916. A compter de 1917, ces soldats combattent aussi sur le Chemin des Dames avec les compagnies du Bataillon Mixte du Pacifique qu'ils encadrent.

Les Français sont, eux, plus dispersés. A leur arrivée ou après leur période d'instruction à Lyon, ils rejoignent généralement les régiments de la région de leur lieu de naissance. Par ailleurs, 250 créoles calédoniens sont affectés, à leur demande, à l'armée d'Orient, au 54e régiment d’infanterie coloniale (RIC) et au 56e RIC. Ils font alors partie de la 17e division d’infanterie coloniale (DIC) lors des actions conjointes avec l'armée britannique (ANZAC) dans les Dardanelles, à Salonique puis dans les Balkans. Même si Clemenceau parle de manière méprisante des « jardiniers de Salonique »9, les Niaoulis souffriront non seulement dans les combats mais aussi des conditions climatiques éprouvantes lors des offensives dans les Balkans (Douaran, Monastir, les gorges de la Cerna...) et « des fièvres » (paludisme et typhoïde) comme au camp de Zeïtenlick en Grèce.

Quant aux 120 Néo-Calédoniens ou Néo-Hébridais séjournant en métropole lors de la déclaration de guerre, ils ont déjà rejoint le centre de mobilisation le plus proche de leur domicile. Les créoles intègrent presque tous le 1 er  RIC à Cherbourg, rattaché à la 15e division d'infanterie coloniale. Ils participent alors aux combats de la première bataille de la Marne avant d’être parfois affectés dans les mêmes régiments coloniaux que leurs compatriotes. Les Néo-Calédoniens ont servi dan s plus de trente-sept régiments différents durant toute la guerre, infanterie ou artillerie coloniale, bataillon de tirailleurs sénégalais, somalis et même au « bataillon créole » de si mauvaise réputation10. Une seule permission pour ces soldats, au milieu de 1917, à l’issue de laquelle le gouverneur Repiquet autorise néanmoins 258 permissionnaires à demeurer au pays afin de juguler la révolte kanake qui sévit de février 1917 à janvier 1918 au centre de la Grande-Terre.

Le bilan de la guerre est lourd : 193 Calédoniens d’origine européenne sont « morts pour la France ». L'attitude valeureuse de ces soldats est mise en évidence par les nombreuses citations qu'ils ont reçues à l'ordre de la compagnie, du régiment ou de la division, certains étant cités plusieurs fois. Beaucoup ont obtenu la croix de guerre et/ou la médaille militaire. Au retour, si certains sont récompensés par des municipalités par des lots de terres, nombre d’entre eux gardent longtemps un souvenir amer lié au peu de considération dont ils sont l’objet de la part de l’État.

Le recrutement des indigènes

Au début du conflit, le gouvernement central se désintéresse totalement des indigènes de ses colonies océaniennes. Aux dires mêmes de l'Armée, « les possessions insulaires françaises du Pacifique sont dispersées et lointaines. La population indigène (…) atteint à peine 110 000 habitants. Cette population sous-alimentée, dédaigneuse des règles les plus élémentaires de l’hygiène, s’adonnant volontiers à l’alcoolisme, en proie à de redoutables maladies endémiques, comme la lèpre, semble en voie de disparition. »11 Il n'est donc pas envisagé de recruter les Kanaks ni certains Polynésiens12. Mais après l'hiver 1914-1915, et devant la perspective de nouvelles offensives et un conflit qui s'est radicalisé, qui englobe des pays et des peuples plus nombreux, on a besoin d'eux. Les fronts semblent être stabilisés dans l'Est et le Nord de la France et en Europe. Cette guerre d'usure a pour conséquence la nécessité de recruter le plus possible de soldats. Durant l'année 1915, les échecs répétés sur les fronts d'Artois et de Champagne et aux Dardanelles font également craindre un déficit en hommes pour les offensives du printemps 1916. Le 1er janvier 1916, la commission sénatoriale de l'armée présente alors un rapport sur les résultats obtenus et les prévisions à court terme en matière d'organisation d'une « Armée Indigène, pour l'Afrique du Nord, l'Afrique Occidentale Française, l'Afrique Equatoriale française, Madagascar, la Côte des Somalis, l’Indochine, l'Inde française et l'Océanie. » Un peu plus loin, on lit : « Le Gouvernement n’indique rien pour nos colonies de l'Océanie et du Pacifique, Nouvelle-Calédonie, Nouvelles-Hébrides, Tahiti, etc. C'est tout à fait insuffisant ! Aucune colonie ne doit manquer à l'appel de la Mère-Patrie et il n'est pas admissible que nos populations Océaniennes soient exclues de la contribution militaire à la défense française. »13 Mais sur un plan légal, les neuf dixièmes des indigènes des colonies françaises sont assujettis au régime de l'Indigénat et ne sont pas des citoyens ; ils ne sont donc pas mobilisables. Néanmoins, pour ces derniers, le législateur a prévu leur recrutement par volontariat, dans le décret du 12 décembre 1915.

Les Kanaks vont alors faire partie des Petits contingents indigènes, selon la dénomination officielle du ministère de la Guerre, avec ceux de l'Inde française et de la Côte des Somalis. Si les indigènes des Nouvelles-Hébrides ne sont pas cités dans ce décret en raison du Protocole franco-britannique qui leur assure la neutralité depuis 1906, quatorze d'entre eux s'engagent dans le bataillon du Pacifique ainsi que dix-sept Indochinois sous contrat en Nouvelle-Calédonie, un Wallisien et une dizaine de Marquisiens à titre individuel. 1 137 tirailleurs contractent un engagement volontaire en Nouvelle-Calédonie.

L’organisation se met en place. Le 7 janvier 1916, un arrêté du gouverneur « réglementant le recrutement des indigènes » spécifie que « les tirailleurs sont organisés par île ou groupe d'îles en autant de compagnies formant corps que les ressources du recrutement le permettent. »14 Le recrutement des tirailleurs kanaks, un pour dix hommes soumis à l’impôt de capitation, commence dès la parution de la circulaire d'application en date du 22 janvier 1916. Les décrets ou arrêtés ne comportent pas de promesses hormis celles du pécule, du logement, de l'uniforme et de la nourriture, ainsi que du rapatriement six mois après la fin de la guerre. Les volontaires, âgés d’au moins 18 ans, doivent présenter un certificat d'aptitude et un certificat de bonne vie et mœurs. On assiste alors à des journées de recrutement dans les tribus de la Grande-Terre, de l’île des Pins et des îles Loyauté, au cours desquelles sont signés les engagements après une première visite médicale. Mais ces journées ont été précédées de nombreuses palabres à l'issue desquelles le chef15 a décidé s'il proposait ou non des volontaires et il impose généralement à ses sujets de signer l'acte d'engagement. Le premier recrutement va se faire sans trop de difficultés devant les promesses, la plupart du temps orales car elles ne figurent dans aucun décret ou arrêté, de médailles, de suppression de l'impôt de capitation, d'emplois réservés après la guerre, d'octroi de la citoyenneté française aux anciens combattants et de lots de terre en toute propriété dans les lotissements de colonisation. Les grands chefs, qui reçoivent une prime pour tout engagement de leurs sujets, les colons parfois, les pasteurs ou prêtres dans les missions ont une grande influence sur le recrutement. Ainsi, le Père de Thuret, curé de la tribu d'Azareu près de Bourail, qui est au début farouchement opposé au recrutement de ses ouailles, fait savoir, après la mort de ses trois frères au front, « qu'il n'est pas normal de laisser tuer des Français alors que leurs protégés ne paieraient aucun tribut à la guerre. »16 Les compagnies de tirailleurs ainsi formées sont donc constituées de petits noyaux de personnes unies par des liens familiaux, claniques ou religieux et par la langue. Les indigènes calédoniens ayant été alphabétisés par les missionnaires sont reclassés comme sous-officiers en 1917, au départ sur le front. Le recrutement des indigènes calédoniens permet ainsi au législateur de ménager un courant, si léger soit-il, de nouveaux travailleurs puis de combattants.

Pourquoi les Kanaks s'engagent-ils, alors que par ailleurs, leurs révoltes sont fréquentes depuis la prise de possession de 1853 ? Sont-ils attirés par le pécule ? Ont-ils ce désir d'aller voir ailleurs qui guide nombre d'insulaires depuis que leurs ancêtres ont contracté, volontairement ou non, des contrats de travail pour la Grande-Terre calédonienne ou l'Australie ? Certes, d'aucuns se sont engagés pour suivre le colon mobilisé qu'ils connaissaient depuis leur enfance mais ce qu’écrit le pasteur Leenhardt pourrait expliquer aussi leur motivation : « La plupart s'engagent pour deux raisons : les uns, par amour pour la France que les Missi défendent et qui leur a donné la lumière (I'Évangile), les autres pour voir la guerre. »17 Enfin, les tribus alliées des Français, évangélisées et localisées généralement sur le littoral de la Grande-Terre, à l’île des Pins ou aux îles Loyauté fournissent volontiers leur quota d'hommes.

Les Kanaks sont versés au bataillon des Tirailleurs du Pacifique (BP), formé à Nouméa le 3 juin 1916. Le bataillon comprend alors deux compagnies dans lesquelles les tirailleurs sont regroupés par îles ou tribus. Le bataillon rejoint Marseille par le Gange le 4 juin 1916, il est surnommé bataillon canaque ou même bataillon de la roussette, l'emblème figurant au centre du fanion du bataillon. Par la suite, des renforts comprenant à la fois des citoyens français et des tirailleurs kanaks quittent Nouméa le 3 décembre 1916, puis le 10 novembre 1917. Le BP est d’abord un bataillon d'étapes, rattaché à la Commission des ports à Marseille, chargé de travaux logistiques sur la Côte d'Azur. On dit alors « qu’un Canaque vaut trois Sénégalais. » Au sein du bataillon devenu Bataillon mixte du Pacifique (BMP) après adjonction d'une compagnie d'artillerie en 1917, les Kanaks sont utilisés comme troupes supplétives au gré des besoins des forces armées. Puis, après l’arrivée des Tahitiens regroupés en deux compagnies au début de 1917, le BMP devient bataillon de marche de la 72e division d'Infanterie dans laquelle il combat sur le front de Champagne, d'août à octobre 1917. Les hommes rentrent alors sur la Côte d'Azur pour l'hivernage. Par ailleurs, durant toute la guerre, les Kanaks ne bénéficient d’aucune permission au pays.

À partir de juin 1918, le BMP participe, avec les 164e et 365e régiment d'Infanterie, à la bataille du Matz dans l'Oise. Début août, lors de la tentative d’enfoncement de la ligne Hindenburg, il est rattaché au 418  RI. Il prend part à l'attaque du plateau de Pasly, près de Soissons, comme « troupe de choc » puis aux actions en direction de l'Ailette, à l'arrière du Chemin des Dames. En octobre, réuni pour la première fois avec le 164 e  RI, toujours au sein de la 72e DI, le BMP est en première ligne, lors de la bataille de la Serre,  pour la prise du village de Vesles-et-Caumont et de la ferme du Petit-Caumont, près de Laon, dans l'Aisne. Le BMP est dissout le 10 mai 1919. A Nouméa, la TSF annonce l'armistice le 12 novembre.

Les anciens combattants rentrent à partir de juillet 1919, alors que s’ouvre le procès des insurgés de la « guerre kanake »18 de 1917. Les tirailleurs sont alors reconduits au plus vite dans leurs tribus, sans guère de cérémonie, dans l’attente de réalisation de promesses qui n’arriveront guère.

Le bilan du centre de mobilisation de Nouméa est lourd. Si l'on retient le nombre de 193 citoyens français morts pour la France sur 1047 arrivés en France et de 382 Kanaks sur 978 embarqués, rapportées aux effectifs engagés, les pertes sont respectivement de 18,6 % pour les Européens et de 35,34 % pour les Kanaks qui sont donc ceux des indigènes français qui ont donné le plus leur sang pour la France.

Pour conclure, une remarque s'impose : vingt-cinq nations ont participé à cette guerre, entraînant dans leurs rangs les soldats de leurs empires coloniaux. C'est dire si les Calédoniens de toutes origines, si loin de leur pays, ont pu se sentir isolés et perdus. Néanmoins, comme cité lors de l’exposition de 1931, les Océaniens ont été considérés comme « de bons et beaux soldats, sur le champ de bataille, ils firent honneur à nos îles du Pacifique et à la France. »19 La plupart d'entre eux sont associés à la citation du BMP à l'ordre de la Xe Armée, décernée au bataillon en décembre 1918 pour actes de courage et d'héroïsme des soldats océaniens à Vesles-et-Caumont (Aisne), les 24 et 25 octobre 1918. 

En Nouvelle-Calédonie, la ségrégation ethnique est toujours marquée après guerre par le régime de l'Indigénat auquel les Kanaks restent assujettis jusqu'en 1946, bien que la citoyenneté française ait été par deux fois proposée aux anciens combattants indigènes qui l’ont refusée dans leur ensemble. Les monuments aux morts dans les centres de brousse mêlent le plus souvent par ordre alphabétique les disparus des deux communautés. Dans l’entre-deux-guerres, des cérémonies du souvenir étaient parfois illustrées de rites propitiatoires lors des cérémonies coutumières avant le discours des autorités civiles, religieuses et militaires où tous les sacrifiés étaient associés dans le souvenir afin que leur âme repose en paix et que l’on ne les oublie pas. Le monument colonial érigé en 1924 au centre de Nouméa pour les Néo-Calédoniens et les Néo-Hébridais, s'il n'omet pas le nombre de Kanaks tués par districts, n'indique cependant pas l'identité des disparus. Après 15 ans de polémique, cet « oubli » a été réparé en 2001. Les commémorations du 11 novembre en Nouvelle-Calédonie rassemblent toujours les deux communautés afin de vénérer le sacrifice de leurs Anciens.

Notes

   1    En 1863, la Nouvelle-Calédonie est désignée pour servir de colonie pénitentiaire aux transportés (forçats ou bagnards), condamnés aux travaux forcés aux termes de la loi de 1854. Les déportés subissent une peine politique qui permet d’éloigner ceux qui se sont révoltés contre le gouvernement (déportés de la Commune de Paris de 1871 ; Kabyles de l’insurrection algérienne d’El Mokrani en 1871). Les relégués, depuis la loi de 1885 sont des récidivistes condamnés à subir leur peine outre-mer. Les libérés ne peuvent pas rentrer en France : condamnés à moins de huit ans, ils doublent leur peine ; les autres sont astreints à résidence perpétuelle en Nouvelle-Calédonie, sauf décision du chef de l’Etat. Cette population et, par extension, ses descendants forment la population pénale de Nouvelle-Calédonie (d’après Louis-José Barbançon, L’archipel des forçats - Histoire du bagne de Nouvelle-Calédonie (1863-1931), Septentrion, 2003.) Certains libérés du bagne souhaitent s’engager en dépit de la circulaire de 1900 qui prescrit que les exclus coloniaux doivent être utilisés sur place dans la colonie. Néanmoins, entre 1915 et 1917, cinq au moins partent pour des bataillons disciplinaires ou la Légion étrangère après réhabilitation et accord du tribunal de Nouméa.

  2    Le mot « kanak », nom propre ou commun, est invariable (Accord de Matignon 1988). En 1914, la graphie est « canaque ». Par souci d’harmonisation, nous l’avons accordé dans cet article.

  3    Les chiffres donnés sont vérifiables à l’aide des registres de mobilisation ou d’engagement volontaire, des fiches de décès (site du SHD Mémoire des Hommes) et des livrets militaires (SANC). Les télégrammes échangés entre le gouverneur de Nouvelle-Calédonie ou celui des EFO et le ministre de la Guerre et des Colonies, la correspondance des gouverneurs échangée avec le Ministère de la Guerre permettent de croiser les renseignements (SHD, CAOM, SANC, archives privées diverses…). Des recherches plus poussées pourraient éventuellement apporter des modifications mineures, à l’unité près, en ce qui concerne le nombre de mobilisés et d’engagés, les répartitions dans les régiments, le devenir des libérés réhabilités et versés dans des compagnies disciplinaires.

4 Le gouverneur en titre, Auguste Brunet, commissaire général dans le Pacifique et haut-commissaire de la France dans l’archipel des Nouvelles-Hébrides, est parti en congé en métropole le 1er juillet 1914.

5 En Micronésie, les îles Palau, les îles Mariannes, l’archipel des Carolines, les îles Marshall, l'île Nauru ; en Mélanésie, la terre de l'Empereur Guillaume, les îles de l'Amirauté, l'archipel Bismarck, les îles Salomon ; en Polynésie, les deux plus grandes îles du groupe des Samoa, Savaii et Upolu.

6 DELBOS Georges, msc, L’Eglise catholique en Nouvelle-Calédonie-Un siècle et demi d’histoire, Mémoire chrétienne, Desclée, Paris, 1993.

7 Journal officiel de la Nouvelle-Calédonie et dépendances, 27/01/1917.

8 Service des archives de Nouvelle-Calédonie (SANC), collection privée Bernadette Hagen-Kurtovitch, extrait d’un journal lyonnais, sans titre, 30/06/1915.

9 Les Français, à Salonique, sont installés sur le site de l’institut d’agronomie créé par la France avant guerre. Pendant les deux années que durera leur occupation, les soldats français dont le ravitaillement est aléatoire vont emblaver et récolter, fait repéré par une mission d’inspection dont Clemenceau reprendra une infime partie des conclusions, oubliant les nombreuses opérations et les combats meurtriers auxquels les Français ont participé. En occupant ainsi un front secondaire, les Allemands et leurs alliés furent contraints d’y laisser des divisions qui leur firent faute sur le front de l’est de la France.

10 En juillet 1913, lors des débats parlementaires sur la modification de la loi militaire de 1905, le député radical-socialiste Adolphe Messimy évoque « le contingent créole ». Il s'agit alors de distinguer les conscrits métropolitains de ceux des vieilles colonies (Antilles, Guyane, Réunion). A partir de 1915 et l'entrée en guerre des colonies, le terme s'élargit aux mobilisés des Etablissements de l'Inde, des Quatre communes du Sénégal, de la Nouvelle-Calédonie, des EFO. Le bataillon créole a été le théâtre de nombreuses bagarres entre soldats, de révoltes contre les supérieurs, de mauvais tenue dans les camps… Les Néo-Calédoniens supportaient mal les Antillais. Le « bataillon créole », appartenant à la 17e DI de l’armée d’Orient est formé d’une majorité de créoles antillais auxquels ont été amalgamés des créoles d’autres colonies dont celles du Pacifique.

11 Les Armées Françaises d’Outre-Mer, Les petits contingents indigènes, Exposition coloniale internationale de Paris 1931, Paris, Imprimerie nationale, 1931.

12 La loi du 30 décembre 1880 confère aux habitants de Tahiti et des Tuamotu la nationalité et la citoyenneté françaises en raison des liens établis avec le roi Pomaré V qui a fait don de ses Etats à la France le 29 juin 1880. La loi ne s’applique pas aux Iles-Sous-le-Vent, Gambier, Marquises et Australes.

13 Historique de la Défense (SHD), 7 N 2121, Commission sénatoriale de l'Armée au Ministre des Colonies et au Ministre de la Guerre, janvier 1916.

14 La Nouvelle-Calédonie est un archipel composé principalement de la Grande-Terre, des  quatre îles Loyauté (du N au S : Ouvéa, Lifou, Tiga, Maré), des îles Bélep au nord et de l’île des Pins au Sud. Deux compagnies du bataillon du Pacifique sont formées de Kanaks, deux compagnies de Tahitiens.

15 Chefferie : correspond à la fois à la place du personnage en apparence le plus élevé d’un ensemble de clans (parfois réunis en « tribu ») dans l’organisation sociale ancestrale de la société kanake ainsi qu’à la dénomination coloniale administrative du responsable d’un district (grand chef) ou d’une tribu (petit chef). Le terme « chefferie » se superpose parfois avec celui de « tribu ». Les « sujets » sont les membres des clans ayant chacun une position et un rôle bien définis dans la hiérarchie sociale kanake. Un Kanak est à la fois sujet du grand-chef et sujet français, assujetti au régime de l’Indigénat.

16 Archives de l’Archevêché de Nouméa (ANC), Père de Thuret, curé de Bourail à Mgr Chanrion, 4/02/ 1916.

17 SANC, Coll. privée Geneviève Leenhardt, Maurice Leenhardt à ses parents, Do Néva, 31/01/1916.

18 Durant la guerre de 1914-1918, des indigènes se révoltent dans presque toutes les colonies européennes. En Nouvelle-Calédonie, des Kanaks n’ont jamais accepté la colonisation française. Le recrutement des tirailleurs est parfois trop exigeant et brutal. D’avril 1917 à janvier 1918, profitant du départ de nombreux colons, soldats et gendarmes, des tribus du centre et du nord de la Grande-Terre pillent et brûlent des stations agricoles, assassinent des colons. Mais la répression menée par l’armée assistée d’auxiliaires kanaks, particulièrement rude, occasionne la destruction de tribus entières. Le bilan humain est de 76 morts : kanaks, colons et militaires confondus. Le procès des insurgés a lieu en juillet 1919 : cinq hommes sont condamnés à mort, une soixantaine à des peines diverses. L’expression  « guerre canaque » est utilisée par tous les inculpés.

19 Service historique de la Défense (SHD), n° 4579, 3/06/1991, Exposition Coloniale Internationale de Paris 1931, L'Armée de Terre Les Armées françaises d’Outre-Mer. Les troupes coloniales pendant la Grande Guerre, Paris, Imprimerie Nationale, 1931 Service